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Une peau de papier

Publié le par la freniere

à Arthur Villeneuve, peintre-barbier



J’ai une peau de papier, une brindille de saule en guise de crayon, un quignon de lumière dans la maison du pain, les mains dans les manches du printemps, une démarche de fou, un air de musique entre les deux oreilles, les coudes appuyés sur le prie-Dieu des pierres. J’ai le cœur qui sautille comme un ballon d’enfant. Ses rebonds font des ronds dans l’armoire du corps. Mes yeux boivent les larmes qui tombent des nuages. Je ne veux pas courir plus vite que les choses, précéder le ressac, mettre l’azur en cage. Je n’ai jamais tourné le dos mais l’ombre me précède. Le signet d’une route me sert de boussole dans le livre du monde. Le nœud d’un cerisier me sert de miroir, les nervures des feuilles, les mille-pattes du givre, l’humus de la pierre, le noir au creux des mottes.

La terre est aux enfants. Ils nous la prêtent pour un temps. Nous oublions de l’arroser. Nous la nourrissons mal, de bombes et de béton, d’ordures et d’injustice. Nous crevons ses ballons. Nous déchirons le ciel. Nous cardons sans raison les moutons de la mer. Nous souillons de pétrole ses dentelles d’espoir et ses caresses de coton. Les banquiers et les prêtres ont fait de sa peau nue un treillis de combat.  Quand l’homme vend son âme, seule la souffrance reste libre. Mes yeux se sont ouverts dans la tanière du loup. Je tente l’impossible pour saluer la vie. Quelques chicots de mots, un brin de paille égaré, un bras d’épouvantail traversent le silence.

Les herbes se replient sous le poids de la neige. Le vent tond sans vergogne les cheveux longs des arbres. On a mis des tuteurs aux tilleuls, des bas aux ceps de vigne, des mitaines aux arbustes. Les ronciers ont fermé la boutique des mûres. L’eau du fleuve referme ses fenêtres de glace. Il faudra faire des trous pour parler aux poissons. Les fleurs se réfugient sur le givre des vitres. Le Saguenay a fini de broder ses bleuets. Il a remis au fjord son caleçon d’hiver, ses combines à grand manches. Rien n’est jamais figé. Tout bouge sous la neige. Le froid métaphysique du lichen allume d’autres feux.

Dans ce pays mystique, les épeires chantent sous les poutres. Le soleil commence là où la bête perd son ombre. Les musaraignes dansent sous le verglas du temps et les herbages de la neige. La sève remonte le fil de sa mémoire sous l’écorce endormie. La poitrine du vent ne parle qu’en jurons. Les mots prennent racines dans une bouche végétale. Sur un pays de pierre, les cartes de la mousse écartent les frontières. J’ai remplacé les saints en habits de chandelle par l’encre d’un stylo, les bras en croix par des bourgeons en fleurs, la vieillesse de l’eau par une goutte de pluie. La sève dans les arbres ne chante pas le gibet. Elle chante pour la table, les montants du lit, la patine des armoires, les planches de salut, les manches de pelle. Une main d’homme se creuse dans les fougères volcaniques.

Il n’y a plus de sentiers mais des chemins de ronde, de grandes tours glacées sur la chaleur du sable. La vitesse des avions nous éloigne du ciel. Il y a des vies tristes comme ces mers où les vagues s’ennuient, ces déserts où les chameaux ont soif. Il y en d’autres qu’on ne veut pas quitter. Il y a des centres qui s’échappent du cercle, des périphéries qui n’osent pas sortir, des souffrances qu’on crie, des beautés que l’on cache, des femmes de joie, des hommes de peine, des silences à tue-tête, des paroles à couteaux tirés. Tout s’équilibre en fin de compte. Le pas du boiteux nivèle les bosses de la route. Le goulot d’une bouteille se mesure à la soif. J’engrange la chaleur dans les farines du feu, la minoterie des braises, le pain noir des mots. Le temps que je plie mes lunettes, elles s’embrument d’images.

