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Jean-Michel Maulpoix

Publié le par la freniere

Né à Montbéliard, le 11 novembre 1952, Jean-Michel Maulpoix est l'auteur d'ouvrages poétiques et d'études critiques sur Henri Michaux, Jacques Réda, René Char, ainsi que d'essais généraux de poétique (entre autres : La Poésie malgré tout, La poésie comme l’amour et Du lyrisme). Son écriture, où dialoguent sans cesse prose et poésie, se réclame volontiers d'un « lyrisme critique ». Jean-Michel Maulpoix dirige la revue trimestrielle de littérature et de critique Le Nouveau recueil (éd. Champ vallon)
Il enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’Université Paris X – Nanterre. Il a été président de la commission d’aide à la création poétique du Centre national du Livre jusqu'en mars 2003.

http://www.maulpoix.net

Pas sur la neige, Mercure de France, 2004.
Chutes de pluie fine, Mercure de France, 2002.
L’instinct de ciel, Mercure de France, 2000.
Domaine public, Mercure de France, 1998.
L'Ecrivain imaginaire, Mercure de France, 1994
Une Histoire de bleu, Mercure de France, 1992.
Dans l’interstice, Fata Morgana, 1992.
Portraits d'un éphémère, Mercure de France, 1990.
Précis de théologie à l'usage des anges, dessins d'Alecos Fassianos, Fata Morgana, 1988.
Ne cherchez plus mon cœur, POL, 1986
Emondes, première édition Solaire, 1981 & Fata Morgana, 1986.
Dans la paume du rêveur, Fata Morgana, 1984.
Un dimanche après-midi dans la tête, P.O.L, 1984 & Mercure de France 1996 (édition nouvelle).
La Parole est fragile, Imprimerie de Cheyne, Le Chambon sur Lignon, 1981.

&

Ils déménagent tout le ciel bleu, en chiffons dans leurs malles d’osier
Les allers-retours de leurs rêves.
Et le gros édredon de laine, bourré comme un nuage qui va pleuvoir

Le ventre rond de la femme bouge.
La terre tourne un peu dans ses yeux

Ils ne disent rien, ne vont nulle part
Ils s’asseyent ou restent debout au coin de la rue, serrés les uns contre les autres.

&

Il taille, il coupe, il accentue.
On le croise au jardin. A l’heure de brouillard. Ou plus tard dans la chambre. Ici et là, les mêmes gestes. Des chutes ou des bouquets de phrases. Parfois il retourne la terre. En mottes noires et brillantes. Des strophes pourrait-on dire. De brefs paquets de prose.

Il taille, il coupe, il accentue.
A la plume. Au couteau. Au sécateur. Aux ciseaux. Au plantoir. Au cordeau. Dans le jardin de Jean Tortel ou dans le pré de Francis Ponge. Ecrire est une affaire de main. Il taille dans le noir. Il découpe les ténèbres.. Il voudrait y voir clair. Dans cette langue dont on ne sort pas.

Il taille, il coupe, il accentue.
Il borde et déborde nos phrases. Il marche sur la grève à la frange de l’eau. Ou vers l’à-pic de la falaise. Sur la terre comme au ciel toujours sur un fil. Prêt à se jeter dans le vide. Désireux de voir la limite. Ce qui nous lie et nous sépare. Ce qui nous garde suspendus.

Il taille, il coupe, il accentue.
Dans l’entre-deux qui est le nôtre. Dedans-dehors. Une page. Une peau translucide. Ce sont toujours de frémissantes surfaces. Un ventre de femme où dort un enfant. Y coller l’oreille. Y poser la bouche.

Il taille, il coupe, il accentue.
A la finitude il prodigue ses soins. Il aime ces mourants que nous sommes. Avec douceur. Avec effroi. Il voudrait rassurer un peu cette agonie. De fleurs ou de musique. « Voici mon cœur » dit-il. « Ne le déchirez pas ».

Il taille, il coupe, il accentue.
Quoi d’autre ? Ce travail-là n’en est pas un. Il ne rapporte pas. Il ne remplira pas son outre de vin, son panier de fruits, non plus que sa besace. Il y donne de son temps. Le monde change de figure. Autrement métré et coordonné.

Il taille, il coupe, il accentue.
Il tisse un habit de haillons. Nous revêt de toiles d’araignée. Un habit qui ne dissimule pas la nudité. Qui montre que le corps a froid.

Il taille, il coupe, il accentue.
Autrefois debout. A présent penché. Son dos se voûte. Il regarde dans le jardin des combats de fourmis. Il ne tient plus tête à ses astres.

Il taille, il coupe, il accentue.
Il aurait bien voulu planter. Mais la terre est trop froide. La saison trop tardive. D’ailleurs il se pourrait qu’en dépit de ses soins l’ancien jardin redevienne un morceau de terre aride. Un roncier impénétrable.

Il taille, il coupe, il accentue.
Tant d’autres dont la sourde oreille. Et vivent les yeux fermés.
       

&

L’espoir luit comme un brin de paille
Comme une étincelle d’or sur les neiges d’antan
Comme les voiles au loin descendant vers Harfleur
Jusqu'à l’autre océan où la splendeur éclate.

L’espoir luit comme cette eau courante
Qui baigne les mains silencieuses
Traçant de lentes lignes claires.

extrait sonore
      Ecouter

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Une miette dans les dessins du tapis, un objet dérangé, à une place incongrue, un bruit non identifié, cela trouble heureusement le paysage ordinaire, cela suffit parfois à l'humble illumination.

