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Merveilleux

Publié le par la freniere

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Tu es si loin

Publié le par la freniere

Nous étions si bien tous les deux à caresser un loup, à regarder la pluie en larmes sur la vitre, tant de petits soleils. La vieille chaise a verdie où nous étions assis. Des fleurs y poussent en souvenir de toi. Je voulais mordre à la même pomme, planter le même noyau, toucher la même écorce. Je voulais marcher avec toi, longer les rives, arpenter les sous-bois, faire craquer les doigts de l'air. Je voulais dormir avec toi, ajouter tes collines à mon paysage, ton feuillage à mes branches, tes lèvres à ma bouche. Je pense toujours à toi. Je t'écris. C'est bête, mais je vis. Je vis pour toi là-bas où la mémoire perd son sang. J'apprends à lire de loin les mots que tu écris. Je ne suis pas là où j'habite. Je suis là-bas où tu vis. J'écris avec une main sans corps pour retrouver ta chair.

Ta photo sur le mur retourne à son négatif jusqu'au moment où elle fut prise. Tu me regardes ici, et pourtant, je suis là-bas, derrière ton dos. Je t'accompagne quand tu quittes ton corps. Je me fond dans le paysage comme la flèche dans son but et le désir d'être là. Avec les années, les étés qu'on a vécus ensemble restent jeunes. Ils tintent dans mes phrases comme des campanules. Ce qui était ne sera plus, et pourtant je le vois. Une nuée d'oiseaux se pose sur une île. Dans la maison de l'air, un pays infini baigne le blanc des yeux.

Écartelé entre les continents, je rêve d'un point commun sur la planète et au-delà, d'un grand lit calme dans la maison de l'air, d'une verdure commune dans les herbes du corps. La tendresse est une force à deux. L'herbe sent bon lorsque je pense à toi. Ton eau fraîche coule en moi comme un ruisseau de vie.

Il m'arrive de rêver de la même façon que je vis. Nous avions 9 ans. Je te traînais dans une voiture d'enfant, une voiturette de rêve. Tu étais toujours amie avec un autre, mais moi je regardais à travers tous les trous, les fissures, les grillages de l'air. Ta petite robe à pois écartait le malheur et ta poupée de son me faisait les yeux doux. Le soleil nageait sur tes taches de rousseur. Nous nous sommes perdus dans les grandes lignes de la ville, mais nous sommes retrouvés parmi les souvenirs. Dans le tissu du monde, un fil nous relie l'un à l'autre. La chambre close de tes bras s'est ouverte pour moi. Le lit où nous couchons nos vies est une longue rivière. L'amour est un passage à gué, un survol d'oiseau avant de nidifier, un nid pour la chaleur des œufs et la rumeur des eaux.

Il m'arrive de rêver comme les fleurs éclosent. Tu as laissé tes pas sur le tapis rouge de mes veines, des éclats de soleil dans l'ombre qui me suis. La vie ne baisse pas les bras, mais unit ceux qui s'aiment. L'espace bouge comme un doigt dans la bague du temps. Il me suffit d'un mot pour que roule encore la petite voiture, pour que le vent décoiffe tes cheveux en broussaille. Chaque matin, je regarde le ciel. Les oiseaux m'apportent des nouvelles de toi. Ces facteurs à plumes distribuent les sourires tout autant que les larmes. Je t'écris des poèmes dans les marges des pages. Hier est aujourd'hui et demain sera toi. La route du paysage est une clef vers toi.

Je voulais te présenter mon corps, mes caresses mes mains. Je voulais te présenter mes yeux, mes regards, mes jambes. Je voulais te présenter mes bras, ma poitrine, mes pas. Je voulais te présenter ma vie avant qu'elle vieillisse. Je voulais te présenter mon cœur, mais je n'ai que des mots. Mes doigts restent accrochés au bois nu d'un crayon.

Je me souviens de ton écharpe volant au vent, de toi assise sur la galerie dans la vieille berçante, tes yeux au bord du lac rattrapant l'horizon, ta main flattant mon loup entre la crainte et la tendresse. En route vers ton corps, mes mains se font légères pour toucher ta douceur. Mes doigts s'envolent en caresses. Je voudrais tant que tu sois là, alors je t'écris.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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Interview d'Alain Leprest

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

La poésie fut, du temps de mon adolescence, le meilleur moyen que j'avais trouvé pour emmerder le monde. Elle est devenue, au fil du temps, mon rude métier d'homme. Un combat âpre, à mains nues, contre cette même oppression.

