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Vers un monde plus vaste

Publié le par la freniere

L'avenir piétine devant des portes closes. Sa peau de plus en plus ressemble à du métal. Un clapet de plastique a remplacé le cœur. Ses genoux plient comme des joints de culasse. Certains mots se ressemblent. Il est normal de confondre l'effraie avec l'effroi. Les mots crissent parfois comme du sable entre les dents. On ne joue pas avec le feu sans se brûler les ailes. Le dernier mot est le premier. Je cherche entre les deux. Ça me permet de croire que j'écris quelque chose. Je dois trouver des portes dans une muraille d'écriture. Les pas qui marchent sur la neige s'en iront sur la cendre. Toutes les âmes rejoignent les fantômes des murs. Dans le halo des lampes, l'oeil s'accroche à l'ombre, le reste à la lumière. La cendre reste seule à témoigner du feu. Il ne faut presque rien pour écrire, de l'encre et du papier, un peu de chair et d'âme. Les hommes ont beau mourir, les femmes n'ont de cesse de les remettre au monde. Nous sommes tout à la fois ce qui nous tue, ce qui nous permet d'être, ce qui nous rend vivant. Présent par petits bouts, l'homme existe dans l'absence. On invente sans cesse ce que l'on veut toucher. L'âme du bois sait tout des femmes et des maisons, des hommes et des cercueils. J'ouvre toutes les portes comme on ouvre les bras. Je regarde le ciel comme on ouvre les ailes. Je ramasse les miettes comme le font les moineaux. Je picore du rêve dans la poussière du réel. J'attrape la pluie avec le fil de l'air, un peu de l'infini entre les pattes de mouches. Elles vibrent sur la page au moindre coup de cœur.

 

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En s'appuyant sur le passé, le présent boite en double. Du temps où les pendus fleurissaient les gibets, les arbres n'osaient plus sourire. Des nuées de charognards envahissaient le ciel. Aujourd'hui, à la vitesse où les hommes s'entretuent, on enterre les morts au bulddozer. Des nuages de drones quadrillent l'espérance. Quand il arrive que les bombes atteignent un cimetière, les morts meurent deux fois dans les tombes éventrées. Les ossements s'éparpillent et déchaussent les dalles. On craque une allumette dans les secrets de paille et l'air fait le reste. Mes phrases seront toujours plus grandes que moi. Il est rare que l'homme se maintienne à la hauteur des sentiments. Les bruits de bouche n'empêche pas le silence des fleurs. Chaque mouvement du monde, chaque geste du chat, chaque poussière dans l'oeil, tout ce qui bouge, le mouvement des arbres, chaque ressac, tout ce qui naît, l'éclosion d'un œuf, la laitance des truites, est une phrase de plus sur la page des nuits ou la prose des jours. Il n'y a pas si longtemps, on se foutait pas mal de porter le kippa, le crucifix ou le tchador. On rêvait d'être nu à chaque heure du jour. Qu'est-il donc arrivé? La légèreté est aussi sérieuse que la mort, aussi profonde que la foi. Il faut beaucoup de petits riens pour faire un tout. Les pieds crachent leurs pas un à un sur la terre. La glace sur le lac n'empêche pas l'eau de penser. Les mots ne coïncident pas toujours avec le monde qu'ils décrivent. Certaines phrases louchent devant l'horreur. Le sang bourdonne à mes oreilles. Des images volent en éclats. Elles s'accumulent en poussière dans mes petits carnets, un pour la route, un pour la table. J'ajuste mon regard, un œil de colère, un autre de lumière. Écrire me redonne mes galets et mes billes d'enfance. Mes carnets s'agrandissent à regarder le ciel. Les petits mots souvent laissent croire au bonheur. Le ciel pousse en vrac dans le dos de chacun.

