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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Se lever tôt le matin, avant le lever du soleil. Ouvrir en grand la fenêtre et contempler le ciel. La dernière étoile se dilue dans la clarté naissante. Au dessus des toits, vers l'Est, se répand une lueur rosâtre, souffle du soleil à venir. Les vrais poètes retiennent leur inspiration. Que pourraient-ils ajouter à ce moment de grâce inattendue? Pauvres gens qui dormez toujours dans les mots de dictions acrobatiques, qu'attendiez-vous des croquis rupestres et des énigmes fossilisées? Sortir dans les rues de n'importe quelle ville ou courir après les ombres fuyantes d'un rêve immobile? Retrouver le chemin de l'école buissonnière et recevoir les baisers de la rosée parmi les hautes herbes d'un chant célébrant pour toujours la naissance de l'univers. Nul dieu pour nous pourrir la vie. Nulle pensée inopportune dans l'air encore inexploré de ce temps en suspension parmi les poussières des possibilités sans lendemain qui s'offrent au promeneur indéfini pour lequel toute tentative de bon aloi se résout aussitôt après les carillons de l'aube en une offrande immémoriales, rive blonde ou lointains exorcisés. Il ne subsiste qu'une âme comme une arme de tendresse contre tout ce qui nous tue.

André Chenet

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La liberté en colère

Publié le par la freniere

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Du feu

Publié le par la freniere

J’aime que tu sois ma femme. J’ai rêvé toute la nuit à tes mains sur ma peau. Ma bouche a besoin de ta bouche, ma langue de ta langue. Comment ne pas être lié à toi ? Comment bouger la main sans qu’elle cherche la tienne ? C’est ta lumière qui éclaire la route que je prends. Tes petits gestes quotidiens agrandissent ma vie. Je ne suis pas ailleurs. Je ne suis pas sans toi. Je commence en toi pour aller vers toi. Je te donne ma vie, toute ma peau d’homme, ma force labourant la tienne.

Puisque tu es là, mon amour, le monde ne peut pas être tout à fait mort. Il y a de la bonté quelque part. Je viens chercher ma force à tes poignets d’enfant, mes pas à tes chevilles de fée, mes regards à tes yeux. Lorsque tu bouges, tout remue en moi, le corps et l’âme, le cœur sur les lèvres, le moindre poil de vie. Lorsque mes mains épousent ton visage, elles se mettent à voler. La vie de couple est immense. Je compte ta présence   sur le bout de mes doigts. Le ciel si lointain devient proche par toi. Tes caresses fleurissent dans la mémoire de ma peau.

Le corps portant l’âme et l’âme portant l’amour, ils font le vrai avec la vie. Nous sommes bâtis ensemble du même amour qui tiendra dur jusqu’au bout. Il n’y a plus de dedans, de dehors, plus d’ici ni d’ailleurs. Il y a toi. Tant de promesses deviennent caresses. Je consens désormais à la pleine lumière. C’est par toi que j’accepte de vivre. Avec tes notes, j’écris une sonate pour un duo de chair, une cantate d’amour pour un orchestre de caresses. Aimer est notre maison. C’est ma maison partout où tu es. Même les courants d’air y laissent des baisers. J’aime le sol où tu marches, l’air que tu respires, les choses où tu poses tes doigts. Je vois le monde par tes yeux. J’arrose mes plantes avec ta voix. Elles me répondent avec ton accent.

Toutes les choses se font belles pour toi. Ici la vie se démaquille sans tes yeux pour la voir. Déjà qu’elle est laide si souvent. Il faut être deux pour corriger ses traits, mettre du rouge aux joues qui ne soit plus du sang. J’ai tant de mots pour toi, des mots qu’on dit pour avoir moins froid, des mots qu’on s’habille avec, des mots qu’on mange à deux, des mots qu’on ne goûte qu’à deux, des mots qui donnent au pain des battements de cœur. J’ai des baisers de menthe pour ta bouche, des bleus de Chagall pour tes yeux. Je n’époussette plus rien. Tes cheveux sur ma veste embellissent la laine. Prononcer âme, amour, infini ou bonheur suppose parler de toi.