Le plein appelle le vide. Toutes les lignes se chevauchent. Le temps ne s’écoule pas d’une traite. Il respecte les bosses, les collines, la traîtrise des courbes, les bas-côtés, les trous, l’échancrure d’une haie, la légèreté de la pluie, la lourdeur de la neige, la fraîcheur des pommes autant que les chignons trop secs, le vieux front de la porte qui fronce les sourcils, le grand corps du vent qui hausse les épaules. La lessive du vent s’emmêle aux cordes à linge. Elle s’égoutte en secondes dans la cuve des ans. Des enfants courent dans mon crayon et laissent sur la page leurs jouets d’encre noire. Des hommes ont faim. Des femmes ont froid. L’eau gèle dans la gamelle des chiens. Ils sucent des glaçons comme des os arrachés au squelette du froid. La mémoire n’est qu’une goutte face à l’éternité.

Le froid pèle la dernière peau des arbres. Ce qui est déjà nu frissonne avant l’hiver. Des gouttes de résine remplacent le pollen. On danse avec la pluie. On se mêle au soleil. On affronte la neige. Quand on couche avec elle, c’est un mariage forcé. La terre plie les reins sous le poids de la neige. Les genoux des collines s’écorchent sur le givre. Le froid n’émousse pas les aiguilles de pin mais durcit les épines. L’aube ne sait plus où mettre sa dentelle de rosée. Elle l’accroche à la brume, au foin d’épouvantail, au poil des chevreuils. Les couleurs de la glace n’ont pas de chlorophylle. La neige est aveugle. Elle ne voit pas les mots mais le blanc de la page. Elle ne sait rien des feuilles que mastiquent les ombres. De sa lutte avec la nuit, elle efface les traces. Il suffit qu’un enfant ouvre les mains pour qu’elle se roule en boule.

Les arbres se défeuillent. La terre se plie en quatre pour recevoir la neige. On ne sait plus où commencent les routes. La plaine qui blanchit apparaît sans passé. Quand la brise vient mordre les petits doigts en l’air, on tient sa tasse à deux mains pour réchauffer les gestes. Les yeux frissonnent sous les regards de laine. On ne mesure pas la neige. On ne démêle pas ses tresses de cheveux. Chaque flocon rejoint l’abstraction des banquises, un semblant d’équilibre, la fragilité cérébrale des congères, les faux plats lunatiques. Les ombres se dérobent et le silence pèse. Notre imagination invente sa couleur.

La toiture des maisons ne présente que son dos. Elle garde sa chaleur. Les vitres se renfrognent dans le visage des murs. Dehors, le paysage s’agrandit, une mer de blanc où seul un chêne sert de phare. Les yeux noirs des bouleaux surveillent les mésanges. Quelques chicots de blé esquissent dans la plaine un sourire édenté. La ligne du ruisseau est une cicatrice transparente. Que reste-t-il de chaleur sous la paille endormie ? Je la retrouve dans l’odeur des vieux livres, la patine du papier et la végétation de l’encre. J’écoute l’éternité dans les frôlements imaginaires, les couinements de souris, les craquements du bois, les pétillements de bûches. Le poêle est comme un cœur perpétuant le feu.

Il a neigé pendant la nuit, rendant les ombres plus solubles, feutrant les pas de bêtes entre les flaques d’eau. L’huissier du soleil ayant perdu ses clefs, la neige appose ses scellés sur toutes les couleurs. Le vieil érable est comme un pénitent oubliant sa prière quand son gris se mesure à la blancheur ambiante. L’été s’est réfugié dans les senteurs de cuisine, les pots d’épices, la confiture de fraises, le cœur d’un bourgeon qui s’échappe d’un vase. Le froid gonfle les portes, le jointement des planches, les nuages ventrus, les meubles de jardin sous leur housse de neige. Le vent s’enroule autour des arbres sans protéger les branches. Les oiseaux toussent dans leur nid. Les sons n’ont plus de souvenirs. La glace a bâillonné le violon des ruisseaux. La colère des tronçonneuses a remplacé le juron des corneilles. Je plante mon crayon sur la page tel un coin dans une souche, un clou sur la mémoire.

