Lundi 21 juillet 2008

Un brin d'herbe tressaille et s'entortille dans mes mots. Se mêlant aux virgules, sa fragile apparence forme déjà la phrase. On peut entendre les pas furtifs de la pluie sur le papier, le crissement des cigales quand on tourne la page, le vent dresser le point sur la tête d'un i. Écorché par les ronces, je cherche les mots doux, cela qui n'a pas de nom, la légèreté du silence, l'envers invisible des choses. Je quête la lumière dans le violet des ombres, un monde ouvert au jeu, à l'invention, au rire. Pourquoi sommes-nous là ? L'eau pensive médite la question du soleil. La sève lui répond à chaque nouvelle feuille. Toutes les vieilles odeurs couronnent le poème. Le miasme des sons se mélange à l'humus, le sel de mer aux jambages des lettres. L'iode et le varech épicent l'encrier. La boue lourde aux souliers s'allège dans les mots. Le sang tâtonne maladroit d'une amibe perdu au cou vert d'un colvert, du berceau d'un bosquet au vol d'un oiseau. La vie avec le temps digère ce qui meurt. Les bras chargés de sens, les deux pieds dans la marge, le front collé au vent, j'habite l'émotion. Chaque chose que je nomme alimente un feu de paille. Courant entre les lignes, je soulève à grand peine le rêve d'un enfant. Ignorant les guérites, je pousse ma brouette jusqu'au péage final. Où certains paient leur vie d'une poignée de cartouches, je n'aurai à offrir qu'un espoir d'eau fraîche, le filet d'une source que l'on croyait tarie.


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Dimanche 20 juillet 2008

Il suffit que Dieu meure pour faire des miracles. Les fantômes se décrochent des patères comme de grands manteaux découvrant leurs vertèbres. Lorsque les fleurs éclosent, le soleil bâtit des cathédrales au bout de chaque tige. Les insectes remontent les escaliers de l'herbe. Un paysage naît à l'endos des paupières. Des abeilles de papier transforment l'encre en miel. Chaque bourgeon déboutonne la sève. La peau des feuilles cherche la pluie ou la caresse du soleil. Les choses nous regardent et nous jugent. Des méduses de mots flottent dans l'aquarium des regards, des lignes en suspension sous la vitre des yeux. Avez-vous déjà vu un arbre tomber du ciel, une escadrille de roches se mettre à voler, des espadrilles d'enfant délacer l'horizon ? Cela m'arrive chaque jour. Il me suffit d'ouvrir les guillemets ou de fermer les parenthèses. Je marche sur un sol qui se brise. Chaque éclat est un mot. Je m'enlise dans une boue d'images. Qu'importe que je perde mes clefs devant chaque serrure, je transporte avec moi l'autre côté des choses. Il n'y a plus de maison. Chaque fenêtre est un ciel ouvert sur la vie. Chaque pas est une lettre, un son, une ligne. Chaque route est une phrase, une symphonie, un tableau. Chaque arrivée est un départ. Chaque départ est un port, chaque arrivée un pont. Chaque voyage dessine la ligne d'horizon. J'entends des pas dans ma poitrine. Quelqu'un marche dans mon cœur. Mes souliers sont pleins de monde. Une malle de terre transporte ses racines. Là où le regard s'arrête, les mots servent à voir.


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Jeudi 17 juillet 2008

J'approche ta beauté comme d'un oasis. J'ai tellement soif. Je veux boire ton eau. Je vis en face de toi. J'essaie d'habiter mieux l'espace qui nous lie, faire danser les anges sur la musique humaine, nommer les choses qui nous fuient mais restent en filigrane. Je ne sais pas le dire mais je t'aime tellement. Il y a dans tes yeux une échelle qui monte battre les fruits de l'arbre, une étincelle immense qui allume le monde. Ta main tournant la mienne ouvre la porte de ma vie. Les mots que je t'écris ne seront jamais aussi beaux que ta voix, les nuages aussi hauts que toi, les rivières aussi vives que ta vie. Il n'y a personne d'autre que toi avec qui j'aimerais partager même un mauvais dîner. Je te mangerais des yeux pour goûter l'absolu. À chacun son rêve, son pays, sa parole mais à moi seul ta beauté.

