Vendredi 22 décembre 2006

Aujourd’hui j’écris blanc, le blanc des yeux, la belle épouvante, l’échappée belle, le blanc sillage des nuages, la blancheur de la neige. Je nettoie le silence, le blanc des jours entachés par la mort. J’ignore toujours pourquoi j’écris. Je donne un prénom à chaque jour qui passe, un nom de fruit ou d’ange, un nom de fleur ou d’oiseau, d’orage ou de désir. J’habille de musique les vieux mots en guenilles. J’en appelle aux oiseaux lorsque les arbres ont des visages de monstre. J’en appelle aux cailloux pour retrouver ma route. J’en appelle au silence pour retrouver la voix. J’essaie de retenir le soleil dans ma main, de toucher l’intouchable.

La vie se tient tapie dans le moindre mouvement. Elle surgit à l’improviste dans une goutte d’eau, dans un jouet d’enfant, dans le pli d’un costume, le craquement d’un clou, le claquement d’une porte. Elle saute sur les meubles et déclenche les rires. J’entasse des pages sur la table et le vent les dispersent. Les mots se cachent dans les coins, au-delà des clôtures, dans le chant des cigales. J’en rattrape quelques-uns que les autres rattrapent et poussent un peu plus loin. C’est sans doute cela écrire, chercher sur les photos les visages oubliés, les ombres disparues, jeter du sable dans l’enveloppe, jeter du lest, tracer des signes sur la neige, faire des gestes dans la nuit, attendre la réponse, chercher les premiers mots et la voix de sa mère, la berceuse perdue, le premier alphabet, la parole des choses.

J’étais là, perdu quelque part dans le monde, absent, voué au réel. J’ai glissé sur un autre chemin. Je ne m’intéresse plus aux histoires des grands. L’histoire de l’homme est une sale histoire. On doit payer son eau, son air, même sa mort, même les fraises sauvages, les balles des soldats protégeant les voleurs. Je préfère les contes de fées, les petits brins d’herbe, les cailloux, les pommes de pin qui tombent sur la mousse, les baisers beaucoup plus vastes que le monde. L’écriture est une cabane ouverte à tous ceux qui n’ont rien. Elle est plus petite que la vie mais en même temps plus grande. Elle s’ouvre quand tout se ferme. Les mots se frottent les yeux et regardent dehors. La cabane est en ruines mais le chant des oiseaux la revêt de soleil. Un chant monte de chaque planche. Il y a tant de vie dans les ratures sur la table, des veines annotées, des eaux et du soleil. J’ai retrouvé mon enfance dans les bois. Elle avait grandie seule en mangeant des racines. Elle avait gardé le feu sous la main comme d’autres la prière. J’ai volé du langage, des pierres, des mots à la nature, des phrases aux arbres morts pour retrouver sa voix.

Tout ce qui est léger me retient à la vie. Des voix et des visages se bousculent à la porte, le rêve des enfants qui ne veulent pas dormir, le souffle du vent dans les arbres, le cri des bêtes au fond du bois, le bruit des vagues sur le roc, les larmes du regard, cette part d’inconnu dans les mots les plus simples. La langue est un pays, le seul que j’habite.

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par la freniere publié dans : L'impatience du monde
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Jeudi 21 décembre 2006

Il suffit de très peu dans la grande nuit du monde. Juste un peu de musique, une goutte de rosée, le sourire d’un bourgeon sur le visage d’un arbre, un flocon sur la main, la petite tête de l’herbe respirant le soleil. Dans la besace des mots, les rebuts se transforment en trésors. Sur la carte du ciel, le vol des outardes élargit l’océan. J’ai gardé à la bouche mes premiers goûts d’enfant, mes premières odeurs, la première fontaine où j’ai posé mes lèvres, les mauvaises herbes écrites au fil des années. Les grands ormes du parc, la rivière aux barbottes, les couchers de soleil derrière la montagne, tout est là comme avant derrière mes paupières. La nuit mange la nuit et crache la rosée. J’embrasse sur la page la lumière du monde. Chaque mot vient comme une goutte sur la peau, un essaim de pollen, une feuille qui tombe.

