Dans un décor de théâtre, cette boutique propose de nombreux modèles de rubans, de boutons, de bijoux.
mailto:info@RubansBoutons.com
Rubans, boutons
4818, St-Denis
Montréal
(Québec) H2J 2L6
La cafetière d’Émile Bellet.
Sur le périph, ça bouchonne sec. Grâce à l'autoroute, nous décollons vivement vers un triangle de départementales sympa dont la fermière de "
La Maison du Lourdéchon " nous a envoyé le plan.
Pas de parking à la campagne. La vieille Passat, près de deux cent mille kilomètres, en a vu d'autres. Deux jours dans un herbage boueux et presque autant sous la pluie. Qu'importe !
La bonne odeur du fameux fromage nous monte directement au cerveau comme l'encens dans une église dès que nous franchissons le seuil de la maison. Il est seize heures. Nous partageons la
collation de l'après midi avec nos hôtes. Inhabituelle pour nous, mais savoureuse, une grosse part de tourte au Lourdéchon s'abat dans nos estomacs comme un parpaing de trente kilos. Mon mari
décrypte assez bien le parler du fermier pour tenter une conversation de base.
- Verrons-nous fabriquer le Lourdéchon ?
- Bien sûr. Justement on baratte et on égoutte demain matin. A six heures et demi.
- Epatant ! Tu viendras chérie ?
Je roule des yeux gros comme des leeches en signe de dénégation.
- Prendrez vous un coup de ja-ja du pays pour faire couler ? C'est mon beau frère qui bout lui-même.
Mon mari se dévoue. Moi, je me sens incapable d'avaler un verre d'alcool à brûler à cinq heures de l'après-midi.
Les chambres sont mignonnes et peu chauffées.
Visite en groupe des bâtiments de la fromagerie. Les lourdéchons en passe de fabrication sur des claies en osier dégagent une odeur de bébé à la maternité… Pas désagréable. Blancheur totale des
lieux et propreté des vêtements pendus dans un vestiaire. Nous aurons tout le temps demain d'apprendre qu'il faut du vrai lait et des vraies vaches comme matière première, des linges fins pour
égoutter et des planches de châtaigniers pour affiner après la fabrication proprement dite… Je compte sur les autres pour me donner tous les détails.
Le dîner à vingt heures ferait caler de plus jeunes que nous. J'accepte une petite tasse de leur saké habituel pour finir la soirée poliment. Personne ne s'attarde. Il pleut. On s'embrasse comme
du bon pain.
Le coq, qui connaît les horaires du travail, nous réveille sans concession au lever du jour. Madame Lafaire, notre fermière, m'invite à l'accompagner à la messe. Je saute sur l'occasion
d'échapper à la pluie, aux herbages trempés et à la visite des étables, au frometon… J'ai tort… il paraît que c'est très intéressant.
La messe à la campagne est inusable… Après trente cinq ans d'absence, je retrouve les même comédiens dans la même pièce…C'est un peu comme la Cantatrice Chauve, en moins rigolo.
Madame Lafaire m'offre un guignolet kirsch au bistrot d'Emilienne, en face de l'église… je sens qu'on deviendrait vite de vraies copines.
- Resterez-vous à la ferme jusqu'à demain ?
- Non malheureusement. Vous savez, le travail en ville, c'est pas drôle… un patron, des horaires… Mais nous reviendrons… Mieux, nous enverrons les enfants.
- Hé ! bien ! je vous prépare un panier avec des lourdéchons. Des frais. Des demi frais. Des secs ??? Les meilleurs… Cadeau de la maison. Vous les laissez huit jours dans votre salle de bains et
ils seront au top, comme disent les gosses.
Elle est gentille Madame Lafaire. Elle ne peut pas savoir… Savoir qu'une fille de la ville comme moi… Si elle voit des fromages dans la salle de bains… Elle éclate en sanglots… C'est stupide… Je
sais…
Aglaé Vadet
Les roues quand elles s’arrêtent
Ont oublié la route.
Elles digèrent immobiles
Le pain des kilomètres.
Enivrées de vitesse
Elles rêvent qu’elles tournent.
Elles se vantent les roues
Mais elles meurent d’envie
Quand les arbres s’envolent.
Les arbres qui voyagent
Dans la tête des meubles
Se moquent bien des roues
Qui s’accrochent à l’essieu
Comme des grabataires.

Les statues du musée Rodin, à Paris, exhibent leurs muscles sur le parquet ciré d’une vieille demeure et devant les arbres du jardin. Les mains des touristes caressent les fesses de bronze et leur donnent un brillant que rehausse la lumière d’automne. Au-delà de son sujet apparent, chaque statue exprime la brutale confiance en soi du sculpteur et son orgueilleuse croyance dans les puissances de l’art. Accaparant tout l’espace, elles font de l’éternité une salle de musculation. Et puis il y a une pièce, une seule, accordée à l’œuvre de Camille Claudel, comme une chambre à part. Elle n’aura guère eu plus de place dans la vie de Rodin. Ses statues dansent, brûlent et appellent. Leur matière frémit comme un voile imperceptiblement soulevé par une respiration légère. Le buste de la petite châtelaine, à lui seul, recueille ce que l’enfance a de plus déchirant. On lit sur ce visage une innocence qui pressent qu’elle sera trahie et rassemble ses forces avant de recevoir le coup fatal. C’est ce que dit cette œuvre dont la grandeur ne doit rien au monde ni à l’art.
Christian Bobin
D'un mot l'autre