Chaque fois que je pense à toi, je monte un peu plus haut sur le sommet du monde. Ton rêve habite mon sommeil. Je ne dors pas, je t'aime. Tu vagues. Je vogue. Nous sommes sur la mer. Nos barques inversées n'en forment qu'une seule. Nous sommes de ceux-là que l'amour tient debout. Enlacés par le cœur, le grand oui de la vie nous sert de mémoire. Nos caresses sont le parfum de la terre. Le brasier de l'amour ne laisse pas de cendres mais son eau donne soif. Je bois sans cesse à toi. Chaque fois que je te pense, je me sens vivre. Chaque fois que je te vois, je sais pourquoi je vois. Chaque fois que je t'entends, je trouve la parole. Chaque fois que je t'aime, je sais pourquoi je vis.


Sur la ligne qui va de tes yeux aux miens, rien ne bouge que nos âmes qui ne cessent de monter. Il y a dans ton regard tout l'infini du monde, une œuvre inachevée que je retouche de caresses. Tu transportes la mer à chaque aller-retour. Je cueille un peu de vagues en ouvrant tes valises. Tu sens l'amour et la douceur, la tendresse et la chaleur de fille. J'aurai vingt jambes s'il faut courir à toi, dix mains pour la caresse, dix mille yeux pour te voir, un boomerang pour revenir. J'aurai un sabre d'eau pour inonder la soif. J'aurai deux cœurs avec la tien. Tu sens la femme et l'absolu. J'ai mis ma force dans ton corps, pour ranimer le feu, pour que l'angoisse n'y trouve pas sa route.


On se regarde. Ça fait un bruit de vagues, un splouch de lumière. On se touche. La vie éclate en milliers de frissons. On se caresse et le malheur fait tilt. On se parle avec la bouche pleine d'amour. Lorsque je dis ton nom, il brille dans ma tête comme une chandelle d'infini. Je mets une rivière sur ton corps, un ruisseau de baisers avec un pont pour les caresses. J'ai une fontaine sur les lèvres qui n'attend que ta bouche. Maintenant, le monde, c'est toi. Il devient beau soudain. Les nuages sourient. Les arbres dansent sur la musique du cœur. Les racines jouent du violon sous l'archet de la terre. Les cigales sont des étoiles sonores dans la nuit des images. La vie répand tout son pouvoir. Il y a tant de nuances entre sentir et ressentir. Je manque de mots pour toi. Je manque de mains. Je manque de bras. Il me faudrait les doigts d'un arbre qui caressent le vent.


(...)

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Mercredi 16 juillet 2008

Au carrefour du sens, pour trouver le mot juste, je laisse passer une caravane de pointillés, une escorte de virgules, une foule de points dressés!, un train de parenthèses ouvertes au milieu des questions. Il y a tant d'accents qui font du chapeau, de o qui font de l'œil, de v en vol d'oiseau, je ne sais plus par quel bout les attraper. J'entends sous mes neurones le vrombissement des mots, les battements de l'encre, les grincements de penture d'un vieux Bélisle jauni. Il me faut penser vite pour couvrir le bruit des choses, les ondes télé, les sonneries de téléphone, les pauses commerciales et le cri des sirènes crevant le tympan des pages. Je ne soigne pas les fleurs de rhétorique mais les blessures au cœur, les éraflures aux mots, les cicatrices à l'âme, les bleus de la révolte sous le pansement des phrases.

Au tableau noir des hommes, j'ai préféré les pétales de fleurs, l'école des poissons, le cahier des racines, le cœur qui bat dans chaque pomme. Je suis un mauvais menuisier. En cherchant un clou, j'ai égaré la planche. J'ai retrouvé la planche mais perdu la maison. Je me retrouve marteau dans un coffre à bijoux. Je décortique les meubles pour en faire des voyelles. Je ne sais plus qui sont les mots ? Qui sont les choses ? Qui sont les hommes ? Je bute sur un millier de phrases, des phrases végétales, des phrases minérales, des racines mentales, des phrases qui miaulent ou chantonnent, des lettres minuscules, des lettres majuscules, des phrases gonflées d'échos, de ronflements, de renflements. Toutes ces phrases finissent par faire des histoires, des histoires sans queue ni tête. Une phrase dit oui. Une image dit non. Une voyelle rit et l'autre dépérit. Que de trains sans réponse à la gare des questions, de gants sans main, de béquilles sans jambe.