Toute ma vie, je me suis adossé au murmure des fées, ébauchant dans la nuit des ballets de lucioles. Nous avons beau marcher jusqu’au bout de la route, traverser les nuages, enjamber l’océan, embrasser l’horizon, nous restons sur le seuil. Chaque pas est le premier. Ce qu’on écrit n’est pas dans la cage des pages. Il se propage en nous et irrigue le sang. Quand on ferme les yeux, les pupilles s’échappent du grenier des paupières. L’eau des images circule entre les pierres pour rejoindre la mer. Plus on apprend, plus l’inconnu est vaste. On ne choisit pas le lieu où l’on naît ni la longueur des bras. On peut choisir le bonheur malgré tout, préférer la bonté à la raison d’état. Les mots ne pèsent pas lourd dans la balance des marchands. Les mots préfèrent s’unir au chant des ouaouarons, au murmure des sources, aux questions des enfants.

Sans amour, on vit tous un peu à côté de sa vie. On arpente les routes comme une maison vide. On dort avec la nuit entre les bras. Je n’ai pas assez voyagé pour que les routes viennent boire dans mes pas. Elles se contentent de rire en touchant mes souliers. J’aurai très mal vécu la plupart de mes jours. Enfant, j’ai reçu tant d’amour qu’il m’en reste assez pour rapiécer le temps. De papier gris en papier noir, j’ai trouvé la couleur. Le minuscule tient le monde. L’immense cogne à la vitre. Je creuse dans l’argile des rigoles d’espoir. Je chante le plancton qui nourrit les baleines. Je caresse les plus petits cailloux. Je dessine un brin d’herbe sur le ciment des heures. Je laisse à d’autres le soin d’ériger des statues.

Je vois avec les yeux des morts. J’écris avec les mots des illettrés, le cœur des enfants, le cou des chevreuils, l’utérus du temps. L’essentiel s’est perdu dans le bruit des moteurs et le tintement des caisses. Les autos vont trop vite pour le pont des merveilles, le mouvement des mains, le salut des oiseaux, le sourire des maisons, le miracle d’un mot. Je ne dors pas. Je passe mes nuits à soulever des montagnes. Je m’éveille au matin les deux pieds dans l’abîme. Il faut tendre à nouveau le ressort de l’espoir, repérer la lumière au bout du corridor, réparer l’absolu avec de petits gestes. Je cherche le passage entre l’éclat des mots et l’éclair des visages. Certains jours, il faut grimper sur les épaules de l’enfance pour toucher l’horizon, faire la courte échelle pour enjamber le mur.

J’habille de musique les mots en guenilles. Je recouvre d’un peu d’encre les images froissées. La vraie lumière n’aveugle pas le cœur. Elle sourd de l’intérieur et rencontre la nuit. Elle brille sur le contour des choses et les mots sur la page. C’est le feu de l’enfance dans l’âtre des années qui réchauffe les vieux. On voit le monde entier dans la moindre poussière. La ligne d’écriture sur la main d’homme de lettre croise la ligne des labours. Elle lance une poignée de rêves comme on sème du blé. Les odeurs sont comme la musique. Elles sont impalpables, imperméables aux mots. Même éteinte, la lumière n’abandonne personne. Le soir surgit, avec son poids de nuit, pour la voir apparaître.