 

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Le temps se met au chaud. On dirait même que la neige va pleurer. Je creuse ma présence avec l'encre des mots, mais l'encre se dilue sur la terre et la neige, s'efface sous la pluie et se fait porter pâle quand les ombres s'allongent. Chaque page est un jour à la fois. Je vole des mots d'abeille sur les lèvres des fleurs. Je touche à tout pour être en vie, une peau nue, un bord d'évier, le barreau d'une échelle. Après la neige vient la pluie et le sourire de l'herbe. Le vent se tait et l'air est nu. Assis le cul sur la pierre, la terre passe en moi. La sève monte jusqu'à mes yeux. Il suffit d'un arbre pour soutenir le monde, d'un petit doigt ou d'un poème. Parler des vers de terre ou des tomates, du pollen et des arbres, c'est déjà parler de l'homme. Mon cœur bat sur la page. Le temps passe avec le silence et le vent dans les arbres, avec les images et les mots, avec le doute et les fantômes égarés dans les ombres. Les arbres continuent dans l'ellipse des planches. Des épaules du tronc à leur tête feuillue, ils font de l'embonpoint avant de servir de table, de mur ou de boiserie. Quand j'écris penché sur un bureau, il y pousse des fleurs, une forêt entière et deux ou trois nuages. Quand j'écris dans mon lit, les draps deviennent un fleuve. Des cailloux flottent entre deux oreillers. Je raconte des broutilles, mais chaque brin d'herbe est un pays, chaque arbre une cabane à moineaux, chaque montagne un univers. Quand les nuages abreuvent les racines, les pruniers deviennent mauve, les pommiers blanchissent, les cerisiers sont piquetés de rose, les bouleaux muent comme des couleuvres, les vieux saules s'inclinent vers le lac. L'angle des toitures s'aiguise. Les courbes de la route bombent le dos. Le fil bleu des geais court d'un sapinage à l'autre, ameutant les mésanges et les derniers piverts. Ce qui entre dans les phrases est plus immense que moi. Chaque paysage recueille ce qui n'est pas dit. Chaque mot laisse de l'encre sur la page comme une bave d'escargot. Quand on ferme les yeux, les images continuent sans nous. D'autres regards les dévorent et s'y cassent les dents. Il n'y a pas un œil de pareil, plusieurs doigts dans une main, plusieurs mains dans un geste, plusieurs caresses de possibles. C'est par elles que la terre monte au ciel. Les hommes sont semblables, mais pas un n'est pareil. La vie est féminine, la mort tout autant.

 

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Sur la fourche des arbres, les feuilles servent de foin. L'automne les vendange à l'arrivée du froid. Je suis passé des cordes de bois aux piles de livres, de la résine aux doigts à l'encre sur la peau, de la chaleur du feu à l'électricité. J'interroge la table et les montants du lit. Se souviennent-ils de l'arbre, de la sève et des feuilles, du vent dans les ramures, du ramage des pies, de l'entêtement des pics. J'apprends de nouveaux mots, mais je perds le silence, le hurlement des loups, le craquement des branches. En prenant mon café, les mots rampent de ma gorge à la page. Le ciel sent l'oiseau quand les bourgeons renaissent. Le bleu du ciel s'appuie sur le gris des montagnes, même si l'hiver efface tout, le rose bonbon des fleurs, le vert vivant des plantes, la terre violacée. Le bitume a rongé le romantisme des sentiers, abreuvant les racines d'un gazoil putride. Une pépinière de pylones a remplacé les arbres et les odeurs d'essence les vapeurs de la soupe. Il n'y a plus de fil téléphonique, mais chacun a gardé son fil à la patte, soit la cravate, soit la cravache. On n'entend plus chanter la bêche, mais le teuf-teuf des machines. L'auberge espagnole des Bois-Francs ne logera bientôt plus que des épinettes noires et des sapins de Noël. Où l'on montait vers l'essentiel, les pieds des éoliennes écrasent l'espérance. Il est difficile de faire de la raquette entre deux skidoos ou du ski de fond entre deux meutes de quads. On ne meurt plus de froid, on s'écrase en voiture, une bière à la main. Les phares des voitures se font des ronds de jambe pour éclairer le vide. À St-Fer où j'habite, la partie basse rejoint la partie haute. C'est le début des Appalaches. Un escalier de terre offre ses marches pour semer, ses érables à sucrer, ses fontaines à boire. C'est à pied qu'il fait bon s'y perdre. Du haut de la colline au domaine des cent ans, je me ressource quelque fois. Je m'enrobe de mots les jours de grand vent. Ce n'est pas le Mistral mais le Noroit qui pique. Je cherche les maisons de la couleur du pain, l'odeur des étables où palpite la chaleur des vaches, le crottin de cheval qui fume sur la neige, les chapelets de boules noires qu'égrènent les chevreuils, les résidences d'oiseaux joukées en haut des arbres. Les auvents couverts de neige ont l'air d'un bonnet qu'on tire sur les yeux des maisons. Un doigt d'enfant dessine sur le givre des vitres. De la bouche des granges sort une langue de glace.