Les piquets de clôture ressemblent à des jarres qui débordent. Une fumée s’évade par les corolles des toits, seule fleur de chaleur dans le repli du jour. Les pas d’un lièvre sur la neige tracent une carte inachevée. L’activité principale demeure l’attente, le retour sur soi, les semences latentes sous l’humus du froid. Les bateaux en bouteille quittent leur port de verre et naviguent sur le rêve. Il manque sur la toile le pinceau des couleurs. Il faut des mots pour dessiner le paysage. Un son qui tombe sur le sol devient une racine. Une phrase commence par un mot et finit par un fruit. Chaque parole a sa moitié de pierre et sa moitié d’écume. Le paysage bute à ces excès de blanc. Le tournis des rafales donne le mal de neige.

Il faut du feu pour comprendre le froid, un rêve solaire à la raison polaire, une bûche dans l’âtre pour traverser la nuit. Il faut des mots de laine dans le rhume des phrases. De la claytonie boréale à l’osmonde royale, il faut nommer la neige pour en faire une fleur. Pour traverser l’hiver sans se ronger les poings, sans rétrécir l’âme, il faut sans cesse, dans la maison de l’homme, ouvrir de nouvelles fenêtres, agrandir les portes, ajouter un étage. De la cave au grenier, aves des semences de couleurs, la brosse d’un crayon, une mémoire d’enfant, il faut changer les murs en jardins intérieurs.

 

Publié dans Prose

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La mort d'Armand Robin

Publié le par la freniere


- C'est vous, le commissaire ? Il y a des métiers qu'il ne faut pas faire, monsieur!"

On raccroche sec. Le commissaire de la rue Amélie est patient. Ce n'est pas la première fois que la même voix se fait entendre - et les mêmes propos. Depuis quelques jours, le commissaire a mis un nom sur la voix. Ce n'est pas difficile. Tout le quartier connaît l'hurluberlu: un petit être bizarre aux yeux d'oiseau nocturne, rasé une fois sur deux, les poches pleines de papiers, la bouche gonflée de mots étranges. Un jour, il a posé une fleur sur le bâton blanc d'un agent. Chez Marius, au rendez-vous des boulistes des Invalides, l'homme a ses habitudes: il y vient déjeuner - picorer plutôt, comme les oiseaux de la volière du patron. Il n'a jamais faim. Il dort debout. On dit qu'il travaille la nuit dans sa chambre de la rue Fabert.

Aujourd'hui, 27 mars, le commissaire en a assez. Il part à la recherche de l'oiseau nocturne. Il le trouve dans un café de la rue Saint-Dominique. Embarqué! le petit homme se retrouve à l'infirmerie spéciale du Dépôt. Il est hagard, sans forces, plus usé à quarante-neuf ans qu'un autre à soixante-dix. Mais qui ménagerait l'insulteur des commissaires? Trois jours plus tard, il expire entre les murs couleur de nuit de la conciergerie. Mystère. Sur le registre on lit: "Cirrhose du foie, hypertrophie cardiaque" (30 mars 1961).

Ainsi mourut Armand Robin poète. Il y a des métiers qu'il ne faut pas faire.

 

Publié dans Glanures

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À lire

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Publié dans Prose

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Jean et Serge Gagné: cinéastes-poètes

Publié le par la freniere

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Jean Gagné dans son capharnaüm



FILMOGRAPHIE
 

Saison Cinquième, 1968 –

La Tête au neutre, 1973 –

L' ou 'L, 1974 –

Une Semaine dans la vie de camarades, 1977

À vos risques et périls, 1980 –

La Couleur encerclée, 1986 –

Le Royaume ou l'asile, 1990 –

La Folie des crinolines, 1995

La Marche à l'amour, 1996,

Ton père est un bum, 1997,

Étrange Histoire, 1998,

Un souffle qui brûle, 2001,

Barbaloune, 2002

Cerbères à l'horizon, 2006,

J'irai danser sur vos barrages, 2006,

1 million d'heures plus tard, 2006

 

" .... Les frères Gagné réussissent à créer un palimpseste visuel et

sonore qui s'impose comme une méditation sur le sens des images et

des mots...."