Roger Munier

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Ile Eniger

Publié le par la freniere

Il faut ouvrir le livre d'Ile un après-midi d'été, à l'instant où tous les clochers de Provence sonnent trois heures; pendant que les chats dorment sous les lauriers roses et que la campagne brûle d'Avignon jusqu'à Nice. L'ouvrir dans une chambre, volets tirés, comme pour une sieste ou l'amour. Sentir sous les doigts l'odeur, le grain, la peau de ce papier et voir se dresser ces silhouettes noires dans la touffeur immobile que déchire le cri des martinets. L'ouvrir au hasard, entre la canicule blanche et l'eau bleue d'un miroir; écouter une enfant de sept ans penser à sa mère, à toutes nos mamans qui sentaient bon, qui étaient belles, portaient de jolies robes d'été et chantaient le dimanche, avec des ongles roses. Puis suivre cette enfant dans les yeux des chats, les baies sauvages, les cerises, le thé brûlant. Tourner les pages et regarder grandir cette femme, nue, feu, colline, valse... La regarder venir depuis les Terres rouges dans ses longues robes de brume, de lumière et de nuit.  René Frégni

 

Le millimètre d'herbes

Je ne serai jamais un dimanche tranquille sur une place calme d'un village nommé. Ni la flaque chauffée entre des dunes fades, ni le soleil en boîte, la raison installée. Je ne serai jamais une autre que moi-même, ce galop échappé qui va au plus petit, son étreinte gravide nouée aux flancs des terres. Pleine source, pleine eau, sans couloir, sans fontaine, sans but, planche de peu sur le vide des peurs. Sur la marche du jour qui creuse la montée pour amorcer l'élan, je suis du non savoir, de la vie qui jaillit. A la fureur des hommes, je choisis l'indécence, l'hiver en laine blanche qui usine l'été, les mains calleuses et justes des éleveurs de vigne, une ivresse du beau qui dresse les regards et cintre les caresses. Je ne serai rien d'autre que ce qui parle vrai, du millimètre d'herbe plus grand que les discours à la neige au soleil qui enfantent un ruisseau, des dignités de bêtes qui naissent sans escorte, aux patience de graines qui portent des forêts. Dans l'atelier du jour, je cale mon épaule, les tenants de la foudre ne me dérangent pas. Et plus noble que l'homme l'orage garde un sang de terre originelle. Je ne crains pas le cri, le doute élémentaire, les fautes, les jachères, je crains le plein du vide qu'amoncelle l'humain, la rumeur propagande qui fait serrer les mots dans une seule écorce et qui cloue les oiseaux sur les portes des rêves. Nous sommes du néant comme du tout à naître, de la paille et du feu, des pierres immobiles au ventre de vertige, leur géode au milieu et le coeur en navette. Entrée dans la salive par la langue des sens, je libère des mots que je ne connais pas mais qui me reconnaissent. Les syllabes premières qui savent de la table le corps de tous les arbres. Lorsque je pose un doigt sur le papier à suivre, je sais un gouvernail qui happe mon poignet, me traverse et s'en va et qui me tient debout par l'espace à comprendre. Une parcelle d'air loin des tripots de ceux qui ont vendu leurs ailes pour des billets de banque et meurent feu au cul de leurs désirs mortels. Et les phrases s'engouffrent, en appétit de vivre, je ne serai jamais de la froideur mentale, mais du pain qu'on pétrit et que l'on remercie avant de le manger. On vit comme on construit, d'abord dans l'intention. Je n'empaillerai rien, mais je réchaufferai. Quand l'inconnu s'avance, mes mains sous sa chemise n'ont aucune arrogance mais la grâce d'y croire. Je ne serai jamais que celle de passage qui écrit des réponses qu'on ne lui demande pas.

 

Bibliographie:

 

Editions Cosmogonies:

La Parole Gelée

Les Terres Rouges

Un Pile de Livres sous un réverbère

Du Feu dans les Herbes

Celle qui Passe

 

Editions Chemins de Plume:

Du Côté de l'Envers

Il n'y aura pas d'hiver sans tango, mon amour

Le Bleu des Ronces (à paraître)

 

Collodion:

L'Inconfiance   livre d'art

                       sérigraphies de Claire Cuenot

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Jean-Jacques Dorio

Publié le par la freniere

je suis né en quarante et cinq
soyons précis
juste quand on remettait la hache de guerre au fourreau
je suis né en Ariège - en Art  y ais-je gagné quelque chose ?
mon village vivait à coups de boeufs et de labours
l'hiver au coin du feu - le
cantou occitan -
pas d'argent on avait mais poly-culturellement la terre produisait à la sueur du paysan
le collectif régnait - moissons battages vendanges - et même le grain à grain de mais la nuit devant le feu de bois - le despeluquero - on enlevait perruque à l'épi jaune et blanc
(un début aux premiers fils innocents avant les noeuds d'autres réalités...)