 

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Il n'y avait pas d'enfant dans le jardin d'éden. C'est de là que vient le malheur. Un monde sans enfant est un monde sans rêve. Il faut toutes les parties du corps pour apprendre à connaître, un duvet de poussin, la plèvre d'un poumon, le cal sous les pieds, les pas en file indienne, les ailes de l'azur qu'on imagine aux anges, le ventre d'une femme tel un tambour de peau, les globules rouges du sang, une métaphysique aux prises avec la vie. Ce n'est pas grave qu'un oiseau claque du bec et rate son virage, qu'une fleur se balance et perde ses pétales. L'oiseau le sait, la fleur aussi. Tout ce qui vit retrouve l'équilibre. Cherchant l'invisible où l'on croit tout savoir, je n'ai trouvé que les mots, pas le pourquoi des choses, mais la matière de l'âme. On entrevoit l'hiver l'architecture des arbres. Le silence de la ville est étrange à cinq heures du matin, avant l'éveil des oiseaux. J'ai troqué la seringue pour la piqûre des ronces ou celle des abeilles. De jeux de mots en émois, j'ai appris à parler. J'aime la fleur la plus humble, la plus petite aiguille de pin. À la campagne, on entend toujours quelque chose. Il y a toujours le chant du vent, le cri des bêtes, la rumeur des fantômes. L'oreille s'habitue au murmure des abeilles. Même les fées ont des froissements d'ailes. Les gnomes toussent en se tirant la pipe. Les pics jouent du marteau-piqueur sur l'écorce des arbres. Les broches de clôture noircissent d'étourneaux. Le ramage des trembles est un miroir aux alouettes. La charrette du ciel décharge ses orages. Les éclairs piquent les nuages comme des crocs de débardeur. Les yeux des bourgeons s'ouvrent au soleil. Les érables qu'on entaille ont une sueur sucrée. Les mésanges affamées se roulent en boule. Leur duvet d'oison se transforme en pelisse. Il faut geler longtemps avant que la chenille devienne un papillon. Mille ruisseaux dévalisent les collines et dévalent vers le lac qu'ils gonflent d'eau de source. Le vert s'unit au gris et l'ocre délavé se mélange à l'azur. De colline en colline, je grimpe entre les bras des arbres. Le vent qui me dépasse revient rôder derrière mes pas, me laissant mille odeurs à déchiffrer du nez. Le même vent me caresse les hanches, le vent qui fait des bulles dans le sirop de l'air. Pour monter vers le ciel, la terre se plie et se déplie en collines de roc. Elle accompagne ses ruisseaux de la cime aux racines. Il y a partout des lacs recueillant l'eau de pluie, des pluviers, des colverts, des huards, même des balbuzars. Les gestes de chacun tiennent la peau du monde. Il faudrait se coordonner comme le font les arbres pour soutenir le ciel.

