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L'étoile de sang vert

Publié le par la freniere

Photo : Nadine Lefebure, André Chenet et Tristan Cabral au Festival du Loup. Nadine contait l'épopée du groupe surréaliste "La Main à Plume" durant la seconde guerre mondiale.

Photo : Nadine Lefebure, André Chenet et Tristan Cabral au Festival du Loup. Nadine contait l'épopée du groupe surréaliste "La Main à Plume" durant la seconde guerre mondiale.

"Car la route est longue, et ma patience
à la mesure des océans

Au port tu seras le phare
et moi le quai
où viendra accoster le navire de l'Éternité"

Nadine Lefebure

"J'ai lu, comme j'ai rarement lu, les poèmes de Nadine, et suis resté définitivement subjugué par le rythme hallucinatoire et lucide de sa langue en partance vers les tempêtes créatrices d'harmonies."

André Chenet


 

L'étoile de sang vert
à Christian Deudon

j'avais fini par voir en elle une immortelle 
sur fond d'azur 
et dans ses yeux translucides les horizons des mers 
faisaient le tour de la terre 
a sa table le roc et le fer 
la flamme et l'amande
la plume d'aigle et le fils de l'air et de la terre
l'herbe qui fait danser la langue
elle faisait miroiter le temps dans une coupe de cristal
à sa table les vivants et les morts 
partageaient le pain du poème sous une pluie d'étoiles
au coeur de l'énigme 
où l'amour fait la roue
elle tournait les pages d'une histoire en devenir 
une histoire sans fin pour ceux qui viendront 
pour ceux qui resteront à jamais prisonniers innocents des îles imaginaires 
elle brassait des soleils rouges entre ses ailes d'arc-en-ciel 
forgeait dans l'eau de ses yeux transparents des géographies fulgurantes 
elle défiait les naufrages à hauteur d'homme 
tutoyait les petits dieux sauvages de la nature à qui elle offrait les perles de la parole
a sa table brûlaient toujours quelques lucioles 
et dans sa chevelure altière salée par les vents du large
des chevaux marins guidaient de fervents navigateurs à bon port 
poètes au long cours s'asseyant a sa table parfumée de sables chaud et d'algues sauvages 
à ses convives émerveillés elle disait la bonne aventure 
J'ai eu le privilège d'en être 
aux côtés d'une compagnie d'êtres fabuleux tisseurs de légendes
et maintenant qu'elle s'est embarquée pour les terras incognitas
j'ai dans la bouche le goût nébuleux et douloureux des immortelles.

A.C. Buenos Aires, 6h05, le 13 octobre 2016

 

Je suis désolée de vous dire que la poète Nadine Lefebure est décédée à Paris, le 12/10/2016.
À présent et avec Nadine, les cieux sont pleins de la plus grande poésie surréaliste. (nous étions des amies !)


Cristina Castello

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Haiti: témoignage d'un écrivain

Publié le par la freniere

Haiti: témoignage d'un écrivain

Je suis un écrivain impuissant

 

J'aurais dû peut-être écrire un poème à la Voltaire, Le désastre de Lisbonne sur le tremblement de terre, qui détruisit la capitale du Portugal, a ému les François au XVIIIe siècle et nous touche encore. J'aurais dû bander ma harpe et vous chanter un Pantoum triste en commençant par des vers douloureux comme

Pauvres petits cercueils, comme vous m'attristez !

du barde national Oswald Durand, la grande faucheuse semant la mort lors une épidémie meurtrière au XIXe siècle. Mais ma génération en a marre de dire les peines, les malheurs, la douleur du peuple haïtien. Rassurez-vous, je ne vais pas les énumérer de peur de rouvrir certaines fissures. Nous voulons montrer le courage de nos mères et pères, nous voulons dire la beauté de nos paysages, nous souhaitons donner à voir une vie belle, une belle amour humaine, une belle leçon de solidarité à l'haïtienne ; émouvoir sans alarmer, toucher sans choquer, s'indigner sans s'insurger. Voilà pourquoi je ne parlerai pas de ce que racontent déjà la presse, les spécialistes en développement et les gentils boy-scouts de l'humanitaire sur le passage de l'ouragan Matthew — maudit soit ce nom d'apôtre !