Comme le loup blanc

Pour Ile Eniger

Comme le loup blanc
Qui regarde la lune
Qui court dans les nuages
Où les hommes s’affrontent
Dans des guerres sans fin
Comme le loup blanc
Regarder le mystère
Dans toute sa force paisible
Intense Libérée des calculs
A pas de loup A pas de danseuse
A pas d’innocence alouvie

Pour Jean Marc La Frenière

Quelquefois c’est comme une grande migration
La vie vite
Les mots mélangés
Le feu sur la cendre
Le grand dégel
On abandonne sa carte d’identité
La vie lente
Les mots de chaque jour
Le foyer froid
L’hiver des sentiments

 

Et l’on dérive multiplié
Dans la lumière du monde

(inédits)

bibliographie:
Itinéraires,  PJ Oswald, 1975
L'An rage,  Encres Vives, 1980
La Fenêtre Primitive,  Encres Vives, 1997
Paradiso Diaspora,  Multiple (revue) 1998
Présents de Paradis,  Encres Vives, 2003
Éphémère Paradis,  Encres Vives, 2004

son blog: http://dorio.blog.lemonde.fr/dorio/

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Le premier mot 2

Publié le par la freniere

L'écriture ajoute une ombre à la lumière tout autant qu'une lumière à l'ombre. Nous cherchons dans les mots ce qui disparaît du monde, la main qui manque, les gestes oubliés. C'est l'eau qui tombe d'une horloge pour abreuver les pas, la terre endormie s'éveillant sous le soc du rêve, une lampe inquiète qui dissipe la brume. C'est le ventre encore chaud où l'on revient parfois, la flamme latente dans les paroles éteintes, l'espace entrevu entre silence et cri, entre le noir et les images. C'est la note feuillue qui pointe dans le bourgeon avant qu'elle n'aille rejoindre toute la symphonie d'un arbre. Les mots ramassent les sentiments en loques, les gestes en morceaux, pour en refaire les bras, les mains, les doigts, les caresses. Je laisse des mots sur la page pour accueillir les autres, des mots comme des bras, des blancs comme des chaises, des ratures comme un lit où étendre sa voix.

Le langage est un objet vivant. Quand l'écriture penche, c'est un peu la fatigue, l'éveil quand elle se dresse ou la colère quand les phrases pointent du doigt. La parole a un envers et un endroit, un envers dans la pénombre et un endroit plus éclairé. Les mots qui se détachent du blanc, j'en cherche la lumière parmi les autres mots, les miens, mais surtout ceux des autres. Ceux qui se séparent des mots finissent par en mourir. On doit toujours lutter contre l'impossible.

J'écris comme je marche. Je parle en respectant la vie. Je n'écris pas pour décrire mais pour toucher. Le lecteur n'est pas un spectateur mais un participant. Ses yeux travaillent au noir dans le champ des images.

Présent à ma fragilité comme une pierre qu'on ne voit pas, j'ai repassé les époques de ma vie sans m'y noyer. Il a suffi d'un rêve pour reprendre courage, d'une goutte de lumière sur mes corolles de ténèbres, d'une illusion peut-être, d'une vague entrevue sur le pas de ma porte. Il a suffit qu'un rire agite sa carcasse dans le chambranle du doute. Il a suffi de parler sans retenir mon souffle pour renaître dans chaque atome d'univers. Nos limites se confondent sur la ligne d'horizon. Nos images éphémères forment l'éternité. Nous sommes tous de passage. Nous sommes une houe, un soc, un araire entre les cuisses de la terre fécondant le présent de tout ce qu'on y cherche.

Les idées sont des clefs qui rouillent les serrures. La pensée s'empoussière sur les étagères du savoir. Elle meurt de l'air du temps sans friper son habit. Les images sont des femmes qui marchent vers le peintre. Elles prennent vie sous le poil des pinceaux, la salive des poètes et les regards du vent. C'est l’œil ouvert du mystère, les cheveux déployés sur l'épaule du temps, la main de la conscience caressant le miracle, le fœtus du jour dans le ventre des draps. C'est un masque de Nô qui s'ouvre au soleil, l'acteur hébété qui retrouve sa peau et les mains de l'enfance. C'est le cours des eaux contemporain du sens.

Toutes les choses dégagent une lumière intérieure que l’œil des caméras, le poil des pinceaux et l'encre des crayons n'arrêtent pas de frôler. C'est la succion du temps par les ventouses de l'oubli, la mémoire future dans le cri du présent. C'est la lumière des mots sous la peau des écrans, la chair des claviers où les lettres s'enfoncent. C'est la carte du sang dans les artères du cœur.

Il y a des lignes qui laissent un creux dans les paumes. Je laisse pour la nuit une lampe en papier éclairée par le rêve. Elle guide les fantômes qui se croyaient perdus, les fontaines oubliées, les fleurs non écloses attendant leur abeille. L'image perd ses eaux dans le sillage des yeux. Il y a comme une éclipse de nuit dans les regards ouverts. Se perdre quelque fois, nous mène à l'origine.

(...)


