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Ma tête de mort

Publié le par la freniere

Chacun porte mille routes. Tous ceux qui prennent le même chemin finissent dans un embouteillage. On demande des papiers à la porte du ciel, des talons de paie, des visas, des diplômes. À quoi bon garder la porte ouverte si le cœur est fermé. Le paraître cherche à cacher le vide. Chez les plus démunis, le rêve ne dépasse guère la peau du ventre. Tant qu'à mourir vieux, je ne cesserai pas d'être l'enfant qui apprend à marcher. Les choses faites n'ont pas plus d'importance que les choses à faire. Lorsque la vie nous décoiffe, il ne faut pas craindre de friser le ridicule. J'ai du mal à croire que les hommes soient bons. Avec un peu de haine, ils fabriquent des armes et ils se font la guerre pour des bouts de papier. Il n'y a pas que les morts qui règnent au cimetière. Des milliers d'insectes font vibrer l'herbe verte. Le vent ronfle dans les saules, ébouriffant les feuilles. Le monde commence où l'on est. Je ne parle pas de naissance, mais du fait d'être là. Souvent, la nuit, on ne voit rien, mais on entend quelque chose. Une main, un caillou, une plume, c'est un monde complet. Mes bras se prennent aux rêves comme des champignons, des coraux, des croûtes de lichen. Mes yeux s'allument comme des choses éteintes que les mots réaniment. Je cherche mon chemin là où personne ne va. J'appartiens à mon loup dans les forêts qui meurent. Qu'avons-nous fait du monde que nous devions aimer? Quand nous n'y serons plus, les grands mammouths laineux serviront d'épitaphe. Ma tête de mort est bien vivante sur le drapeau des révoltés. Mon sang remonte jusqu'aux yeux. Mes gestes courent après mes mains. Je rêve de soleil dans la nuit des racines et ma parole saigne dans un buisson d'images. Un livre me sert de corps. J'y invente la vie. J'y invite un ruisseau où boivent des oiseaux. Mes poings heurtent sans fin des barreaux invisibles. J'ai des regards de fou sur un lit de paupières, des yeux tout chamboulés aux vagues à l'envers. J'écris pour ces fantômes que le sang rend visibles, les têtes qui tapent contre les murs, les bouquets de fleurs assassinées, les enfants qui courent sous le crachin des bombes.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Quand je mourrai

Publié le par la freniere

Quand je mourrai

ne le dites à personne

je ne veux pas de leurs mains jaunes

et de leur voiture noire

vous me mettrez debout

les bras sur vos épaules

et vous me conduirez tout au bord de la mer

où le sable est si fin

et j'attendrai la marée haute

si vous ne pouvez pas

montez-moi en Cévennes

et puis couchez-moi seul

au milieu des genêts

la tête dans le ciel

 

Si je meurs seul

s'il n'y a personne pour me conduire en mer

ou me coucher dans les genêts

s'il faut que j'aille au cimetière

je voudrai que ce soit dans celui d'Arcachon

sur une dune ensoleillée

près de la ville d'hiver

je voudrai qu'on m'habille avec ce velours noir

que je garde en lieu sûr

d'une chemise blanche avec un foulard rouge

qu'on mette dans ma poche une pipe d'Irlande

avec du tabac blond

le Rimbaud bleu de poche 491

sans oublier un sac marin

et une paire de rames

 

j'attends la vague immense qui m'ouvrira les yeux

 

Tristan Cabral

Publié dans Tristan Cabral

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Pourtant

Publié le par la freniere

Ici se décourage, ou quelque chose comme ça. L'inconséquence de l'espèce, ses papiers gras, ses souillures, ses mensonges, ses illusions, ses cacophonies, ses hue et à dia, épuisent. Dans les arbres souffreteux, des oiseaux claquent du bec, ils survivent. Sur les branches noires du peu, la saison triste est un mouroir. Une mauvaiseté infléchit les endurances, martèle à petits coups d’ongles jusqu’à la plaie. Pourtant, la prévalence du moindre cède toujours devant le rire d'un enfant soufflant sur les akènes des fleurs de pissenlits.

Ile Eniger

 

Publié dans Ile Eniger

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Tentative de description d'un dîner de têtes à Paris

Publié le par la freniere

Publié dans Poésie à écouter

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Tant qu'il y aura des hommes

Publié le par la freniere

Tant qu'il y aura de l'argent,

il y aura des pauvres et des riches.

Tant qu'il y aura des dieux,

il y aura des athées mis à nu

et des croyants armés.

Tant qu'il y aura des banques,

il y aura des imbéciles heureux

pour croire aux promesses d'élection.

