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Paroles indiennes

Publié le par la freniere


Deux femmes

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Je suis une femme.
Je suis une femme.
Je suis une femme née d'une femme dont l'homme acheta une usine.
Je suis une femme née d'une femme dont l'homme travailla à l'usine.

Je suis une femme dont l'homme porte des costumes de soie; qui surveille constamment son poids.

Je suis une femme dont l'homme porte des costumes en lambeaux, dont le cœur est constamment serré à cause de la faim.

Je suis une femme qui éleva deux bébés qui devinrent de beaux enfants.

Je suis une femme qui éleva deux bébés morts faute de lait.

Je suis une femme qui éleva des jumeaux qui allèrent au lycée et passèrent leurs vacances à l'étranger.

Je suis une femme qui éleva trois enfants dont les ventres sont plats faute de nourriture.

Mais un homme vint ;
Mais un homme vint ;

Et il raconta aux paysans qu'ils s'enrichiraient et que ma famille s'appauvrirait.

Et il me parla de jours meilleurs, et il fit des jours meilleurs.
Nous devions manger du riz .
Nous mangions du riz.
Nous devions manger des haricots !
Nous mangions des haricots.

On n'accorda plus de visa à mes enfants pour qu'ils puissent partir en vacances en Europe.

Mes enfants ne pleuraient plus pour s'endormir.
Et je me sentis paysanne.
Et je me sentis une femme.
Une paysanne avec une vie ennuyeuse, dure, sans attrait.
Une femme avec une vie qui lui permettait parfois de chanter.
Et je rencontrai un homme.
Et je rencontrai un homme.

Et ensemble nous commençâmes à comploter avec l'espoir de retrouver la liberté.

Je vis son cœur se mettre à battre avec l'espoir de la liberté, enfin.

Un jour, le retour de la liberté.
Un jour la liberté.
Et alors,
Mais alors,
Un jour,
Un jour,

Il y eut des avions au-dessus de nos têtes et des fusils qui tiraient tout près.

Il y eut des avions au-dessus de nos têtes et des fusils qui tiraient au loin.

Je rassemblai mes enfants et rentrai chez moi.
Je rassemblai mes enfants et courus.
Et les fusils s'éloignèrent de plus en plus.
Et les fusils se rapprochèrent de plus en plus.
Et alors ils annoncèrent le retour de la liberté!
Et alors ils arrivèrent, c'était de très jeunes hommes.
Ils vinrent en compagnie de mon homme.
Ils vinrent et trouvèrent mon homme.
Ces hommes qui avaient presque tout perdu.
Ils trouvèrent tous ces hommes qui ne possédaient que leur vie.
Et nous trinquâmes pour fêter l'événement.
Et ils les tuèrent tous.
Les meilleurs apéritifs.
Ils tuèrent mon homme.
Puis ils nous invitèrent à danser.
Puis ils vinrent pour moi.
Moi.
Pour moi, la femme.
Et ma sœur.
Et pour ma sœur.
Alors, ils nous emmenèrent,
Ils nous emmenèrent,
Ils nous emmenèrent dîner dans un petit club privé.
Ils nous arrachèrent la dignité que nous avions gagnée.
Et ils nous offrirent du bœuf.
Et ils nous frappèrent.
Les plats se suivaient sans cesse.
Sans cesse ils étaient sur nous.
Nous étions prêt d'éclater tant nous avions mangé.
Coup de poing, immersion - les sœurs saignent, les sœurs meurent.
C'était magnifique d'être libre à nouveau !
C'était vraiment un soulagement que d'avoir survécu.
Les haricots avaient maintenant presque disparu.
Les haricots avaient disparu.
Le riz, je l'avais remplacé par du poulet ou du steak.
Le riz, je n'en trouve pas.

Et les fêtes continuent nuit après nuit pour effacer tout le temps perdu.

Et mes larmes silencieuses se joignent à nouveau aux cris nocturnes de mes enfants.

Et je me sens à nouveau une femme.
On dit que je suis une femme.