 

Matthew est passé en coup de vent. De quoi est-ce que je me souviens ? De quoi témoigner ? J'en suis encore à me demander où sont les couvre-chefs de nos maisons et les chevelures des arbres…

 

Je me souviens de cette famille tirant sur des cordes attachées aux poutres de leur toit pour lutter à mains nues contre un vent de 250 km/h venu leur voler leur intimité

 

Je me souviens de ces fermiers, partis travailler leurs champs dans les mornes, et retrouvés étendus sur des branches nues d'arbres géants comme d'étranges fruits

 

Je me souviens qu'aux Abricots les gens envahissent les grottes taïno et regardent partir à la rivière le fruit de leurs labeurs, de leur corps-à-corps avec cette nature ingrate, qui finit toujours par avoir le dessus

 

Je me souviens de ces hommes pourchassés par Matthew, obligés de squatter les caveaux en béton où reposent leurs morts

 

Je me souviens de ces familles allongées sur des draps à même le sol, un peu partout à la maison, heureux de garder la vie en eux, d'avoir pu l'empêcher de fuir face à cet escadron de la Mort vrombissant dehors comme un Goliath qui ne respecte personne

 

Je me souviens de cette ville trouée, de ces maisons à ciel ouvert, livrant aux regards indiscrets les vieux meubles pèpè (1) bancales qu'on s'est fait livrer la nuit, les lits défoncés qu'on maintenait en équilibre avec des parpaings et des morceaux de bois dur, les murs édentés, les quelques ustensiles de cuisine qu'on empilait dans un coin de la chambre une fois le dîner pris, les paquets de linges sales, les paniers de linges sales, les tonnes de linges sales que l'on préférerait laver en famille

 

Je me souviens de ces linges étendus sur le squelette des arbres, sur les murs des maisons ou ce qu'il en reste, sur les pavés de la ville, sur les décombres — puisqu'ils sont encore à nous, merde !

 

Je me souviens de la Cité des Poètes bouche bée, sans aucune inspiration, délaissée par les Muses, maudissant ces mots amers assis sur sa langue

 

Je me souviens de mon impuissance d'écrivain face à ces enfants bâillant du vent, ses pères désolés et ses mères aux lèvres sèches ; quand l'autre a faim, ce n'est pas des mots qu'on lui offre, il en a déjà plein la bouche

 

Je me souviens de cette voix identifiant la cause de notre destruction à la Sodome : le Festival MasiMadi avorté, où les homosexuels haïtiens espéraient entamer le dialogue avec leurs frères hétéros

 

Je me souviens de l'odeur des rues passantes non loin des écoles-abris provisoires accueillant mille êtres humains avec dix-huit besoins de base chacun

 

Je me souviens de ce contraste parlant : d'un côté, la stupeur hébétant les autorités devenues fourmis folles envahies par les organisations internationales, les candidats, les politiciens en quête de visibilité, et de l'autre côté, le serein courage des riverains nettoyant les rues parce que la vie doit circuler

 

Je me souviens de cet homme avec trois pains et un peu de sucre dans un sachet, retrouvé dans son dernier sommeil devant l'Évêché, on l'avait vu monter le morne et personne ne l'a vu descendre

 

Je me souviens…

 

Papa disait toujours : « Un homme n'est pas un homme s'il n'a pas un toit où poser sa tête, même un oiseau arrive à le faire ».

 

Un homme n'en est pas un s'il ne peut nourrir sa famille, même un chien le sait.

 

Evains Wêche

 

Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

La murale qui rend hommage à Gilles Vigneault sur la rue Bourbonnière à Montréal

La murale qui rend hommage à Gilles Vigneault sur la rue Bourbonnière à Montréal

Il semble qu'il y ait encore beaucoup à dire, et je pense que tout n'a pas été dit. Il faut arriver à parler d'identitaire sans avoir à émettre des lois et des règlements sur l'identitaire, ce qui laisserait entendre que l'identitaire est disparu, qu'il n'existe plus. Il faut que l'identitaire sorte des gens naturellement, et qu'on n'ait pas à l'identifier tous les jours. Surtout, qu'on n'ait pas à l'identifier contre quelque chose. Il faut que ce soit pour les gens, et pour ceux qui s'en viennent.
Gilles Vigneault

Publié dans Ils ont dit

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Visages

Publié le par la freniere

Le visage que tu portes,
où tu caches sous la peau
de farouches animaux
qui rôdent dans les clairières,

arrache-le! Tu retrouves
sous la ténébreuse image
la nuit d’un autre visage
qu’il faut encore déchirer.

