Samedi 21 juin 2008
Né le 16 mars 1930 à Doboj, après des études de lettres à la Faculté de Sarajevo, il a travaillé presque toute sa vie dans la maison d'édition sarajévienne "Veselin Maslesa". Ses poèmes ont été traduits en de nombreuses langues. Sarajlic (dont le nom peut se traduire par "Sarajévien") est demeuré dans sa ville tout au long de l'interminable siège, qui a duré presque quatre ans. Il a été blessé, a perdu des proches. Il n'a pas cessé d'écrire : Le livre des adieux, Recueil de guerre sarajévien.
Ce fils d'une vieille famille musulmane de Bosnie, laïc et œcuménique, affectionnait particulièrement la Serbie et la Russie. Les amis de naguère, si nombreux dans ces pays, n'ont pas daigné s'enquérir de son sort dans la ville meurtrie ; à l'exception d'un seul, qui lui téléphona brièvement. Les deux recueils, journal de bord d'un navigateur naufragé, ont été publiés par les éditions N&B en 1997, dans une traduction de Mireille Robin. La Revue des ressources présente ici plusieurs poèmes extraits du Recueil de guerre sarajévien.
La guerre a sorti le poète de sa retraite et l'a contraint à un douloureux additif à son œuvre. Ses poèmes, écrits dans une langue simple, proche de la prose, ressemblent désormais à une ballade de prison. Une conclusion inattendue, parfois marquée d'une ironie sombre, retourne le sens du texte commencé comme un constat - là est la dernière liberté du poète face à la situation insupportable. La voix compte : les intonations d'une lecture lente ou chuchotée, exclamée ou drôle, le jeu théâtral de l'acteur, et tout particulièrement les arrêts, les césures dans la récitation. Le poète nous interpelle, et nous endossons ses expériences avec une mystérieuse familiarité.
BG
*

Dernier poème avant la guerre
à Slavko Santic

Nous ne mourrons pas dans le monde
de nos vers,
mais dans celui d'êtres fort différents
de nous.
Étranger m'est leur art,
étrangères me sont leurs amours,
s'ils en ont.
Étrangères me sont leurs pensées,
funèbres, haineuses, purulentes.
Étrangers me sont leurs blasons,
leurs bannières.

*
Théorie de la distanciation

La théorie de la distanciation fut inventée
par des fêtards du lendemain,
qui jamais ne veulent prendre de risques.
Moi, je suis de ceux
qui considèrent qu'il convient
de parler du lundi le lundi ;
le mardi, il pourrait déjà
nous sembler trop beau.
Il n'est pas facile, bien sûr,
d'écrire des poèmes dans une cave
quand pleuvent les obus.
Mais il serait encore plus difficile
de ne pas les écrire.

*
A l'occasion de la sortie de mon recueil chilien (s'il est sorti)

Au début du printemps,
quand la poste reliait encore
Sarajevo au reste du monde,
le poète traducteur Juan Octavio Prenz
et le poète éditeur Omar Lara
m'ont informé
de la parution prochaine au Chili
d'un livre de moi en espagnol.
S'il est sorti,
quelque lecteur chilien se demande
peut-être
ce qu'est devenu son auteur.
Oui, qu'est-il devenu ?
Il passe des heures dans sa cave,
il ramasse du bois,
il fait du feu sur le balcon,
il tient son journal de guerre,
et il rêve d'une omelette de trois œufs.

*
Le cimetière juif
à Abdulah Sidran

Les balles les plus meurtrières
qui frappent Marindvor
viennent du Cimetière Juif.
Le mercenaire de Milosevic
qui a installé sa mitrailleuse
derrière la tombe
d'Isak Samakovlija (1) ne sait même pas
qui il était,
pas plus qu'il ne sait qui est l'homme
qui vient de tomber, fauché par ses balles.
L'affaire est simple pour lui :
pour tout habitant de la ville tué,
que ce soit un médecin du SAMU
ou un chauffeur des transports urbains,
il touche une centaine de deutsche marks.
(1) Célèbre écrivain juif de Sarajevo, mort en 1955

*
Chien errant
à Lutva Hodzic

(A cause du nombre croissant de chiens errant de par la ville, les instances municipales de Kosevo nous ont informés qu'il est de notre devoir de signaler à la Mairie tout animal vagabondant près de chez nous.)
Devrais-je aller me dénoncer ?
Ne suis-je pas
moi aussi un chien errant ?
Je ne sais même pas
dans quelle valise
et dans quel coin de la cave
sont mes papiers.

