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Ingrid Betancourt: sortie d'un livre

Publié le par la freniere

En ce début d’année 2008, le Comité de soutien souhaite le meilleur à toutes celles et tous ceux qui espèrent le meilleur pour Ingrid et les otages de Colombie.
2008 commence avec un évènement marquant : la publication de Lettres à maman par-delà l’enfer, un livre par Ingrid, Mélanie et Lorenzo Betancourt
.

La sortie-évènement d’un livre contre l’inacceptable

Vous avez toutes et tous lu les extraits de la lettre d’Ingrid. Et avez été bouleversé-e-s, ému-e-s, révolté-e-s surtout. Ce jeudi 3 janvier, les Editions du Seuil publient un livre qui ne pourra pas vous laisser indifférent : Lettres à maman par-delà l’enfer .
Cet ouvrage, préfacé par le Prix Nobel de la Paix
Elie Wiesel, comporte le texte (véritablement) intégral de la lettre écrite du fond de la jungle par Ingrid Betancourt ainsi que la réponse de ses enfants Mélanie et Lorenzo qui s’adressent à leur mère et en appellent à l’humanité de toutes et tous.
Nous ne vous surprendrons pas en vous disant que ces deux lettres écrites par-delà l’enfer touchent
droit au cœur, et résument à elles seules toute la douleur et toute la grandeur de l’Homme.
Vous pourrez trouver ce livre dans toutes les librairies dès ce jeudi 3 janvier, ainsi que dans la boutique en ligne du Comité de soutien (mise en place dans la matinée). Le prix sera raisonnable partout :
7 €.
En savoir plus sur ce livre
Découvrir la couverture et le dos de l’ouvrage
Commander l’ouvrage dans la boutique en ligne

Publié dans Prose

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À Noel, dernière lettre (France)

Publié le par la freniere

Tu m’as tout pris,

l’extraordinaire, le simple,

le complexe, le quotidien,

le rêve et l’entente.

 

Il ne me reste rien,

pas un coin de nappe oubliée,

pas un morceau de pain sur la table,

pas un coin de fenêtre

sur la nuit et le jour.

 

Il ne me reste rien,

pas une forêt sur la terre,

ni une mousse,

ni une fleur,

ni une feuille d’arbre,

pas une teinte de ciel.

 

Cet oubli du monde au réveil,

ces yeux mi-clos sur l’âme,

ma dernière chance d’hiver,

mon dernier ciel sur la neige,

tu me les a pris,

tu m’as pris jusqu’à la seconde d’oubli.

 

Je m’échappe à moi-même,

je me coule entre les doigts

et je ruisselle sur ma vie

comme sur une plaine morte.

 

Je pense à vous,

les mots sont neufs,

fondants comme une rose de Noel

dans l’arbre

avec ses surprises, ses flammes et sa légende.

 

Marcher avec toi,

mettre du rouge avec toi,

du rouge aux lèvres,

du rouge aux ongles,

du rouge au cœur.

 

Retrouver le monde avec toi,

dans mes deux mains,

parce que tu m’auras conté

une pluie au printemps

ou un cuivre qui fait l’amour

avec le soleil.

 

Mourir avec ta chair en moi,

m’endormir et rêver que je rêve de toi.

 

Quand je reste seule,

je tends les doigts vers ta réalité,

qui est la mienne.

 

T’avoir pour naître,

oh ! cette chance, ce miracle,

ce don de toi à mes côtés.

 
Attendre,

pour te réinventer,

la venue inouïe de ton visage,

connaître ton visage,

connaître ton baiser,

connaître ton amour,

en mourir, en mourir.