Paul Beaucage, Séquences no 199, novembre-décembre 1998.

"... survolons cette Étrange histoire. ... Film de grave divertissement

poévital, et de tendre gai-savoir, «Étrange histoire» est aussi

du cinéma de revendication. Socioculturelle. Au plan esthétique (on

l'a vu). ET idéologique : Larouche en sa belliqueuse maison de tous

les arts (idem pour Le Conventum); Langevin en sa fragile tentative

de philosopie fraternaliste. ..."

Pierre Léger, journaliste & conteur-poète, septembre 98.

" Vaillancourt est livré ici avec une dimension de grandeur qui

transcende sa personnalité et son oeuvre mais qui l’inscrit comme

une figure un peu mythique dans la grande toile du Québec."

Odile Tremblay, Le Devoir, samedi le 19 avril 2003.

"Ce documentaire brut à l'image des coups de marteau et des

coups d'éclat de l'infatigable artiste confirme une fois de plus le

talent et la place des frères Gagné dans notre espace

cinématographique."

Louise-Véronique Sicotte, Séquences 225, mai-juin 2003

"BARBALOUNE L'ivresse d'une bouffée d'éther... Inspirée du

collage (art visuel que Jean pratique couramment), leur technique

cinématographique est faite de tableaux successifs qui se

juxtaposent sans liens immédiatement logiques. Un univers à la

fois poétique et pragmatique, où le surréalisme fait sans cesse

irruption dans le quotidien. Des images au charme brut. Bref, un

film insaisissable et coloré, comme une balloune ballottant au

vent.

Mélanie St-hilaire, Le Soleil, samedi 7 septembre 2002.

À PROPOS DES FRÈRES GAGNÉ

“À une époque où le film-roman est devenu la seule référence, il y a

dans le cheminement des frères Gagné une recherche qui se situe

dans le sillon des mouvements qui ont voulu libérer l’inconscient:

surréalisme, dadaïsme, expressionnisme, underground, etc...”

Michel Larouche, “Les frères Gagné: I’autopsie du documentaire”,

Copie Zéro, No 38.

"Leur cinéma est imprévisible, comporte parfois des fulgurances,

souvent des moments de poésie, toujours une réalité éclatée.

Véritables porte-étendards du cinéma indépendant au Québec, les

frères Gagné persistent et signent un cinema libre qui donne la belle

part aux envolées et à la mise en valeur d’autres amis artistes"

Marc-André Lussier, collaboration spéciale, La Presse,

Samedi 7 octobre 1995.

"La Folie des crinolines nous entraîne donc dans un thriller baroque

où se superposent un univers passé empreint de superstitions

et un monde actuel axé sur l’argent et le gain. "

André C. Passiour, Quartier Libre,

Volume 3 Numéro 5 le 17 octobre 1995.

"La marche à l'amour, telle que traitée chez Cocagne, est un mât de

misaine de rapprochement entre tous et toutes."

Pierre Léger, journaliste et poète, Art Tiret no 92, décembre 1996

"... La Marche à l'amour, "une performance poétique

cinématographiée" par les frères Gagné, les porte-étendards du

cinéma indépendant au Québec.... Miron devient simplement géant.

Soyons reconnaissants aux cinéastes d'avoir su élaborer une mise

en images aussi magnifique que respectueuse."

Marc-André Lussier collaboration spéciale

La Presse Vendredi 30 mai 1997.