*
Si j'ai survécu à tout cela

Si j'ai survécu à tout cela,
c'est grâce à la poésie
et aussi à une dizaine ou à une quinzaine
de personnes,
des gens ordinaires,
saints de Sarajevo
que je connaissais à peine avant la guerre.
L'État a également fait preuve
d'une certaine compréhension à mon égard,
mais chaque fois
que j'allais frapper à sa porte,
il était parti,
tantôt à Genève,
tantôt à New York.

*
Autodafé
à Eso Ramadanovic

Pour protester contre l'indifférence
de l'opinion internationale,
certains membres de l'Union des écrivains
ont annoncé
qu'ils brûleraient aujourd'hui leurs livres
en public.
Je vois que mon nom
figure dans leur communiqué.
Bien sûr,
j'approuve de toute mon âme
cette protestation
contre l'indifférence du monde,
mais
je ne brûlerai jamais mes livres.
D'abord, parce que je les aime,
et ensuite parce que, plutôt que les brûler,
je ferais mieux d'en offrir un exemplaire
à Ismar,
pour qu'il se souvienne,
quand il sera pharmacien en Suisse,
du temps
où il réparait mon toit,
bouchant les trous d'obus.

Izet Sarajlic


Tiré de La Revue des ressources

 


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Samedi 3 mai 2008

Moi je

La nature, la louange ont été mes modes opératoires les plus spontanés. Le quotidien fut longtemps peu présent dans ma poésie. Le poème voudrait l'éclairer par une quête du réel et par sa propre réalité de chair des mots. Le détour est consubstantiel au poème. Par ailleurs, mon seul rapport à l'autobiographie dans le poème est un recueil: Le poème de mes fils, où j'ai rassemblé les poèmes écrits pour mes fils quand ils étaient petits puis adolescents. Un récit: Le pré des langues, parle d'un lieu d'enfance. Mais une vie (le quotidien) n'est intéressante que par l'écriture que l'on fait d'elle. Mes études d'espagnol m'ont aussi amenée à rêver sur les siècles reculés où, au milieu de la même barbarie qu'aujourd'hui, les hétérodoxies religieuses -cathares, soufis, kabbalistes- fécondaient synthèses et connaissances. D'où le roman Marie de Montpellier.

J'ai eu à l'adolescence deux ou trois « vocations », dont théâtre, danse et auparavant....couvent. J'évoque ces vieux et vagues désirs parce qu'ils manifestent une contradiction entre joie de vivre et retrait. La poésie tire sa réalité de cette tension, on l'apprend vite à ses dépens dans l'existence, pour le plus grand profit de l'écriture. Sans saut dans le vide il n'y a pas de voie pour la voix, sans silence il n'est pas de chant. Il faut risquer, lâcher les certitudes, fermer les yeux, cela permet d'exiger de soi, d'aller en creusant. Peut-on parler de spiritualité, je ne sais et ne veux pas savoir. Il s'agirait d'une spiritualité sensuelle et polymorphe qui n'a rien d'orthodoxe et n'est d'aucune confession. Le poème nous mêle à la lumière, la poésie comme la biologie portent à l'admiration du vivant.

Toutefois aujourd'hui, alors que toute synthèse ethnopolitique, économique, éthique nous glisse des doigts, que l'Image toute-puissante et omniprésente efface la mémoire, qui est le premier aliment du poème, aujourd'hui dire la danse du monde (sa barbarie) et le feu sous les mots exige toujours le couvent laïque mais la crise planétaire sans précédent, que chacun ressent à sa façon, engage l'écriture dans une urgence qui la modifie, et lui fait retrouver un quotidien pourtant dénié au début de la page...