 
Claude de Burine

Publié dans Poésie du monde

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Sous la mine d'un crayon

Publié le par la freniere

Ma langue vient buter sur la blessure d’un caillou. Il y a des mots debout parmi les renoncules, d’autres assis sur la pierre. Il y a des mots coincés entre la porte et le chambranle. Il y a des mots qui tuent comme le mot dollar, le mot drapeau, le mot Dieu. Il y a des mots qui s’aiment comme les notes d’une fugue. D’autres pleurent en secret en se tapant le ventre. Il y a des mots qui font le poing et d’autres la caresse. Il y a des mots qui crient avec des poumons à effrayer la peur. Le mot amour fait scandale au milieu d’une banque. Taillé par la douleur, enrichi par le manque, je marche vers l’amour. Les rives d’un fleuve sont comme deux pages posées là. Les vagues les épèlent.

Je ne résiste pas au papier sur la table, au toucher du crayon, à l’appel des mots. Je pose sur la page le souffle de ma voix, le sexe des couleurs dans la matrice des images. Les genoux de la phrase se déplient pour soulever le monde. Je n’ai pas besoin des anges, les mésanges me suffisent, une terre paraphée d’eau, un lieu signé de plantes, une veine gonflée de miel sous le poignet du jour, un arbre qui rejoint l’air dans le vol d’un oiseau, la paille autour des ceps, la taille d’une guêpe, la trille d’une flûte dans l’orchestre du vent. Rien n’est plus léger qu’un roc sous la mine d’un crayon, le gras d’un Caran d’Ache. Les voyelles bourdonnent entre la neige et le pollen.

Nous ne lisons jamais que les larmes des mots. Elles glissent sur la page avec un goût de sel, de lilas et de vent. Nos yeux s’y baignent, noyés par l’écoulement du souffle, drainés par la rumeur du cœur. Il arrive aussi que les phrases esquissent un sourire. Il faut les lire avec les yeux du silence et planter son regard dans les blancs de la vie. Nous ne voyons jamais que les rides sur le visage des voyelles. Nous entendons la sève dans le tronc des consonnes. Nous écoutons la mer dans les replis de l’encre. D’où vient la voix qui nous dicte les mots ? Du corps ? De l’esprit ? D’une mémoire universelle ? Est-ce la face obscure de la vie ou la lumière de la mort ? Notre souffrance n’est rien d’autre que la viande d’un homme empalée sur la faim. La mémoire est un plan où se perdent les routes. Il faut les retrouver à chaque nouveau pas.

J’ai peur des colonnes de chiffres, des chiffres alignés, soulignés, certains écrits en rouge avec le sang des pauvres. Ils sont pleins de menaces. Je préfère les mots qui chantent sur le papier et viennent rouler des r comme des vagues sur la page. Ils enseignent la mer au milieu du désert, les arbres dans la ville, le ciel au ras du sol. J’y marche dans ma tête sur un filet d’eau froide, sur les cailloux aigus. Je vole avec les mouettes. Je respire l’humus en même temps que les bêtes. Je suis sur un navire où craquent les solages et les étais de charpente. Je suis sur la montagne ou dans le ventre d’une grotte. Je suis sur un nuage à fabriquer la pluie, à peindre l’arc-en-ciel, à dessiner le monde. Le rêve s’entrecoupe de soldats qui se grattent, d’une mine qui saute, d’une chaîne de montage où se pendent les heures.

Au volant de la page, lorsque les mots roulent trop vite, je m’agrippe aux virgules, ferme les parenthèses et laisse les images diriger le crayon. Je scrute l’encre à la recherche de poissons, de métaphores, de voyelles arrachées au fil des paroles. Je tends l’oreille à la recherche de pinsons. Je tire la langue en écrivant comme un enfant penché sur son premier cahier. Je bois l’eau fraîche à même les consonnes. Je fais du pain avec rien, un bout de phrase, un proverbe, une rime. J’ai l’impression de goûter un petit bout de nuit. J’écris loin du ruisseau mais je le vois quand même. Il vient mouiller mes lèvres et le bout du crayon. L’encre fait corps avec l’urine des bêtes, le lait bleu des nuages, la sève dans les arbres, le dos des doryphores, le vert des fougères.