Et de visage en visage
arrachés et déchirés,
lèvres noires, plaies figées
au rivage du miroir,

tu gagnes ta propre image,
ta demeure d’écorché
où des griffes de clarté
poussent d’étranges ravages:

beau visage de vivant,
camaïeu d’os et de nerfs,
forêt de veines, d’artères
où battent les tambours du sang.

 

Jean Joubert

Publié dans Poésie du monde

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Le piège de la culture des normes

Publié le par la freniere

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

La fermeture de la Médiathèque Gaëtan Dostie, le riche musée de la poésie et de l’imprimé de la rue de La Montagne, est maintenant chose faite, depuis le 1er octobre. Les étapes ayant mené à ce triste dénouement ont connu un assez large écho médiatique et ont fait l’objet d’articles étoffés dans Le Devoir. La réalité n’en est pas moins consternante : un immeuble patrimonial en plein centre-ville, abritant une collection d’objets et de documents culturels d’une valeur inestimable, se trouve maintenant barricadé.

 

Menaçait-il de s’effondrer ? Ses nombreux visiteurs au fil des années en sont-ils ressortis affectés, contaminés, intoxiqués ? Pas à ce que je sache, moi qui fréquente la Médiathèque depuis des années. Il y aurait, selon un rapport non publié par la CSDM (pourquoi donc ?), un problème d’« humidité » au sous-sol. Rien ne peut mieux résumer la situation qu’une remarque savoureuse du spécialiste en patrimoine Gérald McNichols Tétreault : avec les critères de la Commission scolaire de Montréal, propriétaire de l’immeuble, il faudrait fermer sur-le-champ la ville entière de Venise ! Il y a des limites, à la fin, à compromettre sa santé pour visiter le Palais des doges ou la Scuola San Rocco, quand les bas-fonds distillent des tonnes de miasmes malsains…

 

On a trop peu souligné, il me semble, l’ironie qu’il y a à voir un organisme comme la CSDM, dont la mission fondamentale est la pédagogie et donc, peut-on supposer, la transmission d’un certain héritage historique et culturel, faire preuve d’une telle intransigeance normative à l’égard d’un lieu dont le potentiel pédagogique est pourtant évident.

 

La suggestion récente de présenter dans les écoles la collection de Gaëtan Dostie sous la forme d’une exposition itinérante est-elle réalisable sur le plan pratique ? On peut sérieusement en douter et au mieux, ce ne serait qu’une solution bien partielle. Durant ses années d’activité, la Médiathèque avait plutôt prévu que des visites guidées pourraient être offertes à des groupes d’élèves de la CSDM, mais dans ce cas, c’est la question du transport qui aurait fait obstacle, la Commission scolaire invoquant le manque de budget. En sommes-nous vraiment là ? Quand la transmission de la culture trébuche sur des champignons fantomatiques et sur une pénurie d’autobus, on se dit qu’il y a un réel problème…

 

Rigidité bureaucratique

 

Au-delà des budgets, n’y a-t-il pas là un mal fort répandu au Québec : la culture des normes, la rigidité bureaucratique ? On ferme ou démolit les écoles pour cause de moisissures ? Il faudrait donc appliquer des règles identiques à un musée où il y a eu quelques infiltrations d’eau dans le sous-sol. Les normes ! Il semble qu’elles soient devenues un prétexte tellement commode pour ne rien oser, ne rien inventer, quand ce n’est pas une arme pour protéger des privilèges (chez les médecins notamment). Mais la Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme. Je songe à des élèves du secondaire qui y passeraient un après-midi et qui, loin de leur milieu habituel, pourraient y apprendre quelque chose de l’École littéraire de Montréal, du mouvement automatiste, des poètes de l’Hexagone, y voir des affiches, des gravures, des photos, des poèmes calligraphiés leur montrant qu’il y a eu une ère de l’imprimé, riche et foisonnante, avant l’ère du numérique, et que des artistes, des créateurs ont fait en sorte que leur ville et leur pays soient des réalités vivantes.