 

Gérard Larnac

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Un cheveu sur la soupe

Publié le par la freniere

Les clochards de la rue font la cloche, un verre à la main, une bouteille dans l'autre. Ils ont l'haleine d'un égout à la bouche édentée. Leur vie de chien leur donne le bourdon. Le temps titube entre leurs jambes en quête des secondes qu'il reste à vivre. Mettant des mots entre leurs pattes, j'enquête sur la vie. Combattant les courbatures et l'élancement des muscles, je marche par nécessité. Avec la disparition progressive de la monnaie courante, il devient plus difficile de quêter ou de jouer dans le métro. Il restera de l'espoir tant que les machines distributrices accepteront les pièces. Quand on fait la manche, la faim nous arrive comme un cheveu sur la soupe, mais il n'y a pas de soupe. Il n'y a qu'un poil dans la main. Sans victuailles, il n'y a plus que les entrailles criant famine. Pour certains, mis à la rue sans le vouloir, il arrive que l'estomac leur bouffe le cerveau. Ils se suicident ou disparaissent, laissant moins de traces qu'un fantôme. Dans la saleté des ruelles, la vie nous mène par le bout du nez. Le goût et les odeurs nourrissent la mémoire olfactive. À défaut d'un pain chaud, je me tape un festin visuel, mangeant des yeux le paysage. J'ai le cerveau plus vivant que le corps. Ce que je perds en muscles, je le gagne en paroles. Le froid taillade les visages. J'avance, la tête engoncée comme celle des tortues, dans un vieux mékinak. Où j'enfonçais mes pieds dans les traces d'un loup, aussi fier que lui, je dois me contenter de glace noire et de gadoue grisâtre. À la fonte des neiges, le sol transparaît, crasseux comme un vieux peigne, des poils de chien, des cacas de chat, des chicots d'herbe entre les dents. Il est difficile d'être lyrique en hiver. Les mots se fendillent sous l'effet du gel. Ils sortent par mottons. Certains en perdent leurs voyelles. Avec la langue pâteuse de la veille, je m'immisce dans un trou de silence. Pour les taiseux de mon espèce, les mots donnent le mal de mer. À chaque pas, on risque de manquer son coup, perdre le cours du temps, casser le cou des choses. Je tangue d'une phrase à l'autre, cherchant la marge où m'accoster.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Michel Vézina, l'homme cirque

Publié le par la freniere

Michel Vézina, l'homme cirque

C’est un matin frette de presque hiver. Un matin où l’air fige, un matin où tout est craquement. Des pas dans la neige au respire qui se fait vite des poumons qui refusent l’affront. De mon lit, je vois mes vitres pleines de givre presque jusqu’en haut. J’y laisserai une trace de main pendant que j’enfilerai mes vêtements. Rituel de moins trente. Nelligan en boucle, un instant. Le par cœur, ça laisse des marques pour longtemps, il semble. Ce qui me lève de mon lit, c’est l’idée du café de Michel. Servi dans un thermos, déposé au centre de la table. Il y en aura tant qu’on en voudra. Michel, dans son sens de l’accueil, a le généreux aussi large que ses bras lorsqu’ils s’ouvrent et s’étendent avant l’accolade.

Je mets ma veste de chasse en laine, mon plus long et gros foulard, une tuque. Je pars pour Gould. Une ride de char de quarante minutes à prier pour ne pas visiter un fossé. Une ride de char pendant laquelle j’écoute de la musique trop forte, pendant laquelle je me fie aux arbres qui bordent le chemin pour me garder le regard sur la route. La neige scintille. Entre les villages, des étendues de champs, de sapins, des montagnes. J’essaie d’enterrer le nerveux de cette rencontre si formelle. Michel est exigeant et j’ai peur de le décevoir, cette fois, avec mes mots.