Publié dans Le premier mot

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Gérald Neveu

Publié le par la freniere

  

J’écrirai du Nord comme du Sud j’écrirai des lettres pleines de promesses et de vengeances une pluie de lettres qui s’abattra écaillant les joues les fronts de leurs coins durs de leurs arêtes dures 

   J’écrirai d’assis de debout en dormant en fuyant les crocodiles et les rochers féroces 

   Je soulèverai des tonnes de déserts pour me cacher pour écrire des lettres des tonnes et des tonnes de vent de silence 

   Personne ne verra grimacer mon visage personne ne saura que j’ai faim 

   On dira me voyant au restaurant ou devant une pile d’oiseaux mécaniques on dira c’est un copain ou bien je lui ai prêté ma brosse à dents ou bien on ne dira rien Mais j’écrirai des lettres de l’Est et de l’Ouest et du Sud-Ouest ou du Nord-Nord-Est Et ceux-là reculeront qui auront cru passer à travers mon corps Et les lettres seront de grandes images transparentes pleines de serpents et de maisons à plusieurs étages 

   Et ceux-là qui ouvraient de grandes bouches pour rire pâliront et souffriront Ils ne sauront pas encore ce que c’est que la faim — non bien sûr —  mais ils diront Peut-être a-t-il faim Alors on répétera dans les cercles de famille Peut-être a-t-il faim On dira A-t-il faim en se serrant un peu davantage au coin du feu ON DIRA on dira Il faudrait peut-être crier pour l’effrayer ou mettre des jattes de lait devant la porte pour l’apaiser Mais celui qui le premier aura vu mon visage oh alors celui-là dira des choses incompréhensibles Il sera bête il aura envie de s’asseoir au soleil et de baver 

   Trop tard Les lettres tomberont des étagères des huiliers par la chasse du tout-à-l’égout Des lévriers de papier tireront de grandes langues rouges qui saliront l’air qui empliront les vêtements qui brûleront fébrilement les derniers scrupules les derniers aboiements de l’or 

   Je serai alors environ au centre de la  

                             ROSE DES VENTS

   

Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause
Et vous souriez de pitié
Du fond de la grimace universelle.

Bibliographie
Les sept commandements, 1960

Livres posthumes :
Gérald Neveu, par Jean Malrieu, collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1974
Une Solitude essentielle, Guy Chambelland, 1972
Poèmes 1945-1960, Auch, L'Arrière-Pays, 1992
Fournaise obscure, PJ Oswald, 1967

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Yehuda Amichai

Publié le par la freniere

Quatre poèmes sur la guerre et sur la paix (1982)

 

 


À
Dans un petit jardin, pas loin de ma maison, il y a une table de marbre avec le nom des soldats morts gravés dessus, écrits clairement et dans l’ordre, l’un après l’autre, comme une liste de locataires à l’entrée d’un immeuble, large et vide

 

 

B
Je pense à cet homme roux, qui est tombé ici, et à sa femme à la voix de husky.
Je pense à la femme à la voix de husky et à l’homme qui mourut il y a des années.
Et je pense comment cette femme à la voix de husky est devenue maintenant une femme calme.
La véritable monstruosité c’est ceux qui sont morts à la guerre
Contre cela il n’y a pas de protestation possible.

 

 

C
Une fois une bombe a explosé près d’une boucherie :
La viande abattue fut encore une fois abattue et encore une fois
Mais cela ne blessera plus personne et il n’y a presque plus de sang.

 

 

D
Je suis un fanatique de la paix : un meurtrier noir aux yeux bleus massacre des cheveux bouclés
Des cheveux droits dévastés détruisent des peaux noires découpent bien ma chair un autre parcellise mon sang. Seuls ceux sans couleur, seul le transparent sont bons : ils me laissent dormir sans terreur la nuit et je regarde au travers d’eux pour voir le ciel.

 

 

Jérusalem

 

 

Sur un toit de la Vieille Ville
une lessive dans l'ultime lumière du jour :
le drap blanc d'une ennemie
la serviette avec laquelle mon ennemi
essuie la sueur de son front.

 

 

Dans le ciel de la Vieille Ville
un cerf-volant.
Et au bout du fil,
un enfant
que je ne peux voir
à cause du mur.

 

 

Nous avons hissé beaucoup de drapeaux,
ils ont hissé beaucoup de drapeaux.
Pour nous faire croire qu'ils sont heureux.
Pour leur faire croire que nous sommes heureux.

 

 

Traduit par Michel Eckhard Elial (recueil frôler la grâce 2000)

 

 

 

 

 

 

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M.F. Lavaur

Publié le par la freniere

 

Depuis 1962, la revue Traces est animée et fabriquée par Michel François Lavaur dans sa "fourbithèque" . Traces, c'est d'abord un style : rien d'une revue sur papier glacé, une facture artisanale, faussement désordonnée (les poèmes présentés sont réunis par un subtil jeu d'écho), illustrée de nombreux graphismes souvent dus à MFL, envoyée dans des enveloppes recyclées transformées en pièces de "mail art" par MFL. La même rigueur informelle préside au choix des poèmes présentés : auteurs connus, "reconnus" et parfaitement inconnus (Traces aurait publié un millier d'auteurs) voisinent. Les textes sont, comme dans toutes les revues, inégaux, mais souvent intéressants cependant. Ils sont divers certes, mais ne relèvent ni de l'avant-gardisme le plus abscons ni d'un quelconque néoclassicisme. Des "pagexpo" permettent d'annoncer publications de recueils et expositions. Des chroniques et des critiques complètent l'ensemble.

Traces : le n=° 30F pour la France, 33F pour les autres pays ; abonnement 80 F en France (90 étranger)

LAVAUR à TRACES: Masque et Miroir : 20 f ; Petite Geste pour un homme nu : 20 F; Argos : 60 f ; Je de mots : 20 F; Aubiat : 30 F ; Quand l'isabelle encense : 20 F ; Argos VIII : 60F ...

Traces, Sanguèze, 44330 Le PALLET, France

 

J'ai peint le gibier mort: pastel, huile, aquarelle, pour conserver un peu le faisan, le garenne.