Sur une page blanche de peur, je me bats à coups de mots. Il y a des cris, des grondements, des coups de feu. Je me coupe aux tessons des virgules. Les phrases me bousculent au milieu des sonates. Sans preuves ni promesses, j’éventre les tirelires du sens. Ma langue se nourrit aux atterrages du monde comme le mesquite trouvant son eau sous l’épaisseur du sable. Chaque parole se paie avec son poids de sang. Écrire est une façon de regarder le monde, de jouir, de pleurer, de mourir. L’eau des gouttières rejoint l’enseignement de la mer. Les fruits passent mais les racines restent. Il ne s’agit toujours que de vivre sa vie, réconcilier la chair avec ses cicatrices et faire la lumière avec sa propre nuit. Je fais la courte échelle avec les mots du bord.

Je ne suis pas Ducharme ni Hamelin mais La Flore laurentienne me sert de grammaire, les arbres de grands-pères, les feuilles de repères. Je ne suis pas Rostand mais les grenouilles sont mes amies. Je ne suis pas Comanche ni Sitting Bull mais je chantonne en balançant d’arrière avant comme le font les Indiens en prière. Je suis un chercheur d’or dans les pépites sonores, un corsaire sémantique, un pirate vocal, une flibuste syntaxique hissant le drapeau noir de l’encre sur la prose des notaires. Je vais au bout du monde. Je vole. Les mots sont des pétrels, des sternes, des mouettes. Trotignon improvise sur le clavier des mots. Je ne sais pas d’où lui viennent les notes au bout des doigts, pas plus que les images qui m’éveillent la nuit. S’il m’arrive de rêver en couleurs , le plus souvent, c’est en mots. Je dois me lever pour leur donner à boire. Je m’évade entre les murs imaginaires. Je fais la courte échelle au verbe avoir et la bête à deux têtes avec le verbe aimer.

Publié dans Prose

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Voyez Mes frères, le printemps est venu ; la terre a reçu l'étreinte du soleil, et nous verrons bientôt les fruits de cet amour! Chaque graine s'éveille et de même chaque animal prend vie. C'est à ce mystérieux pouvoir que nous devons nous aussi notre existence ; c'est pourquoi nous concédons à nos voisins, même à nos voisins animaux, le même droit qu'à nous d'habiter cette terre. Pourtant, écoutez-moi, vous tous, nous avons maintenant affaire à une autre race, petite faible quand nos pères l'on rencontrée pour la première fois, mais aujourd'hui grande et arrogante. Assez étrangement, ils ont dans l'idée de cultiver le sol et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ces gens-là ont établi beaucoup de règles que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent.

Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour leur propres usages et se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions et leurs ordures. Cette nation est pareille à un torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage. Nou
s ne pouvons vivre côte à côte.

Sitting Bull

( Discours prononcé en 1875 )

Publié dans Paroles indiennes

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Alors (France)

Publié le par la freniere

Alors l’homme…

                    voulut oublier ses rêves

                    il allongea le bras

                    il ouvrit la main

Les racines de ses rêves…

                     longues et pénétrantes

                     l’emprisonnèrent

                     il demeura captif entre ces doigts de sève

Alors l’homme…

                     regarda ses rêves

                     il referma la main

                     il ramena son bras

Les racines de sève…

                     lui redonnèrent la vie

                     lui chantèrent l’espoir

                     et la peur…aussi

                            MARIA-D

 

Publié dans Poésie du monde

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Dans la mémoire du désir

Publié le par la freniere

Quand l’enfant ne suce plus de cailloux, il ne reste à sa bouche que le goût du mensonge, des mots à double face, des mots d’adultes et de compromission. Les hommes ont trop marché sur un nœud de prières. Le venin de la foi a infecté l’espoir. Si vivre est tel qu’on le vit sur une ligne de montage, aussi bien mourir d’un saut de parachute. Les femmes signent le temps avec leur sang. Est-ce pour cette raison que les hommes s’évertuent à faire couler le sang ? Dès qu’ils dressent leur verge, ce drapeau dérisoire, ils pensent à la mort au lieu d’aimer. Les femmes cherchent la vie. Les épines se dressent à l’ombre des pétales. Je creuse dans le pardon un couloir d’indulgence, un âtre dans la neige, une veine de lumière sous la paume de l’ombre.