Tu es un être unique. J’ai une façon unique de t’aimer, qui t’appartient qu’à nous. Ce sont les caresses qui rassemblent nos mains, nos pas qui font la danse. Je ne sais pas si l’amour existait avant nous. Je sais qu’il existe pour nous. La terre tourne pour nous rapprocher. Ma langue est faite pour t’aimer. Plus près de toi que jamais, je t’embrasse jusqu’à la lune. Je te caresse plus loin encore. Nous nous aimons plus toujours que toujours, plus loin que loin, plus nous que nous. Même le froid, nous en faisons du feu.

Jean-Marc La Frenière

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Confiné

Publié le par la freniere

Confiné à ma chambre,

je voyage dans une autre durée.

Je veux faire de ses murs

autre chose qu’une prison,

faire avec des mots

des phrases qu’on habite,

habiller de couleurs l’arc-en-ciel du cœur.

On est toujours seul devant l’essentiel.

Un regard optique fait ciller la rétine.

Sur ma table de travail,

des papiers résument ma vie,

l’érablière et ma cabane dans le bois,

mes voyages, mes amours,

la naissance des enfants.

Il y a longtemps que j’ai abjuré toute foi,

l’obéissance à l’état,

à l’armée, à la mode,

aux marchands du temple,

le démonisme des pouvoirs,

l’adoration des outils de torture,

croix gammée, Croix du Christ, croix de bois,

la croyance à l’argent,

à la mouvance économique.

Je crois aux meuglements des vaches,

aux roucoulements des tourterelles,

à la sagesse de la flore,

à l’intelligence des fauves,

à la vieillesse du temps,

à la jeunesse de l’éternité,

aux bras tendus des mendiants,

à l’encre des poèmes,

aux enfants nus qui courent sur la plage,

au sexe des étoiles, au vagin de la vie.

 

Jean-Marc La Frenière

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L'étranger

Publié le par la freniere

Il ne s’agit pas de connaître l’étranger, mais de le devenir. L’étrange. L’étranger. Le rare. L’inouï. Le marginal. Toute la terre est familière à celui qui s’y perd. Chaque goutte rêve à la mer, chaque enfant à sa mère. De la naissance à la mort s’ouvre une immense parenthèse. Je ne n’ai pas besoin de code pour penser ni de béquille pour écrire. Je n’ai besoin que des mots pour abolir l’espace. Un crayon me suffit, les feuilles blanches du silence. Je m’étonne du miracle de vivre. Nous savons que le monde est beau. Les peintres le dessinent. Les poètes le chantent. Les enfants lui sourient. Il arrive que les hommes respectent la nature. Les bras des arbres agitent leurs petites mains de feuilles. Les pigeons roucoulent en sourdine. Les pieds sont un chemin qui marche.

On ne lutte pas contre le temps, on l’apprivoise. C’est avec les oreilles qu’on écoute l’espace du silence, avec les yeux qu’on regarde le monde, avec les mains qu’on façonne les choses, avec la langue qu’on dépouille les phrases. Quand j’écris le mot tonne sur la page, il ne pèse que le poids d’une plume, le poids de l’encre et de quelques syllabes. Le silence autour de nous est comme une maison. Des fantômes y habitent, des parfums invisibles. Chacun de nous est l’égal d’un caillou. Chaque pas est l’égal d’une route. L’économie est l’égal du mensonge. Les banques sont pleines de vide. Le monde commence partout, quelques bulles au milieu de la terre, quelques gouttes, quelques atomes, quelques mots, quelques muses. Les pierres et l’eau s’unissent et parlent d’au-delà. Les arbres philosophent. Je les écoute avec l’oreille du cerveau. Mes yeux plongent dans la profondeur des caves ou montent jusqu’au grenier. Je cherche un peu de paix dans les batailles de chiens, un gramme de tendresse dans les batailles de chats, une onde de douceur dans les griffes des bêtes. Il faut avoir souffert dans un lieu pour vraiment le connaître, hurler avec les loups, trier les ordures avec les éboueurs, rugir dans les batailles de félins. Il faut manger les pissenlits par la racine pour connaître la terre.