Ce texte a été écrit par une ouvrière chilienne, en 1973, peu après l'assassinat du  Président Allende . Une missionnaire américaine le traduisit et l'emporta avec elle quand elle fut expulsée du Chili .

 

Publié dans Paroles indiennes

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Hier matin il me manquait des doigts. Je viens de les compter. Ils sont complets mais il manque les gestes.

Publié dans Aphorisme du jour

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Le verbe être (France)

Publié le par la freniere

 
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de désespérer, si nous commençons. Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir... Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.
 
André Breton
 

Publié dans Poésie du monde

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L'armoire aux images

Publié le par la freniere

Chez moi les meubles sont en papier. Quand je sors prendre l'air, je dois dessiner la route, nommer les arbres, faire chanter les oiseaux d'un coup de crayon. J'ai fait un peu de ménage dans l'armoire aux images. J'ai plié l'horizon et défroissé l'azur. La chatte a fait tomber les couleurs d'automne et mélangé la neige avec les cheveux blonds, les mots en bras de chemise et les voyelles guindées, les torchons, les serviettes. Quand je joue aux dames sur la nappe à carreaux, n'importe quoi me sert de pions, les assiettes, les verres, les écorces d'orange.
 
Près de l'ordinosaure qui me sert de bagnole, une vieille savate traîne encore sur le coin du clavier. Une vieille dame à rallonges me l'a lancé jadis dans un éclat de rire. Je n'ose pas la ranger dans l'armoire aux images. Elle me sert à caler mon bureau quand la tempête se lève. Des voyelles dépassent par le jupon des mots et font la courte échelle pour enjamber le mur. Il y a si longtemps que je transporte cette armoire, elle s'ouvre dans mon dos et déclenche les rires. Mes épaules ont pris la patine du chêne et j'ai des gonds sous mes aisselles. Elle est pleine de bas dépareillés, de mitaines pas de pouce, de voyelles sans accent, de virgules perdues, de parenthèses aveugles, de chevilles évadées des poèmes anciens.
 
Dans l'armoire d'images, les poupées de ma fille sont restées du même âge. De plus en plus, l'amour de mes enfants me creuse un vagin d'homme. Mon coeur est enceint de leur propre espérance. Dans les pots de terre du réel, on ne voit pas les mots fleurir en silence. On sent l'invisible pourtant. Quand les mains sont muettes, j'en dessine les doigts. Quand les yeux sont fermés, les images restent ouvertes. L'armoire ne sait plus de quelle forêt elle vient. Les éraflures sur le bois sont comme des blancs de mémoire, des bleus au coeur, des trous noirs.
 
Le soleil dévale la main courante de l'horizon et plonge dans la mer. Splash ! Il forme un arbre dans les vagues avec ses tiges d'eau, ses branchailles de pluie et ses poissons volants qui ressemblent à des fruits. Les heures passent. Les barbes poussent. Les tasses toussent. Le vent retrousse les moustaches. Le temps a l'âme sur la langue comme une chienne en chaleur. Encore un jour sans dire je t'aime. Encore un jour comme un trou de cul. Encore un jour sans texte sans poème. Pimprenelle. Bamikélé. Ich Liebe troulala. L'armoire est pleine de mots qui ne servent jamais, des mots avec huit bras, un bec et des ventouses, des moustiques mystiques, des salsifous, des nénufleurs, des mots qui zignent sur la jambe des pages.
 
Un oiseau fait son nid dans un coin de l'armoire. Je me promène avec un nid dans le dos, un chant d'oiseau dans la cage thoracique. L'armoire est pleine de plumes qui veulent s'envoler. Il y a trop de choses dans l'armoire aux images, des gestes inutiles, des lumières éteindues, des mains qui saignent sur la paroi des morts, des fausses notes dans le bris des cantates. Je me perds parfois dans les mots de brouillard et le grand flou du temps.
 