«L’homme meurt seul». C’est écrit sur la pierre d’un tombeau. Cette pierre portant est entourée de morts. La nuit, on entend sous la terre comme une étrange danse. Un loup hurle à la lune. C’est dans son poil dressé que se logera mon âme ou sous l’écorce d’un jeune orme tenant tête à l’hiver. Mon loup n’a pas connu la meute. C’est un loup solitaire au milieu des coyotes. Quand il hurle à la lune, seul un hibou répond, une chouette cendrée, l’éclair d’un orage. Mon chat veut l’imiter mais les souris s’en moquent. Quand les oiseaux refuseront de chanter qu’aurons-nous à entendre ? Le bruit des tiroirs-caisses, les sirènes de police, le tic-tac des montres, le souffle des fantômes ? Nous mourrons tous de soif auprès de la fontaine. Les hommes sont fragiles dans la mémoire du désir.

À quoi rêvent les enfants entre les bras des femmes battues ? On s’aplatit dans le sang pour une gloire dérisoire. Les phénix ont vendu le meilleur de la cendre et renoncer aux privilèges du feu. Leurs enfants meurent de vieillesse avant même de vivre. La hantise du corps a remplacé le cœur. L’âme ne survit pas à l’usure des mots. Nos yeux ne savent plus où regarder. Les plages sont jonchées de bois mort et d’épaves rongées par les holothuries. Le varech grisonne et craque sous les pas. Nous perdons l’équilibre sur les décombres de l’amour. De cette chair hémophile, de cet os trop blême, de cette mort chargée à blanc, même les chiens n’en voudraient pas. Dans ce monde de cinglés, laissez-nous quelques fous de village, quelques rêveurs assis sur le bord de l’abîme, quelques dessins d’enfant sous la dépouille des mots.

Les hommes dépérissent dans leurs propres victoires. Ils ont brûlé le cœur pour garder la tête froide. Les tortues périssent dans la mémoire des étangs. Les vérités se cognent dessus à grands coups d’opinion. La peau du jour montre la trame des cicatrices. Chacun est condamné aux ecchymoses du profit. Nous avons déserté le cœur et le sacré depuis longtemps. Les mains des artisans sont coupées des objets. L’ombre se mange elle-même sous l’éclat des néons. Remplaçant la prière par le sang des combats, l’éternité a foudroyé sa propre éternité. Le monde ne sera plus bientôt qu’un grand feu mal éteint. On ne comprendra plus que la langue des charniers. Nous n’aurons plus à boire que des larmes d’enfant.

Publié dans Prose

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Cote d'alerte (France)

Publié le par la freniere

Écrire donc. Dans l’horreur justement. En ce temps de détresse dont parla Hölderlin. Pour maintenir le lien (le lieu), et dire qu’il en va de l’urgence lorsque ne mêlant pas sa voix aux borborygmes bien-pensants et aux injonctions militaires, on parle d’un peu de neige ou d’absolu, ce flocon peut-être entre les doigts qui fondant propage le frisson dont se sont délivrées nos médiations complices. À la date où j’écris (31 janvier 1991), les leurres dominent le vacarme des ondes, étouffent les cris, spectralisent la fosse commune d’où s’invectivent les premiers agonisants. Sans jouer les Cassandre, il n’est pas incongru de prévoir que des étripements plus barbares succèderont un jour, dans dix ans, un demi-siècles ou demain, à la lutte étatique : empoignades claniques, atrocités civiles, meurtres lapidaires, libanisation de chacun dans des Beyrouth circonstancielles, des Vilnius d’occasion, des Mogadiscio suburbaines. Déjà, le tribalisme de la conscience boucle à leurs origines les sociétés marchandes. Raison de plus pour refuser de se taire. Il ne s’agit pas de littérature mais, on l’aura compris, d’une parole qui dit le sens à l’encontre des graphies en miroir incarcérant les choses. On l’appelait la poésie. Quel nom faudra-t-il désormais donner à notre incertitude ?