Jean-Marc La Frenière

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D'une branche à l'autre

Publié le par la freniere

Les arbres sont chargés d’oiseaux. Ils se répondent d’une branche à l’autre comme l’eau des rivières qui chante à chaque vague. Il me faut des montagnes dans mes bribes de mots, des rochers, des terrains, des terrils, des rivières, des sentiers raboteux, des aulnaies, des pinèdes. Le pollen virevolte de broussaille en broussaille. J’ai longtemps fait route à pieds, dormant dans une bicoque en bois, près d’un petit ruisseau, ayant mis des siècles à se creuser. Plus loin, du ventre des collines, l’eau des torrents rugit comme une bête. Les corneilles croassent. Un vautour guette sa proie, musaraigne, campagnol ou rat d’eau. Je ne cesse pas de tatouer la chair de poule. La peur conjugue le sublime et la panique, la chance et la raison. Pêcheur d’ombles et de truites, pêcheur d’ombres et de rêves, je jette ma ligne dans le courant des phrases. Je pousse une porte à chaque pas. J’ouvre les yeux d’une fenêtre.

Ça grogne dans ma tête, ça bouillonne, ça gigote comme une bête prise au piège. Le paradis des marchands et leurs annonces publicitaires est une version provisoire de l’enfer, le leurre d’un grand rêve, un ersatz, un idéal en solde. L’économie, c’est le mal, le malheur et la mort. J’ai du foin dans la tête comme un épouvantail, un brin d’herbe à la bouche, de l’encre sur la page comme un poil dans la main. Ma cervelle d’oiseau, mon cœur de voyou, mon âme de canaille aspirent à l’infini. Le vent retient son souffle. Les arbres sont muets. Les oiseaux peuvent siffler comme un ocarina. Les fleurs qu’on dessine finissent par éclore.

J’écris comme un malade. Chaque page est un pansement dont l’encre est la blessure. Les parallèles finissent par se joindre, ceux des rails et des mailles, ceux des routes et des déroutes, ceux des roues et des ruelles, ceux du silence et des paroles, ceux de la danse et des violons du bal. Les mots crépitent comme des cœurs calcinés, des braises, des tisons. Provoquant la septicémie du cœur, le démon de l’économie infecte le corps et l’âme.

Passant du feu à l’eau, du babil des enfants au radotage des vieux, de l’utopie à la réalité, des mots rêvés à l’ordinaire des jours, de la noirceur des racines à la beauté du ciel, des fondations de la maison aux rampes d’escalier, des murs de brique à l’espalier de vignes, des chambranles qui gonflent aux planchers qui craquent, des tiges d’épilobe aux poils des épis, des vers de terre au butin des abeilles, du fond des épuisettes à la nage des civelles, de la transhumance des moutons au long vol des outardes, des spermatozoïdes à l’ossature de l’homme, j’aiguise mon crayon. J’écris à bas bruit, à petits pas, à petits mots, des petits riens, des gestes inutiles, des pellicules de givre, des cadavres noirs, des cosses de genêts, les vitamines du cœur, la chlorophylle du soleil, l’odeur fragile des fleurs, de maigres fagots de rêve, la semence qui lève dans le gras des labours, des pièces de monnaie lancées dans les fontaines, des galets dans les poches pour payer son enfance, des mots usés jusqu’à la corde, corde de bois ou de pendu, corps de garde ou cors aux pieds, corps du délit, corps alités. La plomberie mentale fait un bruit de chasse d’eau.

Les bistrots des nuages sont ouverts à la soif. Le paysage tombe en neige. La vie des choses est un mauvais roman, une suite de phrases malhabiles, de personnages mal habillés, une ribambelle de mots, une brimbale de menu fretin. Le cœur fait sa cour. Les veines se déploient et traversent le corps. C’est l’été. C’est l’hiver. Qu’importe. La vie suit son cours charriant des alluvions, des illusions, des nuages de lait dans le café du ciel, des points de vue, des points d’orgues, des coups durs, des coups de poing, des coups de main, des chorals de Bach. À quoi rime la prose sans détails poétiques, une boite à lettres vides, une page trop blanche? À quoi répond le monde sans question à poser? Je cherche un équilibre au bord du précipice. Au bord du lac verbal, des épaves se déposent parmi les alluvions.