"...spectacle poétique global, la Marche à l'amour.... a éte conservé

intégralement sur bobine par les frères Gagné, ces infatigables

cinéastes de la poésie populaire du Québec contemporain."

Paul Rose, L'Aut'Journal, no 156 février 1997.

"Les frères Gagné viennent de réaliser un fiIm percutant,

Ton père est un bum ...

En toute indépendance et avec la folie des pellicules libres qui les

caractérisent. Véritable montage et cut-up de paroles et d'images

évocatrices de la pertinence des propos de ce poète qui a fait de sa

vie et de son écriture une provocation perpétuelle et un constant ,

délire sur le thème de la fragilité d'exister et de respirer. Un film

essentiel et majeur sur un poète d'ici trop longtemps écarté par la

rigueur publique..."

Pierre Demers,pour L'Itinéraire, no-9, septembre 1997.

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Du côté de ma tête

accrochez une boîte aux lettres,

si  vous ne m’écrivez

des oiseaux y nicheront.

 
Gérard Le Gouic

Publié dans Ils ont dit

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Opus 24 1

Publié le par la freniere

Requiem pour 68

Je croyais en Tes mondes infinis
car je suis chien de mémoire
fidèle comme le remords
 
 
Dans un ailleurs
Tu étais là
parfois je Te nommais
 
Je Te savais parmi nous
je chantais à Tes côtés
 
 
Opus 24
Je me rappelle ces temps
où les Lolitas, pour un baiser
pour un tour de bras
volaient de brefs instants au banal
 
 
Un brin d’encens à la main
elles se disaient
égales aux hommes
Les ouvriers rêvaient
 
 
Pour un Krishna, pour un Jésus
pour un Dylan, pour un Donavan
les hauts-parleurs jetaient l’amour
 
Les yeux jetaient du rire
les oiseaux parlaient tendresse
Martin Luther faisait un rêve
Dieu dansait à nos côtés
 
 
Sur les pavés du pouvoir
les “bien-pensants” outrés
pactisaient autour des guerres
 
Du Chili au Viêt-nam
ils jouaient du crime et du napalm
 
Je regardais les “hommes de bien”
ils jouaient
à faire courir la mort
 
 
De Charonne au Biafra
ils étaient là à vendre leurs couteaux
à vendre leurs canons
 
 
Sur la cartographie de la misère
les grands
verrouillaient le monde
essaimaient leurs corruptions
ancraient leurs dictatures
dépossédaient les peuples
capitalisaient les étoiles
ensemençaient le futur de Forgeard goulus
et autres détrousseurs de rêves et de richesses
ils nous préparaient leur monde
 
Chien qui mord la suie de l’oubli
chien qui mord
là où le souvenir se cabre
dans les névralgies de douleurs
où l’on enfante la haine de l’amour
 
 
 
Je regarde courir la mort
je mords à la vie
je mords à la mort
 
Je pense à Toi
 
En ces temps
je Te savais
je ne Te nommais pas
 
 
En ces temps le printemps
souffla le vent de l’étrange
 
En mai
Madrid trembla
l’amour embrasait le monde
 
L’homme fraternel s’insurgeait
l’exploiteur tremblait
le vinyle chantait
Tu
écrivais le mot
Amour
 
(...)

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Ni vie ni mort (France)

Publié le par la freniere

Je n’étais pas moi
pas lui

je n’étais pas muet
comme une tombe
lourd
comme une ombre

pas
je n’étais

en longue agonie
fleur de nénuphar peut-être
à la surface d’une mare

éclair quelquefois
d’un soir inattendu

je tétais
le sein de sang coagulé

tétanisé de souffrances
je n’étais que l’idée
d’un homme
désir de délivrance

et il a plu
pendant des années
il a plu des batraciens
et des couleuvres
il a plu de la boue
des éclats de métaux
il a plu des oiseaux morts
et des malédictions

j’ai vécu recroquevillé
sous les ronces et les pierres
respirant à peine
tel un vers de terre
gluant
digérant l’humus
sans yeux sans oreilles
sans bouche sans mains
ni pieds

j’ai vécu à cul
reclus
complètement nu
à l’intérieur des tubes
du silence
privé de pensées
écrasé par l’horreur
et la difformité
de ce monde
qui se tassait
tentait de se rassembler
dans mes entrailles
molles

je n’étais
ni rien
ni quelque chose
pas même négation
de la naissance.

juste le cadavre possible
d’un prématuré
suffocant d’avenir.