Lionel Bourg     Prière d’insérer, Cadex éditions

Publié dans Poésie du monde

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Le quotidien parfois

Publié le par la freniere

On change de drapeau sans changer de peau. Le quotidien parfois s’échappe dans le rêve. Le jour gagne et nous perdons le temps. La mort pour une fois n’est pas au rendez-vous. Le corbillard attend, son compteur à zéro. La pluie qui lave les pavés chasse même les ombres. On ne part jamais. On ne fait que revenir. On se parle en silence. Les secondes ont posé leurs bagages sur le quai des horloges. Orphée trempe sa lyre dans la boue et marche dans le monde. Il apprend la révolte. Il habille ses mots du visage des hommes. Ses pas soulèvent sur la terre un poème de poussière.

Chacun matin, je hisse le drapeau des paupières pour saluer le ciel. J’ai de la terre dans mes mots. Je souffle sur les cendres pour retrouver la braise. Les frontières ont la taille d’un mirage. Un pas d’enfant suffit pour les abolir, un fil de parole, celui d’un cerf-volant, le vol d’un oiseau. C’est la pluie qui dessine la carte des rivières. C’est la lune qui remonte la mer. J’habite au creux des lilas. Je respire entre l’herbe et la lumière. Je suis la neige et la fougère, une aiguière verte versant l’eau des paroles. La bouche pleine d’un monde absurde, j’en crache les pépins.

Pendant que l’homme cherche sa vie sous l’éclat des néons, j’ai vu des arbres se pencher pour séduire la terre, le pin offrir au vent sa langue de résine, les sourates des nuages ne prier que le ciel, des insectes relire les versets de la pierre, le visage des mers se pencher sur le sable. De ceux qui fuient à ceux qui restent, des étoiles lointaines aux plus intimes odeurs, nous ne sommes pourtant qu’un seul grand corps céleste. J’y cherche ma voix entre l’épi qui pleure et le pain qui sourit, un silence de glace et la parole des tisons, la force de la pierre et le vol des mésanges, le sang de la blessure et le signe des anges.

Les utérus manquants n’enfantent que l’absence. Pour tant de routes qui refusent de partir, il y a des pas qui n’arrêtent jamais. La forêt se tricote au fil des racines. Je reprends mes cahiers dans les nuages de l’enfance. Je griffonne le ciel avec des lunes de miel, des aiguilles de pin, des becs de mouettes. J’écris mes poèmes sur la glaise et le bois de la chaise, la poussière des routes et la peau des légumes, la pulpe des oranges et les mégots jetés. Je viens avec mes mots, mes bras, mon sexe. Rien ne m’appartient ni la terre ni le ciel. J’appartiens à la vie. Je ne veux aucun Dieu. Je prie pour les pétales, un printemps de sauterelles, la moustache d’un chat. L’amour, les fruits et moi nous marchons de concert.

Le vent de la vie agite le feuillage de la mort. Les gouttes de pluie nous rattachent aux nuages. Je recouvre de mots la face du silence. Les fleurs du chemin dessinent un visage à l’espoir. La route est une carte oubliée dans la besace du voyage. J’entre partout comme chez moi, dans le feuillage des tilleuls, le sel de la mer, les plumes des pigeons. Les pommes sont des oreilles sous la casquette d’un pommier, les bourgeons des boutons sur la vareuse de l’écorce. La terre a mis ses pantoufles de foin. L’orage dessine sur le vent l’arc-en-ciel d’un sourire. Je griffonne partout des toiles de pollen comme une abeille cubiste.