À cheval sur l’un des tabourets du bar, je me souviens de m’être dit, un matin d’avant le chant des oiseaux, que je me trouvais devant un homme géant, un homme à plus d’une vie. Un homme d’ubiquité, si je peux me permettre cette expression. Un monument qui ne cesse de raconter, comme s’il ne sortait jamais de ça, le narratif des choses.

Michel parle.

La première fois que je l’ai vu, c’était dans un festival, à Sherbrooke, celui des traditions du monde. Il était assis, fort sérieux, à une petite table à l’extérieur du Buvard. Le soleil plombait. Devant lui, des papiers, des livres. Il avait l’air grave, je n’avais pas osé le saluer. J’avais hâte de le voir, le camion-librairie. Je pense que j’étais allée là juste pour ça. Ça se comprend dans le sens très littéral du terme : un camion bien rouge à l’intérieur duquel il y a des étagères et des livres, plein de livres. Du québécois, essentiellement. Méticuleusement choisis par Maxime Nadeau, un libraire d’exception, un libraire qui te saisit le goût et l’amène ailleurs, un libraire partenaire des plans grands et semi-fous – ses mots, pas les miens – de Michel Vézina. Comme celui du Pub-librairie. Alors que le Buvard se promène dans les villages estriens, le Salon, lui, est la station fixe. Et c’est, aussi littéralement, un lieu dans lequel il y a de la bière et des livres, plein de livres. Du neuf, de l’usager. Une incroyable section de poésie. Et des chips au ketchup. Notamment. Un lieu à la confluence de la 108 et de la 257. Un quatre coins. Avec une bâtisse à chacun des coins. Et rien d’autre avant quelques kilomètres. Le genre d’endroit pour lequel il faut éviter de se fier à son GPS pour s’y rendre. Ai-je une fois appris à mes dépens et à mon grand dam.

Mais qui vaut le déplacement. La galerie, l’été, est toujours pleine de gens, certains écrasés dans le divan bleu, d’autres appuyés contre la rambarde. Les voix de l’intérieur traversent la moustiquaire, se mêlent à celles du dehors. L’odeur est celle de la campagne, des champs. La rivière coule, tout près, on s’y baigne quand la chaleur dépasse la brise. On sert du pastis. Michel se promène, du bar aux gens aux livres à l’extérieur. Sa voix résonne de partout. C’est aussi un espace intime où sont reçus des auteurs pour des soirées du hockey poétique (la game est diffusée sur un grand écran, l’invité fait une lecture à chaque fin de période et produit un texte, pendant toute la partie, à lire après les trois étoiles), des lancements de livre (David Goudreault), des dédicaces (Dany Laferrière, Mathieu Arsenault, etc.). Tout ça, à Gould.

J’arrive et tout ce qui craque me rappelle que j’aime ce lieu. Les marches de la galerie, la porte, le plancher. Michel et Maxime sont installés à la table circulaire qui trône près de la porte, juste devant le bar. Chacun à son ordinateur. Le cellulaire du premierne cesse de faire savoir qu’il existe, qu’une vie virtuelle a besoin d’attention. Le café est bel et bien dans le thermos, au milieu de tout cela. Et bientôt dans ma tasse de faïence. La conversation n’a besoin de rien pour s’amorcer, je l’ai dit, Michel parle.

Il part pour la Belgique et la France, début janvier. Un projet de voyage-vacances. Avec Maxime. Et 3000 livres québécois. Un camion les y attend. Ils iront à la rencontre des nombreux amis de celui qui vient de publier Pépins de réalités – dans lequel on en retrouve d’ailleurs quelques-uns, des amis – et ils le feront en sillonnant des villes et des villages pour « vendre de la littérature québécoise contemporaine », la donner à voir et à lire.

Il prend une grande gorgée, puis s’élance : « Il se passe quelque chose d’unique au Québec, en ce moment, une effervescence, une littérature vivante. » Et cette unicité, ils ont envie d’en parler – je me fais traiter de has been, au passage; nous avons ce genre de relation qui permet les blagues à saveur de léger soufflet. Dans le paysage littéraire québécois, Michel Vézina a une place bien à lui. Auteur de plus d’une dizaine de livres allant des contes aux nouvelles aux carnets aux romans (ceux qui lui reviennent le plus souvent en bouche sont : Asphalte et vodka, Élise, La machine à orgueil, Parti pour Croatan), chroniqueur dans des journaux, à la radio, à la télévision, il a aussi fondé deux maisons d’édition pour lesquelles il a assumé le rôle de directeur littéraire (Coups de tête et Tête première, il serait trop facile, ici, de souligner que ces noms qui évoquent la spontanéité et l’audace de « juste » faire des choses, de risquer, malgré tous les malgré, sont trèsvézinesques).