 

BIBLIOGRAPHIE

Poésie
La nuit introuvable (Henneuse 1963) Prix René Blieck
Présent de sable (Chambelland 1964)
Histoire pour le jour (Seghers 1968)
La femme buisson (SGDP 1973 Litho Max Schöendorff) Prix J.Cocteau
Les fous de Bassan (SGDP 1976 Litho Max Schöendorff)
Récit des terres à la mer (federop 1978 Litho Max Schöendorff)
Figures du temps sur une eau courante (Belfond 1983)
Chants (Comp'Act 1988 Rééd. 1994))
Le poème de mes fils (Ed. En forêt. bilingue français-allemand 1997)
Terra Nostra (Le cherche midi 1999) Prix Louise Labé
Les dieux manquent de tout ( Aspect Rééd. 2004)
Rumeur du monde (L'act Mem 2007)
Gazelles et autres humains (Tawbad, Tunis 2007; bilingue français - arabe)

Editions à tirage limité
Dix profils sur la toile, l'été (illustrations Pierre Jacquemon. Henneuse)
Les lieux du jour. Pulsations. Mémoire déchirée. Vite au lit. (4 livres manuscrits Ed. A travers. Acryliques de Jacques Clauzel)
Double figure de louange (Le Verbe et L'Empreinte 199O gravures Paul Hickin)
Calendrier solaire (Le Verbe et l'Empreinte 1997 gravures Marc Pessin)
Des lieux où souffle l'espace (Le verbe et l'Empreinte. Livre unique, gravure Marc Pessin 2001)
Poursuites, traces (Manière noire 1996 gravures Paul Hickin)
Dits de manière noire (Manière noire 1997 Ouvrage collectif Gravures Michel Roncerel)
La chasse à la gazelle (Manière noire 1999. Gravures Michel Roncerel)
Palmyre (Manière noire 2003. Gravures Michel Roncerel)
Ombres portées (Tipaza 2003 Ouvrage collectif, photos J.Clauzel)
Glissements vers l'une (dessins Maxime Préaud) 2004
Galta (coll. Le vent refuse 2005. Peintures Jacqueline Merville)
L'embarcadère de bout du monde (Manière noire 2006. Gravures Michel Roncerel)
Espaces (Recueil de la revue "Poésie en voyage", 2008)

Récits
Marie de Montpellier (Presses du Languedoc, 1991)
Le pré des langues (Editions du Laquet, 2001) interview
Un week-end chez l'autre (ouvrage collectif La passe du vent 2003)
Passants (ouvrage collectif Aedelsa 2004)
La muette et la prune d'ente (URDLA, Villeurbanne, 2008)

Traductions
Poésie castillane contemporaine (Poésie 1 n° 52, 1978)
Poésie espagnole, les nouvelles générations ( Ouvrage coll. PUL 1994)
Facile (Roman de Luis Antonio de Villena Climats 1999. Traduction)


Disparaît-elle à peine apparue à l'esprit, les traces du désert suggèrent ses pistes, la soif suit les réseaux de son souffle.
Si vaste son territoire.
Les sources y sont invisibles, et le troupeau les a pétrifiées de son piétinement.
Un vent chaud attise le désir, les mirages sont partout, elle penche le cou pour boire, pareille à la pleine lune dans les cernes marins. Comme le vent sur la montagne, la gazelle use le troupeau, elle ne cesse pas de passer en lui.
Sous la tente, ils échangent silencieusement la monnaie d'or.
Qu'est-ce qui épuiserait les métamorphoses sans fin recommencées de la gazelle et du troupeau ?
&

Sur les vallonnements neigeux
une couronne de soleils
brille dans la texture des cristaux
neige passée velours prairial
est-ce le temps ainsi enclos
qui surgit du chant de la terre
où l'univers pourrait se lire
sur une étoile de cristal
et une goutte de rosée
car c'est mon regard que je vois
dit un poète Soufi
dans le spectacle du monde

&

A la Gare de Lyon quelque chose dans la foule
dans le bruissement de chaque univers
un instant d'énergie plus dense ou que sais-je
traversait les voyageurs s'épuisait au ras des semelles
un souffle souillé de poussière une annonce
rôdeuse pétrie de minuscule humanité.
Venait-elle de l'horloge dressée dehors
ou d'une autre plus incertaine ?
Pareils aux oiseaux qui volent sous la verrière
les départs s'élançaient
et donc il y avait cela au milieu des voyageurs
qui ne semblaient pas voir
dans le métal des chariots et des trains
une chose issue de la foule
et la pénétrant d'un peu de lumière