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par la freniere publié dans : L'impatience du monde
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Mardi 19 décembre 2006

Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, dénoncer l’argent n’est pas un luxe de riche mais un privilège de pauvre. Je ne suis pas la foule. Je quitte le chemin pour cueillir une fleur. Dans le trafic de cinq heures, je sors de la file pour trouver le bonheur. Un arbre me suffit pour traverser l’hiver. Sa dormance est un rêve où j’aiguise mes mots. La poésie est une écharde sur la peau lisse du monde, la saveur d’une pomme au milieu de l’ennui, une luciole d’espoir au milieu de la brume. Je garde dans ma main des lignes inconnues, les cheveux de maman, les poils de mon loup, la caresse du vent. Une main qui salue ajoute au paysage un sourire de plus. Même dans un nid de rides, un œuf peut éclore. Les oiseaux de l’espoir ne quittent pas l’hiver. Ils chantent le matin pour réchauffer les arbres.

La présence d’une foule fait de nous des absents. Quand je marche seul en forêt, le moindre chant d’oiseau me redonne mon âme. En poésie, on ne peut pas se cacher derrière les mots. Le maquillage ne tient pas sur la page. On y écrit toujours avec des mots d’enfant. La moindre pierre où l’on s’assoit est un château pour le marcheur. Quand le soleil chauffe trop fort, il se protège derrière le dos du vent. Nos pas sont plus fidèles que la route qu’on suit.

Ce n’est pas tout de faire son pain, il faut aussi le partager. C’est quand on mange ou qu’on écrit que le bois de la table retrouve ses racines. C’est quand on fait l’amour que les planches du lit continuent de chanter. Ne cherchez pas votre âme dans les églises. Elle a le visage des orties, les traits de la rosée, le parfum des érables. La prière du vent se brise contre les murs. Elle fait claquer les portes qui retiennent la vie. C’est dans les rides du jardin qu’on plante les pensées. Quelques ronces ont tôt fait d’en faire des poèmes. Les jours d’orage, ce n’est pas un parapluie que je tiens à la main, mais la fraîcheur de l’eau. Les hommes ont inventé le bruit. Heureusement que le vent leur apprend la musique. Lorsque je tends la main, je ne demande qu’un écu de soleil, la monnaie du pollen, la caresse du vent.

Dans la ruée des foules ou les files d’attente, chaque homme est un barreau. Lorsque mes mots s’ennuient sur la page, je les emmène cueillir des fraises, enjamber des ruisseaux, érafler leurs jambages sur l’écorce des arbres. La nature est la mémoire du monde. Sur les tombes oubliées, le vent sème des fleurs. Quand je quitte la route, mes pas s’enfoncent dans la terre d’un livre. Des virgules papillonnent parmi le blé des phrases. Où l’homme peine à redresser son ombre, les petits bras des fleurs tiennent le ciel à bout de bras. Pour la soif de l’âme, je laisse sur la table un verre de lumière. Il donne un sens au pain que l’on mange pour vivre.

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Samedi 16 décembre 2006

Chaque homme a ses lucarnes, ses lubies, ses chapitres, ses larmes, un Don Quichotte enfoui sous un Pancho Villa, un enfant sur le dos. Chaque homme a ses moulins à vent, ses révoltes, ses rêves. Les jours tournent les pages en raturant sans cesse. Un jour ou l’autre, tous les yeux oubliés se retrouvent à la mer. C’est avec eux que les vagues nous jugent les soirs de pleine lune. Ils brillent comme des ongles déchirant l’invisible. Nos mains ont appris à creuser la pierre, à labourer la terre, à cueillir des fruits. Elles ont appris à dessiner et même à caresser. Apprendront-elles un jour à vivre sans tuer ? Les mots se tassent dans les coins au passage de l’ombre. Je redresse leur tige, la plante rouge des langues, leur bouquet de paroles. Le merle se divise en mille plumes de vie. C’est l’accolade des ailes qui permet de voler. J’ai encore trop de choses à voir, tant de choses à apprendre, pour devenir un homme.