 

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Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

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Voyage avec ou sans connexion

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Voyage avec ou sans connexion
Voyage avec ou sans connexion

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Monique Miville-Deschênes

Publié le par la freniere

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On dit que tu as bon espoir

Publié le par la freniere

Le poète Ashraf Fayad (né à Gaza en 1980) a été condamné à mort par décapitation, le 17 novembre 2015, pour apostasie (renoncement à la religion), au motif que ses poèmes contenaient des idées blasphématoires. Il s’agit, après cent cinquante exécutions en 2015, d’un nouvel acte d’obscurantisme et de barbarie d’une monarchie absolue de droit divin, dont la France est l’un des principaux fournisseurs d’armes.

Mardi 2 février, après son appel, un nouveau verdict est tombé : sa peine a été commuée en huit ans de prison et 800 coups de fouet. L’avocat d’Ashraf Fayad, Me Abdel Rahman-Al-Lahim, a déclaré suite à cette décision de la cour que son client ferait de nouveau appel et n’abandonnerait pas son combat pour la liberté.


On dit que tu as bon espoir

de réussir à voler

et de défier le trône

D’abroger les ablutions de la nuée

d’enfreindre les lois de la Création

et ce que Dieu a ordonné

aux autres oiseaux d’accomplir

Dieu sur son trône

Il assure leur subsistance

à toutes les créatures à plumes

qui s’en vont rassasiées

alors que tu dois te lever tôt

le ventre creux

pour aller ramasser les immondices

dont les gens se sont débarrassés

et pour te parfumer

avec l’émanation des charognes

étalées à perte de vue


 

Ashraf Fayad


 


 

Publié dans Poésie du monde

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Qu'est-t-il donc arrivé ?

Publié le par la freniere

Le plus petit pouvoir rend les hommes médiocres. Sous l'habillement des chefs ou la défroque des esclaves, la nudité reste la même. À l'échelle planétaire, l'humain s'enfonce dans sa merde et la vulgarité. N'est-il pas étrange que la liberté rétrécisse avec la prolifération des caméras? Depuis que l'économie tient lieu de morale, il n'est pas étonnant que les écarts sociaux s'élargissent. Tout est noir ce matin. Il pleut et les nuages crèvent le toit. J'attends le retour du soleil. Il me faut peu de chose, un salut de la main, un ronronnement de chat, un sourire d'enfant. Je me bâtis avec des mots une maison métaphorique, tout en sachant au fond de moi, qu'elle ne protège en rien du désastre. On croit sortir du monde que l'on trouve pesant, mais l'écriture ne remplace pas l'homme. On reste un père de famille, un voisin, un ami. On est toujours en retard d'un siècle ou d'une année, d'une phrase ou d'un mot, d'une gare ou d'un train. Même en sachant la vanité de la chose, je reviens toujours vers la page. Je n'attends pas le Messie, juste le sourire d'un homme honnête. Coïncé entre le rythme d'une phrase et le sens des mots, je titube sur la page. De la rose trémière à l'abeille qui tète, le pays de l'enfance est à réinventer. Je découpe dans l'ombre une grand-mère en papier.

 