C'étaient l'art et l'étude, le paisible plaisir de la nature morte, plus innocent que celui de la chasse. Moins trophée que témoin.

Mais mon chien raide, immense et lourd au fond du coffre, mort d'un arrêt cardiaque, dans la chaleur torride, pendant le trajet vers la terre ancestrale, le retour anonyme et chaque fois unique au paradis des siestes sous l'auvent de la caravane et des balades au grand air, de puys en combes, quand le maître a le temps de batifoler et vagabonder avec son loup domestique. Mon grand berger, mon vieux copain, déjà charogne.

L'enterrer le soir même, au fond du jardin de mon défunt père, dans la nuit tourmentée d'éclairs et de pluie forte.

En mains, pelle ou pioche, je faisais le poème que je n'écrirai pas sur cette inhumation sans rite ni cérémonie, tandis que j'ahanais comme un forcené sur un sol armé de pierres sous le fer, bardé, cuirassé par ta sécheresse, soudain bloc de refus que ta furie des eaux n'attendrissait qu'à peine.

Trois mois durant, après cette âpre veillée de fossoyeur, je n'ai pas rédigé une strophe, aligné trois mots, autres que professionnels.

Cependant, quand je peaufine une marquetterie de phrases, des milliers d'humains agonisent en vain, des millions d'animaux se tordent de douleur muette ou crient leur détresse, vers ma plume artisane.

Cependant, à l'instant, un père prend son enfant mort.
Cependant, cependant, c'était mon ami chien.

ULYSSE

Il était là depuis toujours,

doux et patient, tendre et fidèle.
Il veillait déjà sur la chambre
bien des nuits avant la naissance
de l'enfant dont il fut le double.

Venu du pays des peluches
avec cet air de koala
qui descendrait d'un autre monde
il semblait fait pour l'amitié.
Il écoutait sans interrompre,
comprenait tout, n'oubliait rien.
Il savait garder un secret
et consoler mieux que personne.

Maintenant encore il demeure
le porte-chance de l'adulte
qui vogue au large en solitaire.
ballé‚ au fond de la couchette
il fait le tour de la planète
comme un discret mousse de poche
et n'a jamais le mal de mer.

NOUNOURS

Michel François Lavaur

 

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Marcel Moreau

Publié le par la freniere


Egobiographie tordue


 

Marcel Moreau est né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique.

"Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. il a des boursouflements de moricaud rossé (...). La mine est là comme la partie honteuse de la nuit (...)On ne peut vivre aussi longtemps de fouilles et de houille sans se retrouver à l'heure de la remontée finale, le teint terreux, la peau ridée, l'oeil funèbre (...); Le Borinage m'attirait par ses entrailles. Je rodais près des carreaux de mines, je donnais des rendez-vous d'algarade et de flirt au haut des crassiers".

"Un jour j'écrivis au directeur d'un charbonnage mon désir de descendre. Ma lettre resta sans réponse. Mais peut-être est-ce alors que les souterrains que je ne pouvais visiter commencèrent à s'insinuer en moi. En les recréant mentalement, mon imagination s'étançonnait d'eux. Cette psychologie des galeries qui est la mienne n'a pas pu ne pas prendre un peu de son ombre et quelques unes de ses veines à ce monde interdit"

"Wasmes et Cuesmes sont des villages borains. Cela s'écrit comme une fin de quinte, comme un halètement rauque de raucheur. D'autres finissent en U : Flénu, Hornu. ceux-là sonnent drus et obtus. Puis il y a le gnon de Quaregnon, pan de l'oignon. Aussi la série des IE : Eugies, Herchies, Frameries, la Bouverie qui mettent un peu de vie  dans la toponymie. Enfin, il y a le tout petit Hainin, comme une haine de nain. Moi, je suis né à Boussu, toute boue sue"

"Mon père était couvreur. Je louchais du subconscient : un œil dans la mine, l'autre sur lui. Le gouffre et les hauteurs simultanément épiés, créateurs d'un unique émoi. De mon père, j'admirais le glissement sur les tuiles, en évadé, en rocambole, , mais aussi parfois, la pâle, la lente reptation. C'était un couturier des toits. Il ne pratiquait certes que l'alpinisme des humbles, néanmoins, il connaissait le royaume du vent (...) Acrobate pur de public, funambule méconnu, mon père fût-il mon premier héros ? Je le crois (...°J'étais à son chevet lorsqu'il nous quitta en 1948. Il avait cinquante et un ans, moi quinze. Il s'appelait Nazaire".

"Soutien de veuve, je dus abandonner mes études. Sans cela, je les eusse quand même compromises tant il est vrai que je n'avais à l'école qu'une vague  intelligence des mots, non la volonté de réussir. J'étais un élève affreusement moyen."

"Dans ma famille régnait une sorte de puritanisme sans Dieu. Lorsque je rentrais à la maison, toute trace de la vie des sens avait disparu, balayée désodorisée. J'avais l'impression d'être réellement né dans un chou. Je me prenais  pour un anormal, avec mon sexe en émoi, ma pensée esseulée s'inventant le nu et l'abus dans la nuit lourde".