Il est aussi un lecteur et de ceux qui sont bien sensibles à l’air du temps, aux manières de dire, de se renouveler. De ceux chez qui les mots percolent jusqu’au fond de l’être, qui s’en imbibent. Ce n’est pas pour rien, souligne-t-il, qu’il a été si fortement inspiré par un Kerouac et un Burroughs, des « fous furieux », ou un « Francis Bacon qui dit, en peinture, que ce qu’il recherche, c’est l’énergie du cri ». Tout cela l’appelle complètement, de même que leur « vie de marde » à sombrer dans des profondeurs qui miroir les siennes.

Fil conducteur de Pépins de réalités que cet écartèlement entre une certaine part de folie belle et la noirceur qui rythment l’existence de son auteur, depuis l’adolescence. Paul Chanel Malenfant, qui côtoyait le Michel Vézina de la début vingtaine, avait qualifié cette manière qu’il avait d’être de « sensibilité exacerbée ». À l’aube de sa soixantaine, le littéraire ambulant la nomme « de manière douce et gentille : d’extatique pour toute ». C’est un homme d’extases, qui se laisse souvent habiter par une « effervescence qui prend tout le corps et toute la tête », pour un café chaud, un corps, des mots, des gens. Des idées, aussi. Ses projets, évidemment. Il soutient que c’est une folie apprivoisée. Il crée pour nourrir et meubler les périodes creuses, celles où le débordant manque, celles où le lit et la boule qu’il y fait sont l’unique réponse à donner à l’air ambiant.

Au creux de la bête
Rendu là, il devient difficile de ne pas parler de la mort. De celle qu’on se choisit. Ou qu’on repousse, toute une vie durant. À cet égard, lui et moi, on se comprend fort. Il y a eu les morts des gens qu’il aimait, ces personnalités extrêmes, habitées, animées. Complexes. Intenses. Qui ont fini par ne plus en pouvoir de ce qu’elles devaient gérer d’elles-mêmes. André Fortin, Nelly Arcan, pour ne nommer que les plus connues. Il en parle avec le détail des souvenirs qui ont fait plier notre ligne du temps, mais la distance suffisante de la carapace qui, à ces moments, a dû se forger. Et c’est à la sienne qu’on revient, sa mort. Meublée par la peur de l’emportement, la volonté de ne pas la laisser faire : « Je connais la recette. Je sais comment et je sais aussi comment ne pas », lit-on dans Pépins de réalités. Chez certaines personnes, le malheur et l’incapacité au bonheur permettent ultimement cette chose assez magnifique qu’un sincère amour du vivre qui exige, toutefois, un travail de chaque seconde. Vézina est de ceux-là.

Il s’est, en partie, affranchi de ses ombres et des souffrances du balancier de ses humeurs en « acceptant de les rendre présentes dans [ses] livres et dans [sa] vie ». À l’écouter se raconter, c’est toute une existence passée à s’inventer des manières de se contourner et de s’échapper de soi qui se dessine devant moi. En même temps que cette volonté de s’ancrer dans le réel par les multiples menus détails d’un quotidien performé comme autant de manières de se renouveler, de naître, sans arrêt. Elle se joue là, la tension.

Un dix roues passe, fait trembler le sol, marque une pause nécessaire.

Mes yeux se promènent. Des objets partout, dans le Salon, des souvenirs d’Haïti, des toiles de Sergio Kokis. Au travers des livres, un monde de signifiants. Chacun d’eux ayant sa propre et longue histoire qui se livre, parfois, après quelques verres de rhum. Du Barbancourt. Chaque fois, ça me fait penser à mon père qui prenait un sincère plaisir à raconter sa visite à la distillerie lors de son passage dans la perle des Antilles, lieu aussi de ma conception, paraît-il.

On se dompte comment, alors, quand il faut vivre, malgré soi?