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À ceux qui pensent tout avoir, il manque l'essentiel. Tout enfant porte en lui un avenir défunt. Au poignet du mort, la montre marche encore, mais chaque heure à venir est déjà passée. À Black Lake, on ne sait plus quoi faire des haldes minérales. Rien ne pousse dans la poussière d'amiante, que des sapins chétifs aux poumons rabougris. Je vis entouré d'un troupeau de collines et de petits feuillus gorgés de sève et d'eau. L'or bleu a remplacé l'or blanc qui a pourri le pays. C'est le début des Appalaches. La pierre et l'herbe se disputent la neige, le soleil et la pluie. L'espace s'arrache à la plaine et se rapproche du ciel. La lumière somme les sommets. Les arbres sont plus sensible à l'air, à la vie des plantes, à l'odorat des pierres. Le soir vient. Il a cessé de neiger. La glace du lac se remet à craquer sous le balai du vent. L'ombre s'allonge pour y boire. Le froid ne tue pas tout, mais il coupe la parole. Il suffit de sauter, de remuer les bras, pour que le sang reprenne sa course. Les mots sortent en buée. Le sang réclame sa portion d'oxygène. Les pensées galopent de nouveau. L'herbe sous la neige ne se sent pas vaincue. Elle prépare son retour. Le plus solitaire des hommes n'est jamais seul. Il habite un paysage. Tant d'éléments lui parlent. L'haleine de chacun se mêle au grand souffle du monde. Est-ce à moi que les oiseaux font signe? Que m'indique le doigt crochu des arbres? Mon stylo coule encore. J'aimerais que passent entre mes lignes ce quelque chose qui court les routes, le vent du large, la chaleur ou le froid. À défaut d'un ruisseau, je laisse à mes enfants un peu d'écume au bord de l'eau.

 

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Il neige depuis 2 jours. On a fini par avoir un hiver à trois broches. La langue verte d'un pin lèche le bas du ciel. Le vent est de passage. Emmitouflé de laine, je m'avance vers lui. Peu importe le froid, je cueille du romarin à l'intérieur du monde. Je parle aux sapinages dans les ombres du soir, au rêve des rivières, aux arbres millénaires. Je n'écris plus du bout du monde, mais du bout de ma vie. La bouche en forme de main, je suis devenu sans le savoir un mendiant d'images. Quand on n'a plus de source, il faut boire de la tisane dans un verre en plastique ou du gros gin dans une tasse trop fine. Je préfère boire à la fontaine avec les mains en forme de coupe. Du son le plus infime au changement de lumière, il faut porter son œil jusqu'à l'extrême limite de l'instinct. La vie renaît, parfois le nez cassé, les oreilles en chou-fleur, mais le cœur bat toujours. Les tic-tac s'emmêlent et se répondent entre eux. On ne peut plus se perdre. Il n'y a plus de chemin. Il faut tracer la route, goûter le pain ou le sel des larmes, croquer à dents de lait ou rire à dents de loup, flairer le vent comme une bête, s'intégrer à la nuit, à la peau des arbres, aux pierres de la terre. On ne sait jamais où nous mènent les mots. Entre les phrases, de longs silences craquent, bourrés de sens. On dit toujours trop de mots. Les derniers écrasent les premiers. C'est comme ça. On veut toucher le monde, mais le bras s'accroche au vide. Je parle comme une ombre qui cherche la lumière.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

Publié dans Prose

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J'ean-Luc Gastecelle

J'ean-Luc Gastecelle

Publié dans Poésie du monde

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Le temps des hirondelles

Publié le par la freniere

Mon enfance s'est écroulée dans les hautes herbes
tintamarre d'un monde en furie
villes radieuses dénuées de réalité
la guêpe nimbée d'aurore métamorphose le pollen
j'ai connu l'idylle des illusions douloureuses
j'ai côtoyé les pierres fouillé les sables
que de syllabes manquantes ourlent mes paroles
je ne suis que fièvre et fatigue
un étranger suspect dans les rets de la lumière
des sources jaillissent de mes poignets
comme un sang transparent irriguant le néant
il est si loin le temps des hirondelles
à quoi bon maintenant ressasser les roses anciennes
j'ai lu tant de livres que j'ai fini par tout oublier
mon existence tourne sur elle-même
comme une galaxie en forme de nautilus
mes amis ne savent plus où j'en suis
ils ont trop de travail trop de problèmes à résoudre
j'admire leur solitude dans les lueurs de l'arc-en-ciel
qui pourrait me tendre un poème d'amour me rendre
le goût onctueux du lait de l'espérance ?