"La mort de mon père met fin à mon inconscience. Tout ce qui l'a précédé  a été l'enfance des sens. Tout ce qui la suivra sera l'enfance du verbe"

 


 

Extraits



"Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'y aura plus a en écrire que la mort ou le silence?
Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le monde.
L'exploration des ténèbres, c'est lui.
L'extraction de la lumière, c'est lui.
La reconnaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui.
Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui.
Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes."

Insensément ton corps, Cadex (1996)

"Kamalalam était enfin sans racines nationales, tant alors le pays où il est né lui apparaissait artificiel, lourdaud, trop exigu pour son appareil respiratoire et son besoin d'espace; et même sans racines régionales, puisqu'il considérait "son Borinage comme quelque chose qui se mourait, qui perdait une à une ses traditions, la volonté d'affirmer sa différence, qui se laissait détruire par le fallacieux credo de l'unité nationale"
Kamalalam, L'Age d'homme (1982), pages 62-63.

"Vautré sur l'ardoise, progressant vers la flèche, mon père semblait à la merci du ciel, d'une taloche du diable. Il gravitait autour d'une verge immense rêvant d'enfiler les nuées. "
Egobiographie tordue - Quintes (1964)

 


 

 

Bibliographie


Quintes, Buchet-Chastel (1963)
Bannière de bave, Gallimard (1966)
La Terre infestée d'hommes, Buchet-Chastel (1966)
Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel (1967)
Écrits du fonds de l'amour, Buchet-Chastel (1968)
Julie ou la dissolution, Christian Bourgois (1971); réd.Jacques Antoine (Bruxelles) Les Eperonniers (1984)
La Pensée mongole, Christian Bourgois (1972); Ether vague (1991)
L'Ivre livre, Christian Bourgois (1973)
Le Bord de mort, Christian Bourgois (1974)
Les Arts viscéraux, Christian Bourgois (1975);Ether vague (1994)
Sacre de la femme, Christian Bourgois (1977); éd. revues et corrigée, Ether vague (1991)
Discours contre les entraves, Christian Bourgois (1979)
A dos de Dieu ou l'ordure lyrique, Luneau Ascot (1980)
Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot (1980)
Moreaumachie, Buchet-Chastel (1982)
Cahiers caniculaires: écrits au fond de l'écrit, Lettres vives (1982)
Kamalalam, L'Age d'homme (1982)
Saulitude, (Photos Christian Calméjane) Accent (1982)
Incandescence, Labor (1984) + Egobiographie tordue
Monstre, Luneau Ascot (1986)
Issue sans issue, Ether vague (1986) ,(1996)
Le Grouilloucouillou, en collaboration Roland Topor, Atelier Clot, Bramsen et Georges (1987)
Treize portraits, en collaboration avec Antonio Saura, Atelier Clot, Bramsen, et Georges (1987)
Amours à en mourir
, Lettres Vives (1988)
Opéra gouffre
, La Pierre d'Alun (1988)
Mille voix rauques
, Buchet-Chastel (1989)
Neung, conscience fiction, L'Ether Vague (1990)
L'Oeuvre Gravé
, Didier Devillez (1992)
Chants de la tombée des jours, Cadex (1992)
Le charme et l'épouvante, La Différence (1992)
Noces de mort, Lettres Vives (1993)
Tombeau pour les enténébrés, L'Ether Vague  (1993)
Bal dans la tête, La Différence (1995)
Insensément ton corps, Cadex (1996)
La compagnie des femmes, Lettre Vives (1996)
Les arts viscéraux
, L'Ether Vague (1996)
Intensément ton corps, Cadex (1997)

 

Sa voix: http://www.dmnet.be/voix/main/fr/pgatfr/autfr14.html

Hommage à Michel Camus

http://membres.lycos.fr/mirra/bioMCamus.html

Il y a des silences comme ça, plus inouïs que d’autres. On ne se fait pas à leur éternité. Je ne sais comment m’y prendre avec le silence de Michel. Je le voudrais chaque jour recommençant à dire, en nous qui l’avons aimé. Il y avait de son vivant un silence selon Michel, un fort secret de dire, unique, inimitable, tendu à l’extrême, et qui n’avait pas son pareil pour parler à mes fracas.

Mes fracas ne l’écoutaient pas toujours, je le regrette, ils avaient tellement à faire avec la surdité de ma nuit. L’ami me comprenait. Par sept fois, par ses sept livres, il donna sa confiance à mes orgues charnelles. (Claire, je pense à toi, aussi, évidemment).

Non, je ne sais comment m’y prendre avec ce dernier souffle. Ne l’ai pas recueilli, n’avais pas l’oreille à ça. Il était de trop, n’étant pas poétique, le seuil à ne pas l’être, au bout de la longue succession des chants. L’ami a beaucoup chanté. Il a chanté l’amour, l’absolu, la lumière, le jouir, les ténèbres, l’absence de Dieu, le sacre de l’Absence et celui du Désir. Il a tout chanté et jusqu’à la Mort même, la Mort à la fin surtout, sauf qu’en son dernier souffle, il y eut cet arrêt sur non-dit, non-chanté, quelque chose ou quelque rien, mais vraiment, comment savoir quel nom porte, ou à quel mot correspond semblable interruption de tout ?

J’ai vu Michel s’en aller de consomption. Il nous quittait discrètement, sans se plaindre, malgré les ravages. Lents, ces ravages, donc d’autant plus inexorables. Mais il avait l’adieu économe, de ceux qui répondent « ça va » à la stupide question. Pudeur ou résistance, ou les deux, il nous empêchait parfois d’y croire, à son mal. C’est peut-être encore un art, fier et démodé, un « art d’honneur », que de cacher aux proches ce qu’on connaît, dans sa propre chair, du sens perdu de vivre.