Avec les excès, un temps. De ce qui permet de s’enfuir de soi, de s’oublier, se tasser.

Avec les gens. Ceux qu’on aime, ceux avec qui on parle, ceux qui nous alimentent et de ce genre, Michel en a côtoyé beaucoup, il va d’ailleurs en retrouver en Europe, des comme lui qui « veulent échapper à la mort » en créant, dans ce presque tantôt et il en parle avec une brillance dans le regard.

En se donnant, aussi. En hédoniste, vais-je me permettre, il aime profiter des choses bonnes, mais aussi, et surtout, « faire jouir », voir les gens avoir du plaisir. Créer des rencontres, des opportunités. Faire lire. Il y a chez lui un sens certain du « pour tout le monde » qui transparaît dans sa démarche littéraire et dans celle d’amener la littérature partout, de la mêler à la bière, aux agriculteurs, aux stationnements d’épicerie, aux festivaliers du pont couvert. Faire des projets à la pelletée pour animer le monde. Le clown, ici, prend toute la place, autant celui de l’un des visages du protagoniste du dernier livre, que celui qu’il a été pour le groupe Bérurier noir. Tiré de Pépins de réalités, son « [je] suis un cirque à moi seul » prend aussi tout son sens. Ce qu’il donne, toutefois, ce qu’il provoque, ce sont – il cite Debord – des « états de directement vécus ». Il « “fait” pour ne pas mourir », pour se maintenir le souffle, se lever le matin avec la hâte des minutes de la journée.

Trouver ses souffles
Ultimement, on se dompte en écrivant. L’été, à Croatan, sa roulotte, un peu perdue dans le déjà creux. À l’aube, avec les lumières et les bruits du matin, les cris [de terreur, m’apprend-il] des oiseaux. Le bureau officiel est toutefois la table à laquelle nous sommes assis. Il a déjà eu des rituels, mais plus maintenant. Il s’y met « très tôt, le matin parce que moins de dérangements, de distractions » et il s’oblige à écrire tous les jours, inspiré par Darius James qui voyait dans l’écriture un travail auquel il faut se dévouer avec sérieux et amplitude. Il tend aussi à toujours travailler à trois ou quatre projets à la fois, à divers stades, et il fait tout cela dans le désordre, les mots viennent, s’organisent, chaque chapitre a son fichier, ce n’est pas, surprise, un souci de linéarité qui le guide.

Maxime tranche du pain, celui fait par leur « painprimeur » (littéralement celui qui est à la fois leur imprimeur et leur boulanger), revient à la table. La soupe est chaude, il y a un chaudron plein. Je prends toujours deux portions du manger de Michel. C’est un signe, j’en prends rarement plus qu’une. Il est bien dans sa cuisine. Ils sont justement en pleines rénovations de la pièce. Le samedi, souvent, sur le coin du comptoir, il y a un grand plat qui fume, une pile d’assiettes et autant d’ustensiles, et tout le monde se sert.

Il dit qu’il écrit comme il respire et qu’il fait à manger comme il écrit. Je vais ainsi me permettre de dire qu’il cuisine comme il respire. Il aime travailler avec la nourriture, comme il travaille le texte. Il y a matière à gosser, à se reprendre, à s’ajuster. Il a appris alors qu’il avait 15 ans, pour ne jamais « être dans marde » et avoir du travail tout le temps. Il rappelle que Dédé Fortin disait toujours : « Chez Vézina, on mange ». Ça le fait sourire.

Est-il encore punk? « Complètement. » Et c’est sa seule certitude. Il l’est à la manière des Bérus, « yes future », il clame. Refuser, mais pour construire, ne pas attendre, aller se le chercher, le bonheur. « DIY. »

Je retourne dans le froid qui n’a pas lâché. Le ciel est bleu, le soleil pogne dans la neige. On s’est fait le câlin de ceux qui ne se reverront pas avant un moment. Ils ont des valises à faire, un party du jour de l’An à préparer. Maxime m’a commandé l’œuvre de Josée Yvon, je viendrai la chercher à leur retour, avec le printemps.