&

Mais comment pourrais-tu échapper
et rejoindre l'espace où la rose t'attend
le jardin des délices
les caravanes rumoreuses du soleil levant ?
Comment gazelle qui me déchires ?
Je t'offre un lieu bien pauvre et clos
toi tu connais au désert des musiques sans fin
et voudrais que le vent les entende
que le vent les entende et il les porterait
nourrir d'autres musiques au loin
répondre aux soifs qui nous sèchent les lèvres.
Comment te délivrer tu me brûles gazelle
et tu le sais pour toi je meurs d'amour

&

Du bol blanc de porcelaine
que je pose sur la table
remués par une eau
le fond et la fine paroi
tremblent à peine où je bois
ce que dure une vie sur des lèvres

Annie Salager

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Jeudi 17 avril 2008


André Duchesne, guitariste et compositeur autodidacte, est reconnu pour avoir contribué à la libération de l'expression musicale. Passant par le rock, le folklore, la chanson et l'improvisation, Duchesne fait son chemin dans le monde de la musique depuis plus de 30 ans. Fondateur des ensembles Conventum, Les quatre guitaristes de l'Apocalypso Bar et Locomotive, il a également écrit pour ensembles de cuivres et quatuor à cordes. Duchesne a composé la musique des célébrations du 150e anniversaire de la ville de Jonquière, Le rêve de Marguerite, et a réalisé les bandes sonores de plusieurs films, dont celle de L'Asile ou le royaume des cinéastes Jean et Serge Gagné. Il compte parmi les 19 compositeurs de la Symphonie du Millénaire.

 

 


Discographie

Le temps des bombes, Ambiances magnétiques, 1984
Le Royaume ou l'asile, Ambiances magnétiques, 1990
L' ou L', Victo
Réflexions, Ambiances magnétiques, 1999
Polaroïde, Ambiances magnétiques, 2001
Arrêter les machines, Ambiances magnétiques, 2006
Cordes à danser.... Suite saguenayenne, Ambiances magnétiques, 2006

Conventum
77-79 ré-édition, Ambiances magnétiques, 1986
Les 4 guitaristes de l'Apocalypso Bar
Fin de siècle, Ambiances magnétiques, 1989
Tournée mondiale, été 89, Ambiances magnétiques, 1990
World Tour '98, Ambiances magnétiques, 1995

Locomotive
Locomotive, Ambiances magnétiques, 1993

 

 

 

 

 

 

 

 

LA MACHINE À SOUS

Elle se tient au grand jour au casino/
ou dans le noir au fond des bars/
dans la moiteur du dépanneur/
entendez-vous le petit bruit/
l'invitation au paradis/ la machine
à sous qui compte ses sous/
qui compte ses sous/ belle enjôleuse
informatique/ la moissonneuse
des statistiques s'adresse aux gens
intelligents seulement/ entendez-vous
le petit bruit/ l'invitation au paradis/
la machine à sous/ qui compte ses fous/


qui compte ses fous/
entendez-vous le petit bruit/
l'invitation au paradis/
la machine à sous/
qui compte ses morts/
qui compte ses morts/ belle enjôleuse
informatique/ la moissonneuse
des statistiques/
elle se tient au grand jour au casino/
ou dans le noir au fond des bars/
dans la moiteur du dépanneur

 

André Duchesne

VOIR SON SITE

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Dimanche 9 mars 2008

veschambre.jpgChristiane Veschambre vit à Paris, où elle est née, ainsi qu'aux Pâtureaux Renards, dans la Combraille bourbonnaise.
Elle participe à des rencontres et lectures publiques.
Elle a été en résidence à Chateldon (Puy de Dôme) en 2003.
Elle anime des ateliers d'écriture, en milieu scolaire, universitaire, également dans le cadre des activités de la Scène Nationale d’Evreux – et aussi hors institution.
Elle a co-fondé et animé les revues "Land" (1981-1984) et "Petite" (1995 – 2005).


Bibliographie

     

· Le Lais de la traverse, éditions des Femmes, 1979

· Orées in Manger, ouvrage collectif, éditions Yellow Now, 1980

· La bambina e la marionetta in Pinocchio nel paese degli artisti, éditions Mazzotta, Milan, 1982

· Passagères, éditions Ubacs, 1986

· L’annonciation, livre-objet en collaboration avec Maia Bild, 1992

· Les Mots pauvres, Cheyne éditeur, 1996

· La Griffe et les rubans, éditions Le préau des collines, 2002

· Haut jardin, éditions Le préau des collines, 2004

· La maison de terre, éditions Le préau des collines, 2006

· La ville d’après, suivi de A propos d’écrire, 2007, éditions Le préau des collines / Scène nationale d’Evreux

Le numéro 6 de la revue Le préau des collines a consacré un dossier à l'ensemble de son travail.