Je traverse les mots comme un enfant perdu qui cherche ses parents. J’écoute sur les rails le passage des trains. Je fais des signaux de fumée sur le territoire des Indiens, des signes de piste sur la boue des sentiers. Je laisse des pas fangeux au fond des fondrières. Le pollen féconde le papier des poèmes et même les boulettes qui finissent au panier. De grosses mouches velues tapissent l’émail du bain. Je laisse couler l’eau. Les fientes noires du rêve disparaissent à mesure. Le soleil des mots se lève dans la clairière du silence, faisant éclore des fleurs de rhétorique. Le sel des tempêtes fait rouiller les épaves comme des vieux poèmes. Si Pessoa n’est personne, je le suis encore moins. Les souvenirs refluent avec les diastoles du cœur. La mémoire est un fouillis d’ondes courtes, un immense bavardage balloté par le temps, un appel d’air dans la tête.

Quand le train passe, on dirait que les vaches le saluent ou lui font des prières. Autrefois, une sirène répondait. Aujourd’hui, il n’y a plus que le bruit du fer contre le fer, des roues contre les rails. Il n’y a plus de fumée pour répondre aux nuages. Je ne crains pas le ridicule, les fleurs bleues, la vie en rose. Les souvenirs d’enfance enjolivent le temps, transformant les fils téléphoniques en mariages d’oiseaux. La mémoire embellit les routes, les chemins de campagne, les sentiers où les fourmis s’amusent. Le paysage est une ivresse pour les yeux. Chaque vague est tirée par le tracteur de l’eau. Chaque feuille d’un arbre, chaque éolienne, chaque nuage est poussé par le vent. Chaque œuvre d’art garde l’œil vivant. Chaque page d’un livre éveille l’esprit. Le prisme des couleurs irise le regard.

Le printemps inonde de verdure les trous du paysage. Les arbustes font naître la forêt.

 

Jean-Marc La Frenière

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Ils ont dit

Écrire, cela signifie aller plus loin, derrière les peaux, derrière les voiles, derrière l'apparent. Voilà ce qu'enseigne et incarne l'image poétique : l'image n'est poétique que si elle transperce la surface de la chose.
Elle est descente dans les profondeurs de la vague au sein de laquelle les choses se meuvent. On peut donc dire que là où il n'y a pas d'images il n'y a pas de poésie. La nature n'acquiert de sens que par ce qui se trouve derrière elle.

Si les mots, dans la poésie, sont musique, c'est parce qu'ils ne proviennent pas des pages des dictionnaires mais explosent des profondeurs du poète. La musique de la poésie est semblable aux sources : ces dernières jaillissent des entrailles de la terre et la musique de la poésie jaillit des entrailles de l'homme.

ADONIS

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La peau des moutons noirs

Publié le par la freniere

La peau des moutons noirs ne se laisse pas tondre.

Des oiseaux vocalisent près des pierres tombales.

Des fleurs éclosent à l’ombre des menhirs.

Des papillons s’accouplent sur la pierre des dolmens.

La langue bouge dans la grotte buccale

où la salive lubrifie les stalactites des dents.

Les mots s’éclairent à l’encre noire.

Chaque pas nous conduit vers la fin.

Chaque marche d’escalier nous mène vers le haut.

Chaque barreau de prison nous sépare du monde.

Chaque battement du cœur réunit les hommes.

Chaque moulin à prière moud une farine de haine.

Les regards des meurtriers s’allument dans les yeux des victimes.

L’esclave s’unit au maître comme le bien au mal.

La justice nous arrache la langue

mais son moignon frétille dans le ruisseau des pages.

Resté seul dans une église

je ne savais plus qui prier.

J’ai prié l’homme et les oiseaux

pour l’araignée tombée dans le bénitier.

J’ai mangé la foi et craché les pépins.

J’ai fait du pain avec le blé

et du saké avec le riz.

J’ai fait de la soupe avec de l’orge

et de l’alcool de bière.

J’ai fait des phrases avec des mots.

J’ai fait des livres avec rien.

La lumière s’allume quand le soleil se couche.

Le monde se cache derrière un mur,

laissant du sang sur les barreaux,

des cicatrices sur les mains.

Quand on nous coupe la parole

son moignon de langue frétille dans la gorge.

Chaque mot sur la page en cherche d’autres

pour trouver du sens.