Véronique Grenier     Les libraires

 

Principales publications de Michel Vézina
Asphalte et vodka (Québec Amérique)
Élise (Coups de tête)
La machine à orgueil (Québec Amérique)
Sur les rives (Coups de tête)
Zone 5 (Coups de tête)
Attraper un dindon sauvage au lasso (Trois-Pistoles)
Les derniers vivants (Coups de tête)
Parti pour Croatan (Somme toute)
Disparues (Coups de tête)
Pépins de réalités (Tête première)

 

 

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Camille Claudel

Publié le par la freniere

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Conventum: Le bureau central des utopies

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Ils ont dit

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Au fond du capitalisme sauvage réside un grand déficit spirituel.

Roger Stéphane Blaise

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On monte comme on tombe

Publié le par la freniere

Les yeux me sortent de la tête quand je ne veux rien voir. Il n’y a pas de lunettes chez les animaux. Ils voient les choses comme elles sont. L’homme essaie de voir plus loin, du moins celui à qui il arrive de penser. Ne pas mentir ne suffit pas pour dire la vérité. Il faut la pointe aigue de l’âme transperçant l’apparence, la charge émotive du vivant. On a beau s’habiller avec sa propre peau, il y a toujours des mailles qui filent, des manches qui retroussent, des accrocs de malheur. On ne peut rien y faire. On garde toujours le même corps en location. Il y a du sang dans l’eau des poèmes. On s’écorche le cœur à faire pénétrer le ciel par un trou de souris. L’homme sera-t-il le coup de grâce du monde ?  Il me faut l’écriture quand l’oreille s’efface. Ce n’est pas le sens de l’histoire qui importe, mais celui de la durée. C’est l’éphémère d’un poème qui traverse le temps. Contrairement au chien, le chat choisit qui regarder. Le chien mord même les pneus d’auto. La musique place le cœur dans l’oreille. Le pouls bat la cadence, la danse des pas, le son des songes, la clef des champs.

Chaque jour est une première fois. L’homme est plus seul dans la foule qu’une fleur dans ses pétales. La fleur, elle, est seule dans un bouquet. Il n’y a que les racines qui se conjuguent. Elles font de l’arbre un verbe. On ne meurt pas vraiment tant qu’un brin d’herbe pousse. Du moins, on fait semblant d’y croire. J’offre mon cœur à ce qui ne sert plus. Ce qu’on refuse à l’homme, j’en ai fait mon métier, au-delà des échecs, des erreurs, des errances. C’est en marchant que je remplis mes pas. «Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?» Je n’ai jamais su répondre à cette question. Ce qu’on fait est moins important que ce qu’on est. Ce que l’on croit utile est souvent le plus futile. On ne s’habille plus pour s’habiller mais faire de la réclame. Je n’ai jamais croisé un loup supportant le bureau, l’usine, le métro, la file d’attente. Je n’ai pas vu d’ortie pointer pour travailler. L’homme fait tout pour s’emmerder. Le commerce a fait main basse sur le temps. Mêmes les heures sont à louer. L’espace est devenu une banque où l’homme s’atrophie de guichet à guichet. Il y a des choses dans la vie sociétale qui m’apparaissent weird. Si les marins prennent leurs vacances à la mer, je vois très mal un ouvrier prendre les siennes à l’usine. Le rêve, la musique, les mots donnent parfois un coup de pouce à la vie, une pichenotte au brouillard. Il y a trop de mots qui encombrent mes murs.  Dois-je déménager ou effacer les murs ? On dit oui à la vie, merde à la mort. On fait la bille entre deux tilts, un jour nerveux comme un cheval de course, un autre Rossinante comme une vache espagnole. On fait la paire, impair et manque, le côté pile en diable, le côté face en Dieu. On voit le monde sans rien voir. On tient bon jusqu’au jour où il n’y a plus rien à effacer.