Au théâtre

· Sax domine (éditions Sallabert, 1981), musique de Bernard

· Cavanna, création au festival d’Avignon en 1981.

· Le Lais de la traverse : adaptation au Théâtre du 8ème, à Lyon, en 1982

· Les Mots pauvres : mise en espace à la Scène nationale d’Evreux en 2002

· Haut jardin : lecture-concert, avec Sophie Agnel, à l’Atelier du Plateau, Paris, en 2005

Jacques Falguière mettra en scène, en 2008, Robert & Joséphine, poème narratif issu d’une commande de la Scène nationale d’Evreux.

 
 
 Avant de devenir muette, je ne savais pas lire la poésie. Je me souviens que le poème se déroulait au-devant de moi, comme de l'autre côté d'une infranchissable fenêtre. Au mieux, la poésie m'impressionnait. Je pensais n'être pas suffisamment intelligente pour elle.

À présent, il me semble au contraire qu'elle est consentement à la simplicité. Qu'elle ne demande, à celui qui la lit, que de s'abandonner. De se quitter.

Je choisis des textes de langue étrangère. Sur la page de gauche est imprimé le poème dans sa langue, sur la page de droite dans sa traduction. Et chaque matin je lis un poème, ou deux, à haute voix. Je veux dire: à haute voix intérieure et parfois même, pour la langue du poème, en remuant mes lèvres et disposant ma bouche comme pour la proférer. Car, même si je suis impuissante à la faire sonner, la langue continue de vivre en moi. Et de sentir ainsi l'espace intérieur de ma bouche varier suivant les sons de la langue étrangère, ceux qu'aucune habitude ne m'a rendus familiers, me redonne, plus fort qu'avant, le sentiment de la chair du langage. Après seulement j'en viens au poème traduit. Le sens alors offert me semble l'enfant possible, parmi d'autres, de ma première et charnelle lecture.

Il m'arrive même depuis quelques jours une chose étrange. J'ai entrepris la lecture de poèmes russes. Je ne connais rien au russe et les vers sur la page de gauche, alignant les lettres d'un alphabet qui m'est inconnu, étaient appelés à rester entièrement silencieux pour moi. J'ai cependant obstinément commencé chaque matin par parcourir des yeux, guidée par la longueur de chaque vers, la coupe des mots et le signe de ponctuation, la page de gauche avant de me rendre à celle de droite. Et peu à peu j'ai eu l'impression d'entendre le poème, de le lire vraiment en russe, comme si faire ainsi confiance portait sa récompense: sur la page de gauche, le poème m'ouvre à un secret dont, sur la page de droite, je découvre une incarnation.

Les mots pauvres, Cheyne éditeur
 
*

On veut dire ce qui nous traverse,

la jupe délicatement soulevée du marronnier, la semoule jaune du colza en fleurs roulée à la main, ce qui pousse et chante,

surtout, surtout le silence, cette douceur, extrême, mon père mort aperçu hier sur le quai d’une gare, ses cheveux blancs annelés, son clair blouson d’été bon marché, la pointe sur son front des cheveux dégageant deux criques à l’aplomb des tempes, ces petits hommes sans façade qu’on croise dans les quartiers humbles de la vie, ma mère retrouvée en rêve, que je portais dans mes bras, lui disant comme j’allais bien m’occuper d’elle à présent, la poigne douce du chagrin de leur fidèle absence, la main de chagrin qui se pose sur le cœur,

et les choses qu’on dit passées, en nous comme des fruits toujours mûrs, arrêtés pour l’entièreté du temps à leur meilleur point,

la douleur pour laquelle on voudrait un dieu à supplier,

petite Emily s’adressant au Maître, et pour lequel on voudrait à un dieu, et à Emily, rendre grâces,

le livre à venir qui serait la prochaine vivante demeure, bois flotté dérivant sur un fleuve libre, étrave détachée de très juste profil afin de fendre toutes eaux, le livre oublié sous tous les livres, le livre méprisé, le bois lavé par la mort, vif comme la lueur du poisson, le livre dans lequel jamais on ne se baignerait deux fois le même,