 

André Chenet

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Hughette Gaulin, soeur de feu

Publié le par la freniere

Hughette Gaulin, soeur de feu

«Vous avez détruit la beauté du monde!» Tel est le cri ultime lancé par la poète Huguette Gaulin alors qu’elle s’immole sur la place Jacques-Cartier, à Montréal, le 4 juin 1972. C’est aussi sur ces mots insoutenables que renaît la série Point final consacrée cette fois aux disparitions marquantes d’écrivains québécois.

Le Vieux-Montréal des années 70, celui de l’hôtel Nelson, des bars, de la jeunesse étudiante, de la montée du féminisme et des mouvements écologiques dans l’insoutenable mémoire de ce fait divers à la une des journaux. Dans mes souvenirs d’adolescente : les objecteurs de conscience, la petite fille brûlée au napalm courant dans une rizière dans l’interminable guerre du Vietnam, l’étudiant tchèque qui répond par le feu contre l’entrée des chars dans son pays et le fantôme de cette jeune femme, Huguette Gaulin. Les événements ne subsistent parfois que par une certaine arrogance.

La poète n’a que 27 ans quand elle s’immole par le feu. À partir de ce geste, on fait d’elle un personnage public. Quelques mois auparavant, elle a quitté mari et banlieue, habite seule avec son fils un modeste logement du Plateau-Mont-Royal. En consultant son carnet de notes, demeuré jusqu’à aujourd’hui inédit, elle écrit parlant de ce temps vécu: «Elle frémit à voir son visage joliment découpé d’entre les appareils électriques de la cuisine.»

Ce portrait est celui d’une femme qui manifestement se sent à l’étroit dans son rôle d’épouse et de ménagère. Vie et poésie semblent être imbriquées dans ce quotidien porté par une grande colère. Entre «je» et «elle», ce moi soumis aux déchirures définit dans ses multiples images l’identité de cette jeune femme qui se pense en rupture avec son monde.

 

Une esthétique de la résistance

Contrairement à d’autres suicidés, la poète a laissé peu d’indices sur les raisons de son geste. Sans doute son projet est-il à l’état de sensations, de sentiments, d’images qui l’assaillent. Gaulin construit le deuil de soi dans ces fragments, matériau de l’écriture à venir; certains sont tapés à la dactylo, d’autres écrits à la main multipliant les ratures, les reprises, les mises au point.

Ils oscillent entre récits oniriques, souvenirs d’enfance, journal intime qui accorde une large place à son fils et à son quotidien de femme à l’étroit dans un monde qui ne la satisfait pas. «J’allais faire l’amour avec le feu puisque je ne trouvais pas de compagnon plus puissant, plus tenace. J’allais me pervertir dans le feu, me laver à même les cendres», écrit-elle. Les blessures qu’elle s’infligera semblent provenir de cette difficile réunion entre le corps et l’esprit. Est-ce de se sentir déjà morte que de se voir ainsi touchée par les flammes?

Les frères Marcel et François Hébert sont ses voisins et amis. Elle leur confie et travaille avec eux son premier manuscrit d’abord soumis à L’Hexagone puis aux éditions du Jour. Pour subvenir à ses besoins, elle occupe de petits emplois. Elle lit Lautréamont, Nicole Brossard, Anne Hébert, Jacques Ferron, Nelligan. De son vivant, ses poèmes ont été publiés dans les revues Les Herbes rouges et La Barre du jour. Son oeuvre courte et percutante, «Lecture en vélocipède» regroupe trois recueils —Nid d’oxygène (1970), Recensement (1971) et Lecture en vélocipède (1971) —, et paraît aux éditions du Jour à l’automne 1972, quelques mois après le triste événement.

Rien dans ses poèmes n’annonce sa mort. Des mots, des vers devenus squelettes, fantômes, restes, os polis, fondés sur une esthétique de la résistance. Le travail ascétique sur la langue révèle une écriture qu’on a souvent à tort qualifiée de formaliste. Ce recueil posthume ne peut être relu à travers le prisme de l’autobiographie mais plutôt avec l’ardeur de ce moi soumis aux déchirures luttant contre le silence, laissant l’indéchiffrable se découvrir. Les vers du premier poème de Nid d’oxygène :«o588 / cimetière de la Côte-des-Neiges / le soleil ronge aérolithe à cinq heures»pointent la tombe d’Émile Nelligan, figure tutélaire, ange noir.