André Chenet

Publié dans Poésie du monde

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À lire

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Publié dans Prose

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Sur un air de Bartok

Publié le par la freniere

Il est incroyable que si peu de lettres suffisent pour créer une bibliothèque. Les livres se parlent d’une étagère à l’autre. Shakespeare prête ses yeux à Homère. Le rire de Rabelais fait tomber quelques mots et trembler des jurons. Que peuvent bien se dire Neruda et Platon, Machiavel et Proust ? Je partirai sans dire adieu afin de revenir. Je veux qu’on m’enterre debout dans un livre, sans commencement ni fin.

La ligne d’horizon est une balançoire. Le vent y pousse l’espérance avec ses bras trop grands. J’invente des adresses pour les lettres perdues, un facteur d’orgue pour les mots, une grande enveloppe de nuages léchée par les oiseaux, ouverte par le temps. Lorsque les yeux s’égarent dans les détails, le regard s’allume ou s’éteint. Les poèmes étonneront toujours ceux qui ne savent pas voir. Parfois, la bête curieuse d’une image surgit à l’improviste, sans qu’on ait rien prévu, ni les mots ni le sens. Elle mord l’autre image que l’on peint de mémoire. Elle agrandit les parenthèses. Elle efface les lignes écrites auparavant. C’est comme un négatif qu’émulsionne le rêve.

De gros nuages gris zèbrent la peau du ciel annonçant de la neige. Il faudra ressortir les tuques et les foulards, tricoter sur la page des phrases plus serrées, rentrer les poules dans les œufs, le loup dans sa tanière, le cœur dans sa ouache. J’ai apporté mes premiers pas, mes premiers mots, mes premiers rêves. J’ai traîné jusqu’ici tous mes châteaux de sable. La mer afflue au bout de mon stylo avec ses vagues d’encre et ses voyelles de corail. J’ai congédié en moi le sceptique de service. Je relie la truelle au pigeon voyageur, la ruelle aux fougères, le vol des oiseaux au sillage des vagues. Un poisson nage entre les lignes.

La liberté étonnera toujours l’employé du mois, le porteur de valises, le héros de service. Je tonne avec l’orage. Je regarde le monde par l’œil du cyclone. J’époussette la route avec les pas perdus. Je caresse le ciel avec les bras des arbres. Il peut tomber des clous sur les planches de salut, j’en ferai un radeau. Je dévore du vent comme les poils d’un loup. Je me prive de pain pour un mot démodé, une colline chaude, un air de Bartok, une tache d’espoir sur la chaise esseulée. Je m’en remets à l’arbre pour comprendre le monde, au caillou, à la bête, au nuage qui pleure un cadavre d’étoile. Les ailes de l’oiseau portent l’espoir en équilibre.

Le travail est payant quand on y perd sa vie. Je préfère vivre pauvre. Le rêve ne protège de rien mais il nourrit l’espoir. On ne trouve pas l’éternité en remontant les montres. De la chenille au papillon, de la peur à la lumière, de la fleur au pollen, de l’os à la moelle, de l’hiver à l’été, de la racine au fruit, des voyelles aux images, du silence à l’aubade, de caresse en caresse, les hommes ont inventé l’étreinte. L’horizon ne se rebiffe pas sous le vol de l’oiseau. On ne nait pas poète, bandit d’honneur ou nomade, on le devient. Je ne meurs plus de soif une bouteille à la main. Je ne cherche plus le rêve dans une seringue sale. Il faut vaincre la mort à chaque lever du jour, trouver son âme à chaque pas, le sang des mots à chaque ligne.

