Mercredi 23 août 2006
7
 
Certaines préfaces sont des mitaines perdues qui se cherchent une main, des clefs sans serrure à ouvrir, l'oiseau derrière la vitre qui attend qu'on bâtisse la fenêtre, une bouche ouverte pour les baisers ou les mots libres. Pour l'animal traqué un fusil qui s'enraye devient une caresse. Pour celui écrit une tache sur la page se transforme en forêt, une mouche sur l'écran est un zoo de paroles. Les mots sont des planches qu'on jette l'une sur l'autre pour traverser la nuit.
 
Je demande un clin d’œil, pas des explications. J'ai envie d'une pensée neuve, libérée des idées, une pensée qui ne colle plus aux choses, une pensée inédite comme les yeux du premier homme qui a vu la mer, les yeux blancs d'un mourant quand il les ouvre ailleurs ou les yeux d'un enfant qui découvre le feu.
 
La pluie dans le jardin est la bonté de l'eau.
 
par la freniere publié dans : Prolégomènes
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Mardi 8 août 2006
6
Avec les mêmes mots chacun a sa façon de parler. Certains partent de la cave et d'autres du grenier. D'autres rêvent éveillés sur l'étagère du coin entre les livres et les oublis qu'on déguise en photos. Certains marchent en parlant et d'autres dorment entre leurs lèvres.
On n'habite pas vraiment dans une préface. C'est comme une chambre d'hôtel. Il y en a qui prennent racines au milieu de la route ou bien traînent un village dans chacun de leurs pas. Quand on ne sait où aller on ne se perd jamais.
À l'atelier des préfaces, on ne pointe jamais. On creuse dans la rumeur du monde. On fouille dans les mots avec la pelle du cœur, un couteau suisse, une guitare, un chaudron de sorcière.
J'écris même une préface pour déjeuner. Une préface comme un lait frais qui chante dans les céréales du matin, un bouquet de semences qu'on ne plantera pas. Elles poussent déjà dans les pixels du temps. J'écris avec des phrases pleines de trous, des phrases qui nourrissent, comme le pain. Je traîne ma campagne un peu partout, de la terre au bout des lignes, l'odeur du fumier sur la page, un lac dans les marges, des oiseaux, des insectes jusqu'au fin bout des mots.
Quand je reste assis, c'est ma tête qui marche.
par la freniere publié dans : Prolégomènes
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Lundi 7 août 2006
5
Je rentre à la maison. Il n'y a plus personne mais le café est resté chaud. Sur la table encombrée quelqu'un a dessiné l'autre face de la terre, a mis du ciel dans l'encrier, du sel sur la page et du soleil sur le pain. Les chaises vides sont encore pleines de mots. Des phrases en pointillé, des trous de mémoire, des saveurs, des souvenirs. Des caresses traînent en vrac sur le bord de l'évier parmi les miettes du quotidien. Dans les chambres fermées des ventres nous appellent. La terre crie si fort qu'elle fracasse les vitres. Il faut refaire les images, préfacer l'essentiel comme un enfant qui naît.
Écrire est une naissance. Toutes les eaux se rejoignent et crèvent le silence.
Tant de mots vagabonds forment un langage unique. Il y a de tout dans ce brouillon. Du petit point, des petits pas, des petits pois, des bouillons de soupe, des cris, des clous, des clowns, des caresses à fleur de peau, des paupières de dentelle, du sperme fécondé, des rires de cristal, des armoires normandes, des rires d'enfant, des accouchements de fleurs, des jours aux bras ouverts, des oreilles sur un sein, des cœurs sur la main et des égratignures de peur ou de plaisir. On répare les corps. On reprise les cœurs. Bien avant qu'elle soit pleine, la lune vient rejoindre les rondeurs des femmes.
Entre la graine, la fleur et le fruit, où placer la préface?
par la freniere publié dans : Prolégomènes
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Vendredi 4 août 2006
4
Après avoir franchi toutes les pages d'un mur, en inscrire l'odeur à l'intérieur des mots. Libérer la prison pierre à pierre, en faire des galets, une préface à la source où le soleil retrousse ses jupons de lumière.
Il faut des yeux à marée haute pour regarder la mer, des pattes d'oie pour parler aux oiseaux. La grisaille des jours attend sans le savoir une préface de lumière. J'y brûle mes nuits blanches. Au-delà des murs, au-delà des pages, je cherche les véritables pierres, les mots les plus réels. Au-delà des portes, au-delà des silences, je dirai le sourire d'une fleur, l'absolu d'un caillou, le bois d'épave qui revient à son berceau de feuilles, l'armoire qui retient la sève du passé sous la patine des caresses, le métal en fusion dans le refuge d'un volcan.
Une préface cherche son livre entre le titre et l'épitaphe.
Sur la toile du net tous les lointains s'unissent dans une même accolade. À défaut d'une mer, je me livre à la pluie. Je m'enivre de vent. Un arbre devant moi articule ses gestes avec ceux des oiseaux. Un cri émerge de son ventre avant de s'envoler. Le soleil crève l'horizon. Il y a entre chacun un espace infini. On peut sentir la vie sans cadre sans limite.
par la freniere publié dans : Prolégomènes
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Mardi 1 août 2006
2
 
Je me tiens debout sur la pointe d'une aiguille. Dans une seconde je vais renaître. À chaque instant l'infini nous accueille. Toute vie est une préface.
 
Je ne roule plus. J’ai quitté la ville et ses mots quadrillés. Je ne vis plus en banlieue de moi-même. Je ne sais plus où je suis ni où j’en suis. Je marche, un silex à la main, à la recherche de la sève. Je gratte la surface. J’ouvre les paupières comme on écale un œil. Les hommes aux grands jouets d’acier tiennent encore à la vie par la ficelle du cœur. En faire l’histoire sans connaître la fin. S’inscrire dans la marge et rêver d’un jardin sans savoir comment ni pourquoi. Je cherche dans le sable une réponse d’eau.
 
La préface est un feu qui ne laisse pas de cendre.
 
par la freniere publié dans : Prolégomènes
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

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