Chaque ligne de la main trace une route.

Chaque main qui manque,

chaque doigt qu’on écrase,

chaque jambe qu’on ampute

nous font encore souffrir.

Je cherche le sens entre les choses.

Je sèche les larmes des enfants.

Je lèche le sang sur la blessure.

Chaque geste est une partie du corps.

Chaque mensonge côtoie la vérité.

Chaque seconde cherche l’éternité.

Jean-Marc La Frenière

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Au bout des mains

Publié le par la freniere

Au bout des mains

Il y a au bout des mains des doigts qui éclosent en caresse ou en poing, le jour dans le jour, la nuit dans la nuit, la chose dans la chose, la bêche ou le stylo, le colt ou le stylet, la coke ou l’eau d’érable, la plume ou le marteau. Il y a l’âme dans l’homme, le cœur dans l’amour, la graine dans la terre, la fleur sur sa tige, l’amande sous l’écale. La beauté n’est rien sans les yeux pour la voir. Je tape sur un clavier comme un musicien qui joue par oreille, un peintre qui se mélange les pinceaux, un loup qui hurle au soleil, l’homme qui glisse sur une tache de graisse, celui qui se frappe la tête contre les murs, celui qui cherche sans trouver, celui qui trouve ce qu’il ne cherchait pas.

Même si on les ignore, les mots se souviennent de nous. Les mots sont des images de papier. Leur force vient du silence, leur énergie du cœur. La noirceur de l’encre barbotte sur la blancheur des pages. Je vis dans une cabane de phrases, une remise à mots. Je pousse une brouette verbale. Entre chaque frontière, il n’y a que les anges et les oiseaux qui passent sans montrer de papier. Rien n’empêche les fleurs de pousser entre les tombes, les graines de germer sous le béton, les outils de réparer les choses, les doigts d’écrire des mots, les mots de faire des phrases.

Il y a langage au bout des doigts, des mots entre les lèvres, des heures humaines dans l’horloge du jour. Les sens s’éveillent dans les bois. Les graines éclosent dans la terre. Le soleil et l’eau se rencontrent dans le prisme de l’arc-en-ciel. Je m’émerveille des nuits qui tombent, des jours qui montent, des pieds qui marchent, des bouches qui embrassent, des bras qui enlacent, des yeux qui voient, des mains qui croient, des plantes qui croissent, des mors qui se croisent, des alphabets noués aux métaphores.

Je tourne sur ma faim comme un loup solitaire. Je chante comme un oiseau muet, une fleur sous la dent, le sel du silence dans la soupe verbale, un jeu de ficelles dont s’amuse l’enfance, l’histoire à cheval sur l’homme, la peau des testicules, le regard des fous à travers les barreaux, le noir des égouts dans le dégout de tout, la mort entre les jambes. Le temps brûle à petit feu, seconde par seconde.


Jean-Marc La Frenière

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Cocteau dit par Reggiani

Publié le par la freniere

Tes mains jonchant les draps étaient mes feuilles mortes.
Mon automne aimait ton été.
Le vent du souvenir faisait claquer les portes
Des lieux où nous avons été.

Je te laissais mentir ton sommeil égoïste
Où le rêve efface tes pas.
Tu crois être où tu es. Il est tellement triste
D’être toujours où l’on n’est pas.

Tu vivais enfoncé dans un autre toi-même
Et de ton corps si bien abstrait,
Que tu semblais de pierre. Il est dur, quand on aime,
De ne posséder qu’un portrait.

Immobile, éveillé, je visitais les chambres
Où nous ne retournerons point.
Ma course folle était sans remuer les membres,
Le menton posé sur mon poing.

Lorsque je revenais de cette course inerte,
Je retrouvais avec ennui,
Tes yeux fermés, ton souffle et ta main grande ouverte,
Et ta bouche pleine de nuit.

Que ne ressemblons-nous à cet aigle à deux têtes,
À Janus au double profil,
Aux frères Siamois qu’on montre dans les fêtes,
Aux livres cousus par un fil ?

L’amour fait des amants un seul monstre de joie,
Hérissé de cris et de crins,
Et ce monstre, enivré d’être sa propre proie,
Se dévore avec quatre mains.