 

J’imagine leur regard étonné devant la très longue vitrine (plus de dix mètres !) où s’étale, déplié, l’Abécédaire de Roland Giguère, un livre tout à fait hors-norme, lui aussi. Voilà la pure joie de créer, même à partir de cette chose très conventionnelle et rigide qu’est l’alphabet, et ainsi va la lettre « L » : « Lettre libre comme légende / et liberté suit / comme court le lierre / en terre pauvre » : a-t-on le droit de priver des jeunes de 15 ans d’une telle leçon de fécondité, d’une telle démonstration des pouvoirs ludiques et signifiants de l’imagination ? A-t-on le droit surtout de leur apprendre que les critères de conformité et les restrictions budgétaires sont la mesure de toutes choses ? Par-delà l’enjeu extrêmement douteux de la salubrité des lieux, la survie de la Médiathèque Gaëtan-Dostie concerne, comme celle d’autres lieux culturels précaires et sous-financés, la place que nous accordons ou non à la transmission de la mémoire et à une pédagogie de l’imagination et de la création. Bref, sommes-nous encore capables de maintenir des lieux où entendre un Roland Giguère et où le faire entendre aux plus jeunes ? Je refuse catégoriquement de répondre non.

 

Pierre Nepveu     Le Devoir

 

Publié dans Glanures

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L'incroyable Aretha Franklin

Publié le par la freniere

Publié dans Poésie à écouter

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Guy Nadon: le roi du drum

Publié le par la freniere

Un film de Serge Giguère

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Je cherche la lumière

Publié le par la freniere

Je cherche la lumière depuis que je suis né. L’automne est le pays des couleurs, je marche vers cette lumière. J’écris en marchant, j’écris tous mes éblouissements, je bourdonne dans les chemins, mais écrire c’est avoir le courage de tirer une chaise devant une table, s’asseoir et saisir un stylo. Un stylo qui fait si peur et tant de bien dans les profondeurs de tout le corps, dès qu’il laisse des empreintes noires ou bleues dans les champs de neige du cahier. Quand j’écris le mot neige, moi qui ai une vue si faible, je vois devant moi d’immenses étendues blanches et les forêts bleues des mots.

J’aime les grands espaces de lumière que fait jaillir l’automne. Si quelqu’un partait à pied des granits de la Bretagne et cheminait vers la Haute-Provence, il marcherait en dormant. La France est un doux vallonnement de vaches et de clochers. Brutalement ce marcheur se cognerait aux dentelles de Montmirail, au mont Ventoux ou à la montagne de Lure. Tout le monde se réveille à Malaucène ou à Nyons.

À partir de là c’est un chaos sauvage où ne grimpent que des chèvres d’os, de barbe et de tendons. Un désordre de barres rocheuses, d’éboulis à sangliers, de broussailles, de hameaux sans mémoire, de gorges, d’à-pics, de chemins dévorés par les ronces, de ruines, de ravins, de forêts, de petits cimetières effacés par la mousse, de coups de haches telluriques et de lumineux déserts de lavande et d’amandiers, jusqu’aux gouffres du Verdon, sous l’ombre noire des vautours.

Je marche dans ce pays depuis mon enfance, j’en connais le moindre vallon, chaque pente boisée de Buis-les Baronnies aux gorges pourpres du Cians et de Daluis. J’ai franchi en toute saison ces clues glaciales et ces plateaux où ne courent que l’ombre des nuages et le vent.

Il m’arrive souvent de partir le matin vers des collines que je vois de ma terrasse et qui m’apportent en été l’haleine brûlante de la résine.

Pour sortir de cette ville ronde, je passe sous une tour dont l’œil blanc d’une horloge surveille une rue rétrécie de cagettes de légumes, de guéridons de bistrots et de cartes postales.

Je suis tout de suite dans des petits vergers qui grimpent en terrasses vers des pins noirs d’Autriche. Octobre donne ses premiers coups de pinceau rouge sur les plus hautes branches des cerisiers. Je frôle une ferme tapie dans l’ombre d’or des trois tilleuls ; et je suis seul sur la pierraille des collines, dans l’odeur des cades, du thym et du genévrier.


René Frégni

 

Publié dans Poésie du monde

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Un jour

Publié le par la freniere

C'est un mauvais jour

pour écrire

un mauvais jour pour penser

un mauvais jour

pour vivre

mais aussi un mauvais jour

pour mourir

c'est un jour

de larmes bleues

noueuses

comme le miel de châtaignes

où l'on cache sa peine

dans les rides effacées

du sourire

c'est un jour

en trop

ou un jour qui fait défaut

sur le calendrier interminable

des émois

c'est un jour

qu'on ne partage pas

par pudeur

ou par bonté

c'est


Jean-Luc Gastecelle

 

 

 

Publié dans Poésie du monde

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