De vagues de terre en vagues niaiseries, je veux mettre de l’eau dans la soif des jours, de la musique dans l’oreille des sourds, du chiendent sur le fer. J’écris sur mes genoux, la tête appuyée sur un arbre. Je veux transcrire la sève en voyelles d’érable. Je prends des notes sur les fleurs, la prière des plantes, la messe des cigales. Je recopie les pierres sur le sol des pages. J’écris avec l’haleine d’un loup sur la buée des vitres. Des milliers de consonnes gonflent mon sac de peau. Les lignes sur une page forment une toile d’araignée. Les vagues d’un ruisseau caracolent sur une autre. Un volet claque entre deux mots. J’écris mi-chair mi-muscle, entre l’espoir et la colère. J’attends la foudre ou la moisson. La main qui écrit est un pas sur le sol, un barreau sur l’échelle, un éclair précédant le tonnerre.

Les lieux laissent toujours en nous quelque chose de plus, une odeur, un son, une lumière inconnue, une mince déchirure où rôde l’infini. L’ensemble forme l’âme et l’écorce du cœur. Manger les cendres de l’absence peut rallumer le feu. Aucune ligne ne commence puisqu’elle ne finit pas. L’écriture est toujours en mouvement. Chaque phrase est comme un chat électrisant la page. La virgule est une patte qui lui gratte l’oreille. Chaque phonème est un enfant qui se hisse sur les épaules d’un pommier. Chaque ligne est une cicatrice, un œdème rempli d’encre. De page en page, de pièce en pièce, de prière en prière, une chaleur féline pourchasse de ses cris les souris du malheur.

Prisonnier de la nuit, je gratte sur le noir pour trouver la lumière. Chaque matin, je m’évade avec un bonnet d’âne, un cahier à trous, des clochettes aux poignets pour réveiller les âmes d’une poignée de sons. Je réchauffe la sève entre les paumes des rosiers, la boue restée vivante, les semences endormies dans un panier de neige. Avec des taches et des ratures, tout un fouillis de signes et de lignes, tout un fatras de lettres ciselées par le cœur, je cherche chez les hommes le rare et le perdu, la petite flamme éteinte par l’appât du profit, le ciel dans un tiroir, la mer sur la table, les orties dans l’armoire, la main cachée qui donne.

Je regarde partout. Je regarde toujours, même les yeux fermés. Le rêve perce mon crâne comme un ruisseau la pierre. La vie dépend de ce qu’on ne voit pas, la source sous la pierre, le rêve dans la lampe, le ciel dans la fleur, la graine sous la terre, le cœur sous la peau. Je crois à peine aux hommes mais je crois au soleil. Quand le temps va trop vite pour mes pas de pèlerin, les mots sont ma seule issue. Ils circulent entre l’air et le vent, entre la chair et l’âme, entre la faim et le pain, entre le ventre de la terre et le sexe de l’eau. J’y trouve la lenteur nécessaire à la vie, la patience des souches à devenir humus, la naissance des feuilles dans les arbres en dormance, le travail des racines pour engendrer des fleurs, l’imprévu qui s’entête derrière les apparences, l’invisible saison embellissant les autres.

Les mots s’emboitent comme les poils d’un loup, un souffle de chevreuil dans la poitrine du monde, les couleurs dans l’œil, les nuages dans le ciel, les muscles sous la peau, la pluie léchant les hommes et le ventre des morts. Tout parle, les vagues sur la mer, les mousses sur la pierre, la sève dans les feuilles. Je colle mon oreille à l’écorce des arbres pour entendre l’aubier. La vie est trop grande pour un livre. Je dois écrire partout, sur la peau, sur les murs, sur les yeux des aveugles, sur les vagues sans fin, le ciel qui a perdu le haut, l’abîme cherchant le bas, le chant trouant la voix. J’écris avec un chant d’oiseau ou le cri d’une scie, le sperme du plaisir ou le sang des blessures, avec mes dents sur la pulpe des fruits, des traces de doigt sur la poussière des pages, des traces de pas sur la dentelle du givre, avec des trous aux gants de la syntaxe, des accrocs sur le verbe, l’eau de la nuit sur la plage du matin. Il n’y a pas de carte pour ceux qui veulent se perdre, pas de route pour les hommes qui cherchent. Il n’y a pas d’heure à la montre du cœur, pas de fin à la vie, pas de mort sans naissance.