 

«Je lutte»

Le dimanche 4 juin, le temps est à l’orage. Avant de partir, dans cette manière d’être prête après un long et douloureux travail, elle laisse une note et un testament olographe à son ami «François, amitiés. Je pars, il n’est pas onze heures […] un matin on enfile sa jupe, on sourit, on n’a plus envie de rien.» Sur un stationnement étagé adjacent au château Ramezay, là où Nelligan a triomphé en déclamant La romance du vin, la jeune femme se réfugie sous un arbre, asperge d’essence ses vêtements et y met le feu devant des témoins impuissants.

Un policier en civil attablé à une terrasse de la place Jacques-Cartier accourt et tente d’éteindre les flammes avec des journaux. Le gardien d’un édifice de la rue Notre-Dame affirmera qu’il a vu une femme passer transportant avec elle avec un bidon d’essence bleu. Elle succombe à ses blessures à l’hôpital Saint-Luc. Demeurée lucide jusqu’à la fin, elle survit deux jours dans ce sacrifice qu’elle s’est imposé: «Je lutte contre la terre […] contre des forces meurtrières; je lutte parce qu’il y a des façons indécentes de mourir», écrit-elle dans son carnet.

Pendant cet été 1972, la disparition tragique de la jeune femme donne lieu à une petite vague de suicides, l’effet Werther. En consultant les journaux de l’époque, récits et photos les raccordent de proche en proche; un jeune homme s’exécute dans le métro en laissant un poème en guise d’adieu, une femme se condamne en mettant le feu aux rideaux de son appartement, une autre saute dans le vide depuis son immeuble sur la rue Papineau.

Dans son testament laissé le jour de son suicide, Huguette Gaulin demande à être incinérée réitérant son désir absolu d’amour. En lieu et place du stationnement où le drame s’est déroulé, un espace public vert et fleuri a été aménagé. Rien à cet endroit n’honore sa mémoire, mais ce qu’elle a imprimé en moi est suffisant pour que je la voie surgir chaque fois que j’y viens en pèlerinage.

Carole David    Le Devoir

D’après une idée originale du quotidien Le Temps

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ile Eniger

Publié le par la freniere

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Au bout du compte

Publié le par la freniere

Au bout du compte, toute charogne se fait cendre et le charbon devient un diamant. La peau des pieds s'use vite quand on marche pieds nus. Elle se fendille sur la chaleur des roches. Une semelle de corne finit par endurcir les pas. Le verbe être supporte tant de choses. Il se bataille avec l'avoir. Avec l'âge, le temps se fait plus petit. Les journées raccourcissent d'heure en heure. Le vent s'agite comme un chiot remue sa queue. Il en tombe des larmes. Elles ne coulent pas par paire comme elles le font sur la joue des fillettes. Elles dégorgent un paquet d'étoiles miniatures, des étincelles de mémoire. Les sons éclatent en bulles. On doit les accorder avec le bruit du cœur. Le monde est une cantate immense. Le cœur couvert de rustines, je ne marche presque plus. Je m'ennuie de ce temps où ma plante des pieds était une machine à écrire. Le cœur ouvert à tous les courants d'air, je m'enrhume d'angoisse. Les idées sont trop petites pour la grandeur du rêve. Je m'émerveille d'un caillou, d'un brin d'herbe, d'un ruisseau. C'est dans la vie qu'il faut puiser des leçons de vie, non dans les religions, chez les petits moinillons à quoi ressemblent les mésanges, le calice ouvert des tulipes, le sexe coloré des fleurs où rôdent les abeilles, les érables en dormance attendant le dégel, le vol des oies sauvages, la beauté bleue des orties que ses épines protègent, la pomme au bout d'une branche, la montée de la sève. L'âme se vide sans cesse. Elle se dilue comme un léger brouillard. Il faut toujours la remplir. On n'a qu'à regarderle monde, le soleil qui se lève, la lune qui se couche, l'orignal qui boit, la mère qui allaite. À chaque montée, il faut bien que le cœur manque une marche. C'est là qu'apparaît la poésie ou la musique. Je n'ai plus de patrie qu'à travers mes mots. Je bois la nuit à même les ténèbres.