Il est heureux que les hommes dorment quelque fois, sinon la planète aurait déjà sautée. Quand on nous prend pour un autre, il est dangereux d’y croire. Il y a tant d’hommes en nous. On ne choisit pas toujours le bon. Heureusement, ce sont les oubliés qui prennent la parole. On s’habitue à peine à la vie qu’elle prépare déjà sa valise. Avec le temps, on se ramasse avec des morts sous la peau. Leurs os nous grattent. On finit par s’habituer à la mort des autres, et encore, mais à la nôtre… Victime de la durée, on n’est jamais ce qu’on sera. La misère m’étonnera toujours quand le monde est si riche. La pauvreté, ça va, elle est aussi naturelle qu’un désert, mais la misère, ah la misère, quelle connerie le monde. Mon cœur tremble sur ses gonds à force d’ouvrir sur le vide. C’est en regardant les gens dans le métro, que j’ai choisi de vivre autrement. Je n’ai nul compte à rendre, mais des contes à relire, des petits gnomes à moucher, une fée à rencontrer. Quand je ramasse du ciel en vrac, mes yeux de brume s’éclaircissent. Même chez moi, je suis ailleurs, heureux de n’avoir pas d’argent, mais les mains libres pour aimer. Je fais battre ma langue aux quatre vents des mots. Deux mains, ce n’est pas assez. Il en faudrait parfois trois ou quatre pour mieux saisir la vie.

On monte comme on tombe. Il faut quelques pâquerettes dans l’enfer du cerveau pour amortir la chute, une lueur au moins pour la noirceur de l’âme, une musique pour les sourds, de l’encre pour les mots. Trop de médicaments enlèvent la santé. Il suffit d’une tisane pour le cœur, ce qui sépare la danse de la marche, le cheval de l’auto, la poésie de la prose. Je me méfie des lignes droites. Mes phrases vont de travers avec des mots qui boitent, qui toussent, qui s’éclatent, mais se rendent à bon port. Leurs syllabes tossent le quai du silence. Il y a trop d’obstacles entre la mort et la vie. Rien n’est perdu, pourtant. Il y a toujours Mozart, Guillevic, Renoir, un air d’ocarina, une grande goulée d’eau fraîche. Les mots m’aident à survivre, non pas tant les miens que ceux des autres. Si c’est Ponge ou Artaud, je revis. Je jubile. Je fais sauter les ombres. Je boxe avec le temps. Ma relation avec la vie doit-elle nécessairement passer par un crayon ? C’est toujours mieux que de faire ce qu’on déteste. Je ne trahirai pas la vie pour me faire une place dans le monde. La réussite sociale, l’argent, la gloire, c’est périmé. Ce sont les médiocres qui sont riches.

Je n’ai pas honte de ne rien faire. La plupart des métiers d’aujourd’hui sont plus ou moins réels. Travailler pour faire du blé, ce n’est pas comme faire du pain. Travailler pour un salaire, c’est pire que l’esclavage. Sans l’appel du crayon, j’aurais pu faire maçon, faire du grand avec du petit, faire du solide avec du mou, la glaise, le lait de chaux, le sable, unir l’horizontal au vertical. Et puis non, un mur devient vite une prison. J’aurais peur d’y rester. J’aurais pu faire éleveur, mais les bêtes aujourd’hui cognent d’elles-mêmes aux portes des abattoirs. J’aurais pu faire chaman, jamais tricoteur d’anges. J’aurais pu travailler le bois, gosser, écorcer, varloper, radouber, mais la croix, la potence, le cercueil, jamais je n’aurais pu. Je fus veilleur de nuit, mais à compter les moutons, je m’endormais dans la laine du rêve ou je prêtais main-forte aux voleurs, ces tire-larigot plus honnêtes qu’un banquier. J’aurais pu faire berger, sismologue, marin, planteur de citrouilles ou lieu de planteur de quilles, voleur de pommes, écosseur de petits pois, arpenteur de rien, cordonnier mal chaussé, pelleteur de nuages, regrattier d’absolu. J’aurais pu faire potier rêvant le monde dans sa forme à venir. Il est plus naturel d’être un homme que d’être d’un métier, d’un pays, d’une caste. On ne perd jamais assez. Perdre au jeu, à la roulette, à la Bourse, c’est comme perdre à la roulette russe. On peut survivre encore un peu. Si je dois rester seul, je parlerai aux arbres qui répondent parfois. Quand on peut voir la mort dans le rétroviseur, il ne sert à rien d’accélérer, de lever le pied ou de freiner. On finira dans le fossé de toute façon. Après, après. Qu’est-ce qu’il y a après ? Je me réveillerai peut-être d’un berceau funéraire plus vivant que la vie.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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