Il y a des mots partout, d'immenses virgules entre les arbres, les maisons, les routes. Il faut garder l'œil ouvert, habituer l'oreille aux changements de ton, de style, de langage, avancer sans s'empêtrer dans les ratures, savoir rester vivant parmi les lettres mortes. Les images naissent peu à peu. À peine vertébrées, elles s'emparent des yeux. Elles trient les vêtements du rêve dans un placard d'insomnie. Je dresse, non pas le sanctuaire d'un papier bible, mais le simple taudis d'un carnet aux pages qui s'arrachent. Remorquant l'espérance, mon stylo force du biceps, de l'orteil du a à la tempe du z. Sous les ratures, les injures, l'invivable, pour écoper le vide des jours, pour échapper aux chiffres, aux calculs, aux chacals, au banal, je me cramponne aux métaphores. Je reste ce poète marquant son territoire par de petits jets d'encre, un oiseau picorant sur le chemin des miettes.


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Vendredi 11 juillet 2008

Il y a des mains de travailleurs qui deviennent leurs chaînes. Comment a-t-on pu en arriver à la gloire de tuer ? Est-ce à cause de Dieu, de l'argent, de l'atavisme des atomes ? J'aimerais croire à la bonté de l'homme. Il peut être si beau quand il aime. Il ne suffit pas de jeter des mots l'un sur l'autre pour corriger le vide. Il faut qu'ils soient palpables comme des mains d'accoucheurs. Mes mots cherchent leurs lèvres au-delà du papier. Il faut répondre à la fontaine par autre chose que la soif, voir plus loin, plus haut. Il faut mêler ses larmes au sel de la mer. Il ne sert à rien de garder la tête sur les épaules sans un cœur sur la main, les yeux en face de trous sans voir le soleil. Même seul pour écrire avec des mots qu'on piétine à faire mal, des images qui ne veulent pas se vendre, mes phrases avancent coude à coude dans la foule des hommes.

Il faut se méfier des prières qui précèdent les bombes, des paroles pour vendre, des chiffres des comptables, des tombeaux qu'on façonne avec le sang des autres. Il y a trop d'assiettes vides pour un seul Big Mac, trop de salauds qui empochent au détriment du rêve. Les croyants n'ont pas besoin d'église mais d'une tombe. Ni fils, ni père, ni Dieu, aucun profit, aucun pays ne mérite une guerre. Nous connaissons les assassins et nous les remercions pour un peu de pétrole. Les mains n'applaudissent plus que ligotées. Loin de leurs livres, de leurs banques, de leur hégémonie, je traîne l'espérance au bout du désespoir. Je m'accroche à la page avec les mots du corps, les battements du cœur, les images d'enfant. L'alphabet dans une main, une gourde dans l'autre, je cherche l'eau dans un désert de langues. Je ne veux pas du temps mais des mots pour le dire.


Les fleurs sont des coupes pour le champagne de l'air. Les pas sont des assiettes sur la table des routes. Plus personne n'habite la maison du partage. Le vieux bois craque en vain. Aucune feuille ne parle des racines. La source ignore d'où elle vient. Elle mélange les verbes avec les sujets, les images du je avec celles du il. Elle dit les mots de l'eau avec la langue de la terre. Mes pieds sont des chemins qui foulent l'invisible. Mes yeux butinent les larmes et le pollen joyeux. Je bouge peu à peu les petits doigts du cœur, balayant les artères, ouvrant la cage thoracique, aérant les neurones, caressant les conduits. Je regarde l'aurore avec l'œil du couchant. Je n'ai d'autre demeure que celle de mes pas escaladant les marches des paroles. J'habite où je n'habite pas.

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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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