 

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L'audace du langage nous en apprend plus que l'audace des gestes. Le froid qui fait serrer les dents hache menu la moindre des p

a

 r

  o

   l

    e

     s

      .

Les mains cherchent à voir tout ce qui n'est pas nous. Les veines se recroquevillent sous la peau. Ce qui nous excite l'été n'existe plus l'hiver. C'est comme un autre monde. Il faut remuer sans cesse pour ne pas geler sur place. D'un jour à l'autre, le bleu du lac est devenu tout blanc. Mes raquettes sont prêtes pour la longue traversée. Le ciel crache sur le toit des maisons. J'écoute craquer les branches. Des flocons virevoltent dans la musique blanche. Quelques notes patinent sur une portée de glace. Le vent griffe les arbres comme un chat dont la patte s'obstine. Le froid aussi s'entête. Aucune main n'avance sans réfléchir. Il n'y a pas vraiment de gestes manqués. Chaque pas fait sa route. J'écris en noir et blanc quand les images se décolorent. Les vieux mots gardent la langue en vie face à la novlangue des médias. Il arrive un jour où il ne reste que les miettes dans la salle du festin. On fait ce qu'on peut lorsque le temps lui-même se vide. Des nappes de brouillard embrument les maisons. Que faire de cette gravité répandue dans les gestes? La bouche est reliée à la pensée. On meurt quand on refuse de manger ou de parler. Il arrive parfois que l'homme sonne juste. Ses cris se mêlent à ceux des bêtes. Il s'habille comme elles du même paysage, de neige et d'eau de pluie, de chaleur et de feuilles, de roc et de pollen. Je me sens du Québec par ses lacs et ses rivière, par les arbres et les bêtes, par les hommes et les mots. On met plus de chaleur dans la parlure du froid. C'est par la plante des pieds que naissent les images, blanches en hiver, mais chargées de couleurs dans les autres saisons.

 

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Les Havanes ventrus dans leur écrin de bois sentent les cuisses cubaines. Il y a des jours où tout est plein, d'autres où la ligne d'horizon s'échappe sur le vide. Un œil sur la page, l'autre plongé dans les menus détails, il me manque quelque chose pour habiter l'instant. Il y a des jours où rien ne se rejoint. Il faut des mots pour que tout coïncide. J'éclaterai un jour ou l'autre comme la grenouille de la fable. Mon foie n'est pas truffé que d'alcool, il l'est aussi de mots. Je tombe de partout, la cervelle en éclats. Je la reconstitue au fur et à mesure, un jour d'été, un soir de neige, une page de Cendrars, un baiser sur le front, une blessure au pied, un cœur sur la main, un dernier verre pour la route, deux ou trois vers de Pirotte, la course d'un lièvre, le sourire d'une femme. Les peines de cœur laissent des cicatrices que l'on prolonge en mots. Ce n'est pas par paresse que je n'écris pas de roman ou rarement des poèmes, mais pour garder ma liberté. Je n'ai jamais aimé les poteaux indicateurs. Ils ne mènent jamais où je veux. Ils nous éloignent du principal. Le même vent qui pousse les nuages courbe les bras des arbres, ceux des bonhommes de neige et des épouvantails. Dans le grand corps du monde, si le cœur à l'ouvrage a des ratés, il ne faut pas que le cœur d'aimer cesse de battre.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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