J’y ai cru, j’ai bien dû croire à la perdition, alors qu’un certain jour de décembre je me trouvais chez lui pour la sortie d’Orgambide.

Il était là. De moins en moins ici et là, voix et corps décimés. Il rassemblait ce qu’il pouvait de ses esprits, auteur de son Esprit, à demeure, lui, comme une basse continue.

Et pourtant, ce jour-là, quelle chaude présence que la sienne, malgré les vacillations… Quel effort pour ne pas nous manquer, pour qu’on ne manque de rien. Sa générosité… Il me souvient de son regard, grand attentif, attentionné s’il en fut, et transperçant. Trans, préfixe cher au Poète. Trans de transcendance, de transquoditienneté, et j’en passe de ces mots qui semblaient vouloir nous rappeler à tout prix son obsession première : se traverser, se rendre traversable, au besoin par la lance recourbée de l’insatiété du fou. Se porter, sans cesse, au- delà de soi si l’on veut toucher, ne serait-ce que toucher, au sens inatteignable. Sa part de violence… Belle, belle…

Qu’on ne s’y trompe point, ce que j’écris de lui n’est pas triste. La tristesse est crématoire. Elle était au crématorium. Trop de cendre nuit à la mémoire du feu. Aujourd’hui, j’écris que Michel a brûlé, et que visiblement brûlant il le reste, le restera. Il n’y a pas d’urne qui puisse contenir cela qui le consuma. Je ne serai plus triste, désormais, sachant relire en moi les lettres vives de cette incandescence. Et c’est comme un sourire, ou comme une mélodie, qui me vient, soudain, pour ne pas oublier, pour n’oublier jamais cet homme, ni son goût du silence, ni le suivi de ses voix.