le livre de langue débutante, buttante, ânonnante, le livre de taupe progressant sous les coups de pelle de l’émotion par éruption de buttes, djebels et puys,

ce qui nous traverse,

la cruauté des enfants envers les parents rendus à leur merci par l’étreinte rigoureuse de la vieillesse,

la pulsation revenue entre le rêve et l’éveil, diastole systole qui éloigne le rideau de fer derrière lequel on les croyait à jamais interdits de libre circulation,

le cercle de silence que fait au soir de chaque mardi, sur la place d’une ville française, une poignée de moines franciscains pour faire entendre la condition honteuse imposée à des étrangers rabattus par un ministre chien au service du chasseur nouvellement élu,

le cercle de silence que tracent dans le monde ceux qui sont en trop,
le vin bu avec la côte d’agneau au déjeuner d’hiver préparé par l’amour,
le livre comme une bête toujours dont on attend le bond,
l’attente, toute l’attente, tendue vers ce qui nous traverse
et on demeure, immobile, sur la lisière de la page retirée.
 
*

J’étais sortie du cimetière inexplicablement légère.

(Là, à cet instant, appeler non, pas appeler, laisser venir la voix reléguée par force, et dureté des jours où l’on fait taire les seules voix vivantes, si vite écrasées, un rien les contraint au mutisme, ces voix-là ne sont rien, qu’un mince talon suffit à anéantir sans même en avoir l’intention, ne sont rien qu’une framboise déposée sur le trottoir de la grande ville martelé des gigantesques semelles des passants – le voilà mon rêve, c’était cela qu’il me disait – mais au moment où je relève le talon de ma botte elle est là, la voix de rien, que je croyais écrasée, vive, intacte dans sa puissance comme si rien n’avait pu l’altérer, voix hors d’âge et d’usages, voix de la « puissance de la vie » constatait, en la saluant, Gilles Deleuze, si ténue, humiliée, effacée par nos yeux grands ouverts sur la surface des jours – le petit ménage des jours, le management du vivant. Le management du vivant c’est comme l’alcoolisme. On s’accorde d’abord un verre – une petite tâche à accomplir, à prévoir, une chose utile et nécessaire – et l’on se retrouve hébété d’alcool, ce terrible alcool de fadeur mortelle qui vous laisse sans espoir. Un jour tout le vivant y est passé. On n’entend plus que les talons des bottes sur les trottoirs de nos jours, on n’a plus qu’à ouvrir le camp où s’interner. Inutile : on y est, on est et le camp et l’interné et le gardien.

Quelque chose alors me sauve provisoirement. Le sentiment – alors que tout sentiment m’a quittée – d’un espace totalement saturé en même temps que vide. Cet espace c’est moi. C’est vraiment moi : il n y a plus que ça : moi. Le moi de glace durcie épaissie par des jours et des nuits de gel constant, d’hébétude systématique. Je n’y tiens plus. Je n’y tient plus dans ce moi. Ou alors ce sera bientôt comme le cadavre qu’un mafieux s’apprête à couler dans le béton.

La maison de terre, Le Préau des collines, 2006

Christiane Veschambre
 
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Jeudi 6 mars 2008

Roger Lahu a un demi siècle, est père de deux enfants, roule dans une AX diesel avec 250 000 km au compteur: aucune autre certitude «établie».

lahu-16.jpg
Le poème de Roger Lahu

un type – la cinquantaine.prof de collège.

habite en campagne.marié.deux enfants –

 

qui roule en Citroen AX 1.5 d qui coupe

du bois avec son merlin au manche jaune vif garanti à vie

qui roule ses cigarettes – les meilleures dit-il c’est à la pêche en

rivière –

qui aime bien boire coteau du Layon ou du bourbon

manger une pintade fermière du pot-au-feu rustaud ou même

une tranche de rumsteack

 

il a hérité de sa grand-mère un vieux hachoir à viande pour

faire pâtés et terrines

il écoute du jazz les Stones Lou Reed des raga une chanteuse

du Tadjikistan

qui s’accompagne au dotar ou un concert d’oiseaux

 