 

Dans la maison du rêve, un gros camion vide les meubles. Les marchands ont pris toute la place, la nôtre. Ils éclaboussent la bonté de leurs automortelles. La beauté doit marcher dans les flaques, se réfugier en hâte dans les calvettes et les fossés. Il y a heureusement des mots qui contaminent le réel. Les poches pleines de rêves trouées par les voyelles et les yeux pleins d’images, je cherche l’horizon sous mon chapeau trop grand. Il y a longtemps que je roule sans permis. Je sillonne les rangs pour ne pas rentrer dans le rang. Il y a longtemps que je vis sans permis. Je sillonne les fleuves sur la Carte du Tendre pour apprendre à me perdre. Je pars à ma recherche dans les sorties de route. Mon rêve se prolonge dans les branches des arbres, les méandres du fleuve, les gros nuages bleus, les trous de siffleux, la course des chevreuils, le terrier des marmottes. Je pars à sa recherche dans les sorties de route, le vent des feuilles m’emportant sur une vague verte.

Les moyens de parler prolifèrent mais on dirait que les gens n’ont plus rien à se dire. Nous savons que nous sommes sans savoir qui nous sommes. Qui me rendra toutes ces années perdues entre les murs d’une école ? En attente d’un miracle, je suis un exilé dans l’embolie des choses. Le rêve s’est sauvé par la porte d’en arrière. Je saute la clôture avec lui. Je ne vais pas à dos de Dieu mais à dos d’orignal, avec mon sang peau rouge respirant la forêt. Je retrouve les mûres assis parmi les ronces, les talles de bleuets, les McIntosh piquées dans les pommiers sauvages. Complice des poèmes, une rivière m’attend avec ses grands bras d’eau qui retiennent les roches. La forêt change d’un arbre à l’autre comme on passe à la ligne.

Les fleurs montrent la route à celui qui se perd. Les mots font de la musique dans les objets courants. Ils transcendent les clous, les sacs de vieux fruits, les robinets qui fuient. Ils ouvrent l’appétit avec la clef des champs. J’abandonne les armes. J’abandonne les sous au profit des syllabes. J’ai l’étoffe d’un homme touché par le bonheur et pourtant ma chemise est trouée de partout. La rose n’a pas besoin de moi pour être rose mais j’ai besoin de son parfum pour me sentir en vie. Je resterai ce dupe nourrissant l’utopie avec le pain des mots. Même au milieu de l’hiver, je cherche un colibri sur le ventre des fleurs.

Publié dans Prose

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Aglae Vadet

Publié le par la freniere

Exposition des peintoches d'Aglaé
du 3 décembre au 2 Janvier
"Aux Yeux d'Elsa"
116 rue d'Etretat
7600 LE Havre
 
 
 
Jean Pierre Clémençon commente la peinture d'Aglaé:
Naïve , la peinture d’Aglaé !

À ce compte là, Mondrian, Vélasquez, ressemblent à des primates.

Naïf de s’intéresser à la nature humaine plutôt qu’à la perspective, naïf de s’intéresser à nos rêves, nos amours plutôt qu’au merveilleux rapport entre les couleurs primaires.

Naïf le rose, le saumon, l’humide des sexes, naïf le bleu ? Si vous préférez le gris tempête allez voir Turner et ses bateaux sombrer dans l’estuaire de la Tamise.

Naïf le geste spontané ! si vous préférez l’orgasme simulé, il doit bien exister dans votre quartier une pute de province qui gémit pour quelques euros.

Non, Aglaé peint comme la vie, avec son beau et son pas beau et même quand ça déménage et que la vie n’estpas sourire, c’est avec un clin d’oeil (même s’il a fallu écraser une petite larme quelques secondes avant ) mais jamais avec le petit doigt en l’air, qu’elle nous emballe

Vernissage
Samedi 8 décembre
18 heures 30
 
 

Publié dans Prose

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