Marcel Moreau

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Réjean Ducharme

Publié le par la freniere

Le grand disparaisseur

« Je ne suis né qu'une fois. Cela s'est fait à Saint-Félix-de-Valois en 1941, dans la province de Québec. La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. Je veux mourir verticalement, la tête en bas et les pieds en haut ».
Ainsi parle un écrivain considérable Réjean Ducharme qui demande souvent : À quelle heure on meurt?
On ne lui ré pond pas même si on sait. Qui le connaît vraiment ? Sa vie nous est inconnue.
Il efface soigneusement ses traces comme un loup inquiet pour sa meute de mots. Il daigne seulement laisser quelques balises de livres comme probables preuves de son existence parmi nous, et encore il se tait depuis 1999. Des textes de chansons pour son ami Robert Charlebois, des pièces de théâtre, des scénarios de films, des sculptures et des peintures faites avec les déchets du monde, sous le nom de Roch Plante, et des romans voici ses traces. Et surtout des romans houleux car la houle des phrases viennent briser nos rochers du quotidien sans relâche, jusqu’à ce que le quotidien cède sous l’ironie et le déluge des mots. Plus secret que la neige au printemps, il s’est perdu dans la foule anonyme des villes ou dans l’étrangeté des champs. Seules deux photos de lui nous sont connus, l’une en collégien, l’autre en trappeur, depuis plus rien.
À nous de suivre ses cairns, ses tumulus de vie, tout est dans ses livres, rien dans sa vie privée. Il noircit les pages de son humour noir et tonique, il invente un nouveau langage, une nouvelle parlure. Il crache la vie alors qu’il est mort aux tumultes du monde.
Des mots, des torrents de mots, des laves incendiaires de mots, des avalées de mots, Réjean Ducharme est comme glace en débâcle et il ne nous parle que de la débâcle des jours.
Tous ces mots ont dû être prisonnier de l’hiver des humains et alors ils se libèrent à faire fondre la terre. Lui est mystère, lui est légende.
Troncs d’arbres dérivants, hommes à la rivière, passent ses phrases. Et lui se fait le portageur de tous les billots de l’humanité. Avec leur vie sur son épaule, leur boue contre lui et leur déboire mal tenue en laisse qu’il fait s’échapper dans nos quiétudes. Sa langue unique revivifie la langue-mère française, en lui injectant son parler, son argot, ses jurons, ses images. Tout déborde et tout nous inonde dans ses fleuves sauvages que certains appellent encore des romans. Il est un grand prestidigitateur, un jongleur de mots entre les tours du langage. Il est un inventeur de mots et un voleur de feu. Il recycle tout notre langage depuis le premier matin. Des mots et des mots, il en aura "verser dans les petits trous du téléphone pour avoir l'impression qu'il fonctionne », le téléphone, je ne sais, mais la vie fonctionne mieux en le lisant lui.
Écrivain fantôme, loin des repères sociaux, il envoie de plus en plus rarement un manuscrit qui lui vaut des grands prix littéraires (Grand Prix national des lettres de France pour l'ensemble de son œuvre en 1999 !), lui l’ours blanc inconsolé des banquises endormis en nos cœurs.
L’homme des neiges, c’est lui, et nul n’a la preuve de son existence terrestre.
Ceux qui prétendent l’avoir vu sont dans une grande menterie, ceux qui savent gardent le secret.
Coule le temps, tombe la neige, remontent les saumons, rien n’arrache Réjean Ducharme à sa tanière. Tout ce qui isole délivre. et lui est libre. Plus caché que Salinger, on ne sait s’il est mort ou vivant. Si ses romans n’étaient pas brûlants au bout de nos doigts, on penserait supercherie. Il n’est pas dans notre histoire, il est dans la légende. Il a déjà dépassé le dernier des pièges à loup, les lacets des derniers des hommes. Il va seul là-bas, un air de rock aux lèvres qui gercent.
La coupante lumière de l’absence le rend aveuglant à nos yeux.Sur la glace un reflet, sous les néons un éclair, cela doit être son ombre blanche qui passe.
Il a une écriture en fusion, à la Emile Ajar double de Romain Gary, mais lui est le double de son double. Truculent, halluciné du verbe, totalement imprévisible et déjanté il n’écrit pas, il inonde. Il est totalement délirant et sauvage. Le délire des assoiffés de tendresse. Il a tendu une corde et il dans e dans ses rimes intérieures. Bien sûr le québécois parfois nous manque pour suivre tous les rapides, mais on entrevoit les cascades. On ne saisit pas toute la moisson de calembours, les détournements de mots, les jeux de mots, mais on comprend que la nécessité du fond a créé cette forme. Son écriture est folle, mais « Folie n'est pas déraison, mais foudroyante lucidité ». Son écriture est tordue et de sa torsion sort la vraie vie. La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête dit-il, et elle vient renaître dans nos têtes. Son écriture est une cosmogonie, mais ce monde inventé est hélas le nôtre même si nous ne pouvons le comprendre.
Un jour, tous ses personnages fort en gueule, et haut en couleur, se dresseront sur le perron de ses livres et crieront : l’auteur, on veut l’auteur !
Il n’entendra même pas et tournera les talons, comme toujours. Il ne sait que disparaître toujours plus profond au profond du trou de sa solitude.
Le soleil des autres ne doit pas le voir, lui nous observe.Tous les petits boulots, il les aura faits aussi il sait de quoi il parle en parlant de la société et ce n’est pas fiction littéraire s’il met en scène des héros qui veulent refaire le monde.
« Qui laisse une trace laisse une palie » (René Char), tel semble être sa devise. Là où il est, il nous tient encore en joue avec le fusil de ses mots.
Surtout ne pas aller vers lui, ne pas le brusquer, ni le débusquer, ne pas l’appâter avec les morceaux de viande de la gloire, le laisser vivre sa vie de loup. . "Quelqu'un qui m'aborde, c'est quelqu'un qui veut quelque chose, qui a quelque chose à échanger contre quelque chose qui est pour lui d'une plus grande valeur, qui a une idée derrière la tête. Je les vois venir avec leurs gros sabots. Ils ont quelque chose à vendre. Merci! Je n'ai besoin de rien. Repassez !" (L'avalée des avalées). Ecrivain sans visage et sans corps, il s’incarne dans la dérision et la poésie. N'aidez pas la vie à se moquer de vous et lui aura fait de sa vie une grande moquerie pleine de sève et de vie. Il aura été un cri puissant hurlant, parfois haine et révolte et finissant dans un rire désespéré. Ce cri plus que le Saint-Laurent aura remonté la terre entière. Il aura eu la « peau de ses eaux ». Il recueille tous les débris du monde, et lui-même met le monde en débris. « Comme ces espèces d'anges qui sourient dans la rue à l'antipathique inconnu que l'on est tous quelquefois, ou qui parlent pareil aux fous parce qu'ils sont sûrs que les mots sont porteurs de chaleur ». Lire Ducharme est une descente de fleuve en crue, mais quelle aventure ! C'est « prendre un vol d e nuit ». Si vous ne devez lire qu’un livre, lisez L'Avalée des avalées.
Il y a du tragique, du merveilleux, de la tristesse, de la tendresse en grappes, de l’humour à couper au couteau, mais surtout il y a l’enfance vivante.
"En grandissant, un enfant s'use", Réjean Ducharme ne se sera pas usé, et il aura gardé vivace rage, douleur et lucidité enfantine et « l'adulterie », ne l’aura pas eu.
Fables fabuleuses ses romans sont simplement une immense soif d’amour absolu.

Gil Pressnitzer (sur Esprits nomades)

Œuvres publiées


L'Avalée des avalés, roman, Paris, Gallimard, 1966 *
Le nez qui voque, roman, Paris, Gallimard, 1967 *
L'Océantume, roman, Paris, Gallimard, 1968 *
La Fille de Christophe Colomb, roman, Paris, Gallimard, 1969
L'Hiver de force, roman, Paris, Gallimard, 1973 *
Les Enfantômes, roman, Paris, Gallimard, 1976
Ines Pérée et Inat Tendu, théâtre, Montréal, Leméac/Parti pris, 1976
HA ha!..., théâtre, Paris, Gallimard, 1982
Dévadé, roman, Paris, Gallimard, 1990 *
Va Savoir, roman, Paris, Gallimard, 1994 *
Gros mots, roman, Paris, Gallimard, 1999
* Ces titres sont disponibles en collection de poche chez Folio
Œuvres non publiées
Le Cid maghané, théâtre, 1968
Le marquis qui perdit, théâtre, 1970
Morceaux du grand Montréal,1995.Scénarios de films
Les Bons débarras, réalisé par Francis Mankiewicz, 1980
Les Beaux souvenirs, réalisé par Francis Mankiewicz, 1981

 

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