il écrit aussi des poèmes contes des jours ordinaires Roger

Lahu
                        Il vit comme il écrit au plus près

Daniel Biga
 
 
Bibliographie

Au plus prés, Le dé bleu, 1998
A la leur,Comme ça et autrement éditions, 1999
Winter train blues, Comme ça et autrement éditions, 2000
Les advenus, Atelier de Villemorge, 2000
Chorus autour d’un puits, avec F Cottet, Editions Le chat qui tousse 2001
Intimement séparé, Gros Textes éditions, 2001
Faites comme si je n’étais pas là, Carnets du Dessert de Lune, 2001
Non voyages, le Pré carré, 2002
36 poèmes pré-posthumes, le Pré carré, 2002
Méprises de vue, Editions Le chat qui tousse, 2002
Matériaux pour un poème en hiver, L’impertinente, 2002
CD seul trace du« Poème de La lecture au Pannonnica de Nantes », Maison de la poésie Nantes, 2004
Les anguilles, ed. Le dé bleu,2005
Le décor de l’envers, ed. Carnets du Dessert de Lune, 2006
It doesn't stop,Wigwam, 2007
Des pas dans la neige sans neige, Potentille, 2007
•Ouvrages Collectifs 
« Le dit », de JP Dubost, Bibliothèque St Herblain, 2002
« Moments impertinents », Comme ça et autrement, 2003
« On y mit », livre d'artiste, - Le petit jaunais/Maison de la poésie Nantes, 2004
« Avec mes yeux », photographies d'Y Lecoq, editions En Forêt, 2007
Numéro spécial Reverdy de la revue Triages, 2008
•Essaye d’adapter en français l’œuvre poétique de son ami nippon Hozan Kebo une dizaine de plaquettes disparues aux non-éditions Smiling Trout
•A créé, animé puis trucidé le poezine « Noniouze » 17 numéros parus
•Anime depuis 2005 avec JC Belleveaux et Yves Artufel la revue « Liqueur 44 » 9 numéros parus
• « Ouvre fenêtre » sur ce site (plaidoyer pour l’oignon, « aux larmes, citoyens »

 

•Textes accueillis dans les revues, revuettes, poezines & autres feuilles suivantes :
A la Machine / Alpes vagabondes / Comme ça et Autrement / cahier d’ écritures / Comme en poésie / Cotcotdi /Coup de soleil / Contre-Allées / Décharge / Du poil au genou / Gare Maritime /Glanes / Gros Textes /Interventions à haute voix  / L’échappée belle / Lettre de sortie de secours / Le Matin Déboutonné / Le Polème /Libelle / Microbe / Moloch /Neige d'aout / Nu montant un escalier ? / N 4718 / Noniouze / Ouste ! / Petite / Parterre Verbal / Quimper est Poésie / Rétroviseur / Sémaphore / Traces /Traction-Brabant / Troxx

 
La poésie au noir

ce qui advient dans le poème au noir
est vrai

comme le bec jaune d'un merle
crochant un ver:
un éclair de mort-vie
sans liesse

 
Erreur de saisons

donnez-moi une ombre
une ombre très lasse
et qui stagnerait en lourde paresse d'ombre

un coup net d'un rasoir
de lumière
comme une saute d'espoir
ou sursaut d'agonie

et elle saignerait

et ça serait un soir
de vieil automne
pourrissant

et il n'y aurait rien
à redire

même la pure clameur bleue
de ce soir d'été
n'y peut rien

ça saignera
 
"It doesn't stop..."


depuis des jours le ciel roule
insolemment
ses épaules bleu cru
au-dessus de l'ardoise
grise et mince et piètre
des toits voisins

l'ardoise
j'ai pris son parti
sans hésitation
je parie sur son opiniâtre
résistance
je mise tout ce que je ne possède pas

le ciel et son bleu et ses coups d'été vainqueur
il ne fera jamais le poids
il ne tiendra jamais

la distance

je le sais bien
qu'on gagnera par jet d'éponge
pluvieuse d'automne
l'ardoise et moi

sans en tirer gloriole

c'était un combat gagné
d'avance

le ciel bleu cru des étés
c'est qu'un rouleur
de fausses mécaniques

Roger Lahu

 
 
 
par la freniere publié dans : Les marcheurs de rêve
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L'Autre versant, 2006

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Jean- Marc La Frenière – 344 rang 6 Saint-Ferdinand Québec G0N1N0

en France:

Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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