Il est d'autres chemins, d'autres signes, d'autres langues, des trous et des fissures, des rastaquouères et des hurluberlus. Je me souviens des arbres qui n'avaient pas de nom, des poissons qui volaient, des oiseaux qui nageaient, des cailloux qui pleuraient, de la soupe d'étoiles dans la bouche des volcans, du cactus d'un mot dans un désert de lèvres. Un homme pour sourire n'a pas besoin de mains ni de pieds ni de bras. Les regards font des bulles. Les bouches font des blourp. Les idées font des trous dans la tête des penseurs.
 
J'ai une armoire dans le dos. Je m'accroche à cela. Je m'accroche à mon corps. Je m'accroche aux images. Je m'accroche à la vie, l'autre versant des choses, l'autre côté de l'ombre, le côté doux des brumes, la tendresse des choses. L'armoire quelque fois a des chagrins de bêtes coincées derrière la grille, des angoisses de fleurs plantées dans le beuton. Je ne suis pas allé au bout de mon langage, au bout de mon silence, tout au bout de ma tête. Je suis resté coincé dans l'armoire aux images. Mon coeur a ses racines dans le cache-pot des jours.
 
 
 
 

Publié dans Accessoires

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Produire du style, du lyrisme quand on a du métier, rien de plus simple. Empêcher l'archet de vibrer pour faire joli, c'est moins facile que de faire le virtuose. Et quand un écrivain se met à aimer ce qu'il écrit c'est terrible… Le but, c'est d'arriver à un objet compact et repérable. Que les gens puissent se situer par rapport à lui et que le texte devienne un ami, un espace de confidence. Moi, lecteur, j'attends qu'un livre m'aide : à être plus ouvert, par exemple… En tant qu'écrivain, j'ai parfois l'impression que rien n'a bougé depuis les scribes, je fais comme eux : j'inscris.
Jean-Christophe Bailly
 
 

Publié dans Ils ont dit

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Je suis un indécent qui descend du signe.

Dan Leutenegger

 

Publié dans Ils ont dit

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Une rumeur

Publié le par la freniere


Le paysage s'est arrêté. Une rumeur revient, toujours la même, la soif des fontaines sur un pays sans eau. Si je bouge, je tombe. Nur rebord. Le loup amoureux, le chaperon, le beurre et la grand-mère sont au fond du panier, recouverts de quotidien. Je marche à l'avant du déchir. Le jour glisse et quand j'essuie mes yeux, c'est du bleu que j'arrache. Une couleuvre change de pierrier, un oiseau se fracasse contre la vitre. Elle copiait le ciel. Le sang ne bat plus à la tempe des doigts, la buée d'un bain chaud n'efface pas l'escalier qui longe le néant. Des coquelicots meurent à peine regardés. L'amour n'était qu'une enfance qui jouait à la marchande. Derrière moi, la mort d'une femme.

Ile Eniger   L'Inconfiance


sérigraphie: Claire Cuenot

Publié dans Ile Eniger

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Il ne faut pas peindre les pommes avec trop de précision. On ne verrait que les trognons.

Publié dans Aphorisme du jour

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Ça (Québec)

Publié le par la freniere

C’est couché sur le trottoir. On dirait une sculpture. Off off ex post moderne. On s’approche. Ça pue quand on s’approche, ça pue et ça remue, diable, ça a des yeux. Ça tient un grand sac vert qui déborde de choses. On veut voir ce qu’il y a dans le sac. Ça jappe un peu quand on arrache le sac, heureusement, ça ne mord pas.
 
On ouvre le sac.
 
Déboulent silencieusement jusqu’à la rue une bouteille de caribou vide, de l’argent Canadian Tire, un chandail de hockey troué, une carte périmée de la STCUM, un morceau de stade olympique, un lambeau de société distincte, et une vieille photo, une photo de ça quand c’était humain et petit et que ça rêvait de devenir astronaute.
 
Monique Proulx
 

Publié dans Poésie du monde

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

 
Je connais les coupables.
Je cherche l'innocent.

Publié dans Aphorisme du jour

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