Quelle est de l’amitié la longue solitude ?
Où se dirigent les amis ?
Quel est ce labyrinthe où notre morne étude
Est de nous rejoindre endormis ?

Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Je dors. Ne pas dormir m’est dû.
À moins que, si je dors, je n’aille à la dérive
Dans le rêve où je t’ai perdu.

Dieu qu’un visage est beau lorsque rien ne l’insulte.
Le sommeil, copiant la mort,
L’embaume, le polit, le repeint, le resculpte,
Comme Égypte ses dormeurs d’or.

Or je te contemplais, masqué par ton visage,
Insensible à notre douleur.
Ta vague se mourait au bord de mon rivage
Et se retirait de mon cœur.

La divine amitié n’est pas le fait d’un monde
Qui s’en étonnera toujours.
Et toujours il faudra que ce monde confonde
Nos amitiés et nos amours.

Le temps ne compte plus en notre monastère.
Quelle heure est-il ? Quel jour est-on ?
Lorsque l’amour nous vient, au lieu de nous le taire,
Vite, nous nous le racontons.

Je cours. Tu cours aussi, mais à contre machine.
Où t’en vas-tu ? Je reviens d’où ?
Hélas, nous n’avons rien d’un monstre de la Chine,
D’un flûtiste du ciel hindou.

Enchevêtrés en un au sommet de vos crises,
Amants, amants, heureux amants...
Vous être l’ogre ailé, niché dans les églises,
Autour des chapiteaux romans.

Nous sommes à deux bras et noués par les âmes
(C’est à quoi s’efforcent les corps.)
Seulement notre enfer est un enfer sans flammes,
Un vide où se cherchent les morts.

Accoudé près du lit je voyais sur ta tempe
Battre la preuve de ton sang.
Ton sang est la mer rouge où s’arrête ma lampe...
Jamais un regard n’y descend.

L’un de nous visitait les glaces de mémoire,
L’autre les mélanges que font
Le soleil et la mer en remuant leurs moires
Par des vitres, sur un plafond.

Voilà ce que ton œil intérieur contemple.
Je n’avais qu’à prendre ton bras
Pour faire, en t’éveillant, s’évanouir le temple
Qui s’échafaudait sur tes draps.

Je restais immobile à t’observer. Le coude
Au genou, le menton en l’air.
Je ne pouvais t’avoir puisque rien ne me soude
Aux mécanismes de ta chair.

Et je rêvais, et tu rêvais, et tout gravite.
Le sang, les constellations.
Le temps qui point n’existe et semble aller si vite,
Et la haine des nations.

Tes vêtements jetés, les plis de leur étoffe,
Leur paquet d’ombre, leurs détails,
Ressemblaient à ces corps après la catastrophe
Qui les change en épouvantails.

Loin du lit, sur le sol, une de tes chaussures
Mourait, vivait encore un peu...
Ce désordre de toi n’était plus que blessures.
Mais qu’est-ce qu’un dormeur y peut ?

Il te continuait. Il imitait tes gestes.
On te devinait au travers.
Et ne dirait-on pas que ta manche de veste
Vient de lâcher un revolver ?

Ainsi, dans la banlieue, un vol, un suicide,
Font un tombeau d’une villa.
Sur ces deuils étendu, ton visage placide
Était l’âme de tout cela.

Je reprenais la route, écœuré par le songe,
Comme à l’époque de Plain-Chant.
Et mon âge s’écourte et le soleil allonge
L’ombre que je fais en marchant.

Entre toutes cette ombre était reconnaissable.
Voilà bien l’allure que j’ai.
Voilà bien, devant moi, sur un désert de sable,
Mon corps par le soir allongé.

Cette ombre, de ma forme accuse l’infortune.
Mon ombre peut espérer quoi ?
Sinon la fin du jour et que le clair de lune
La renverse derrière moi.

C’est assez. Je reviens. Ton désordre est le même.
Tu peux seul en changer l’aspect.
Où l’amour n’a pas peur d’éveiller ce qu’il aime,
L’amitié veille avec respect.

Le ciel est traversé d’astres faux, d’automates,
D’aigles aux visages humains.
Te réveiller, mon fils, c’est pour que tu te battes.
Le sommeil désarme tes mains.

Jean Cocteau

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