J’écris avec un doigt dans la blessure des phrases. Je redresse ma voix dans le cassé des miettes. Les ongles sont les larmes des mains que les siècles ont durcies. Il m’arrive de saisir les mots comme une poignée de brume. Ils s’évaporent mais laissent dans la main des larmes invisibles, une fraîcheur de rosée, un filet d’eau sur une ligne de vie. L’usage de la langue est comme celle de la peau. Elle a ses blessures, ses coups de sang, ses cicatrices, son rythme, son souffle, sa sueur. Elle s’adapte comme elle peut aux saisons de la phrase. J’en veux parfois aux mots qui me résistent, aux mots qui pendent sur la page, mal accrochés aux phrases, aux mots qui se hérissent et ne disent jamais ce que je veux qu’ils disent. Une vague dans le cœur éclabousse les rives. Les mots ne suffisent pas. Il faut aussi marcher pour entrer dans une goutte de pluie. Il faut mordre pour connaître l’amande. Il faut aimer pour apprendre la vie.

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Vendredi 8 décembre 2006

La mort prend son café sans sucre en lisant le journal. Elle crache son mégot dans le grand cœur des hommes. Ceux qui refusent le drapeau, ceux qui n’ont pas caché leurs plaies sous les pansements d’un Dieu, brandissent leur moignon. Sans fanal à la main, je cherche un homme juste. Je quête un verre d’eau, le mouchoir d’un mot, une goutte de résine, non un baril de poudre. Je cherche la fraîcheur, la bonté, la vie, non la souffrance de l’herbe, une raison de mourir, un couteau sur la gorge. Je quête un peu de pain, de paix, non des murs, des cris, une orange atomique. Je ne requiers qu’un tison dans la cendre des jours, une goutte de miel sur la rose des sables. Dans le grand corps du monde, tous les atomes se touchent. Les globules du sang se mêlent à l’humus. Les racines enfouies rejoignent les étoiles. La pluie porte la vie jusqu’au suc des fruits.

Les pays s’éloignent des hommes comme le sang des blessures. J’appartiens à la faim, au pas des égarés, à l’écharde du cœur sur l’écorce des mots. J’appartiens à la rue tout autant qu’à la mer. La simple joie d’une hirondelle me suffit pour aimer. J’appartiens à l’amour, à la pierre et au thym. Les lilas dans l’obus finiront par éclore comme il pousse du riz dans les cratères de bombes. J’écris comme je marche, du même mouvement. Les mots sont des cailloux qui roulent sous ma plume et dégringolent sur la page. Quand j’atteins l’herbe rase, le souffle se fait court. J’écris avec des phrases de verre dans un buisson d’épines. Le soir a des narines au milieu du visage, des jambes de lumière, des bras de lune folle. J’ai besoin de la mésange qui m’éveille, de la mer qui fuit, du ciel qui se couvre ou se découvre, du hérisson en pleurs, de la terre matricielle, du boomerang des mots, du silence des couleuvres, d’une simple chiquenaude sur la réalité. J’ai besoin d’être digne d’un lac, d’un arbre, d’une montagne, d’un rêve.

L’odeur des arbres morts veut retrouver sa sève, les oiseaux du malheur changer de métier, les portes retourner à leur berceau de feuilles. La ligne d’horizon redresse son échine, le mur son échelle. J’ai remis l’air dans les flûtes, les bouteilles à la mer, la parole aux cigales. J’ai fait des chaussettes avec les drapeaux, des cannes à pêche avec la crosse des fusils, chargé de fleurs les canons. Je n’ai trouvé personne pour brûler son argent. On préfère la monnaie de guerre au quignon de paix. Il fait faire l’amour et repriser la couche d’ozone. Dire la voix des chiens, des marteaux et des clous. Ouvrir des fissures dans les murs du monde. Dire le quartz enfoui, les pommes sur le sol et la main du voisin. Dire le goût des mûres, le craquement des étoiles, la colère des tempêtes, la pluie qui saute de feuille en feuille, les tessons qui fleurissent dans le jardin cassé. La nature est pleine des ratures et d’ajouts. Ce qui a été beau le restera toujours. Tout le cosmos voyage dans quelques miettes de ciel. Mes yeux picorent l’absolu dans le moindre nuage, la moindre flaque d’eau, le parfum du café.

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