Rien n’arrive en ligne droite. Le dehors est dedans comme la mer dans une vague, l’âme d’un meuble dans la scie, le fil du silence dans la trame des images. J’ouvre la cage de mon corps avec la clef des mots. Certaines phrases s’envolent. On en cloue d’autres sur la page comme des planches de salut. Je ne saute plus à la ligne. J’écris d’un bord à l’autre comme la neige qui tombe, le soir qui descend, le vent sur les éteules, le fleuve dans ses rives. J’écris sans anecdote sans histoire sans personnage mais à fleur d’émotion. L’arbre penché sur mon épaule corrige mes fautes. Chaque chose est devant moi comme une page. Je reçois des lettres de la mer, de la mort, des nuages. Les mots ont la même saveur que le pain, les pommes que l’on vole, les glaçons de l’enfance. Je ne suis jamais seul. Je suis avec les arbres, le soleil, les bêtes. Je suis avec les mots. Chaque seconde a son visage. Chaque chose a son rire. Chaque nuage a ses larmes. Chaque jardin secret a sa pelle et sa pioche.

Publié dans Prose

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Pour 2008

Publié le par la freniere

pour 2008

Je vous souhaite TOUT. Tout ce que vous désirez en secret, tout ce
que vous espérez au grand jour. Je vous souhaite le coeur en bleu, l'esprit vert et le corps vivant.

Je vous souhaite la conscience en alerte et les yeux grands
ouverts sur notre planète, les femmes et les hommes qui la
peuplent, la nature, les espèces animales, les terres, les rivières et
les océans.

Je vous souhaite le courage de votre opinion et la force de
vous opposer à l'ignorance et à l'injustice. Enfin, je vous souhaite le privilège de l'amitié et de
l'amour partagé.


Jackie Plaetevoet,   www.editionsangdencre.com

Publié dans Glanures

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Les banquiers

Publié le par la freniere

Les lendemains qui chantent entonnent leurs fausses notes. Il n’y aura plus d’oiseau pour donner le ton, pas assez de bois pour un lutrin. On se fera des flûtes avec les os des morts, des semblants de violon avec la peau du givre, des tambours en béton. À la vue des banquiers, la lumière se cache dans les yeux des pauvres. Le vent tremble dans leurs manches. Le vol des oiseaux se terre dans ses ailes. La pluie se réfugie dans les tirelires des enfants. Le coq oublie de chanter. On volerait ses plumes pour en faire un cadran. Le ciel se replie dans les tiroirs des nuages. Les yeux des loups s’éteignent. L’air se fige au cœur de l’immobile. Les arbres se prennent la tête tout en comptant leurs branches. La terre a la mine basse des fillettes qu’on viole. La boussole du cœur ne garde plus le cap mais s’agite en tout sens. Tous savent ce qu’ils ont fait de Dieu, ce qu’ils ont fait des mots, des vivants et des morts, ce qu’ils ont fait des mains. Ils nourrissent les ruines mais affament les hommes. Ils ont troqué l’amour pour un bout de papier, le doute pour la foi, les billes de couleur pour des balles de fusil, les ballons pour des mines, le plomb des lignes à pêche pour le fer des canettes et le cadran solaire pour un écran géant. Ils ont cloué au sol les tentes des nomades et planté des drapeaux sur le moindre jardin. Ils ont fait de la mer un immense dépotoir, de la terre un linceul, de la guerre un besoin. Ils ont fait des faiseurs d’indicible des érudits boiteux. Ils ont fait de nos pères debout des baudruches de vent et des outres de vin, de nos grands-mères indignes des lavettes à genoux, de nos mères hasardeuses des testeuses de pilules et de romans-savon. Ils ont fait des enfants une monnaie d’échange et du sexe des femmes une fente à monnaie.

Publié dans Prose

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