 

Tant qu'il y a des hommes,

il y a de l'hommerie et des vendeurs de chars.

Tant qu'il y a des hommes,

il y a malgré tout des âmes-sœurs qui s'aiment,

de la tendresse en friche,

des caresses à donner,

des cœurs empressés dans les baisers volés.

 

Tant qu'il y aura des pierres,

du silex et du bois,

il y aura du feu.

Tant qu'il y aura des mots,

des mômes qui font du bruit,

des gens qui manifestent,

de l'énergie solaire,

des barques sans moteur,

il y aura de l'espoir.

Tant qu'il y aura la nuit,

la peur des fantômes

et l'aboiement des chiens,

il y aura le jour.

 

Tant qu'il y aura du monde

pour défaire les chaînes,

du mou dans les cordeaux,

du lousse dans la tête,

du foin à la place du fric,

des mains qui sentiront la femme,

l'amour, les frites

ou la compote de pommes,

des mains de menuisiers sur les rabots,

des mains de pianistes ou d'accoucheurs,

des mains à plume ou à marteau,

des mains de sable au bras du fleuve,

des coups de main,

des coups de tête,

il y aura des hommes restés debout,

des enfants en révolte,

des femmes enceintes

ou en chaleur.

Tant qu'il y aura des fraises,

de l'eau d'érable et des poèmes,

des guêpes en liberté

et des abeilles vivantes,

il y aura du miel.

 

Tant qu'il y aura la mort,

il y aura la vie.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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A l'auberge du passeur d'hommes

Publié le par la freniere

ce soir à l'auberge du passeur d'hommes

une pitié me vient pour mes bras mutilés

ce soir j'ai découvert sur le chemin de ronde

deux jeunes fiancés une plaie rouge au front

et j'ai conduit l'enfant vers les barques cachées

revêtu pour la route d'un manteau de phalènes

ce soir je ne suis plus que le veilleur de sable

ce soir je ne sais plus à quelle mort me donner

et qu'importe après tout si mes doigts sont en sang

j'écris pour que le monde devienne un grand poème

 

Tristan Cabral

Publié dans Tristan Cabral

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Ne dis rien

Publié le par la freniere

Ne dis rien

oh! surtout ne dis rien

toi le témoin silencieux

ne dis rien qui puisse établir la vérité

crier à l'injustice

réfuter dénoncer et faire tourner la vague

et damer le pion

et clouer le bec

river le clou

ne dis rien

toi qui ne veux pas de troubles

qui détestes la chicane

ne dis rien

tous les yeux se poseraient sur toi

comme d'horribles corneilles sur la floraison d'un amandier

toutes les vouches jacasseraient contre ta vérité

 

ne dis rien

tu serais obligé d'être le héros de l'enfant humilié

tu serais tenu d'accepter la gloire

ne dis rien

on se retournerait aussi contre toi

toi qui aimes et ne connais pas ton pouvoir

 

la lumière transformerait ton antre en feu de joie

et tu ne supportes que la pénombre de ta vie de moisissure

me par le pas de ton pays

au cas où il y aurait un Canadien dans la place

ne te bats pas pour tes idées

ne dis rien

le silence te fera traverser le désert sain et sauf

mais tu ne verras pas l'ombrelle des fleurs

ni la magnificence du soleil derrière les dunes

ni la beauté des contrastes

ni l'inutilité de ta présence

ne dis rien ne dis rien ne dis rien

mais sache que même les moutons peuvent mordre celui qui les suit

de trop près

 

Francine Allard

Publié dans Poésie du monde

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Chevaliers de la gratuité

Publié le par la freniere

Un type au charme vénéneux qui observe le trafic sur Market street, aplati derrière la vitre d'un abri bus. Son caban est boutonné haut et sa coupe rockabilly un peu indisciplinée lui avale les oreilles. Pas d'accessoire dans le fond, pas de nom ni de logo visible de loin, sauf un cartouche noir avec un paragraphe que je n'ai fini par lire qu'après plusieurs jours à tenter de deviner s'il s'agissait d'une oeuvre d'art, d'un avis de disparition ou du lancement d'une nouvelle collection de mode. Celui qui pose là en plan américain aurait sans doute goûté cette ambivalence entre l'exposition et le secret, tant le groupe qu'il animait a jonglé entre les coups médiatiques et une féroce volonté d'anonymat. L'homme s'appelle Emmett Grogan, son passage sur Terre a duré aussi peu que celui de Mozart, et il a fondé, au milieu des années 60 à San Francisco, un collectif d'acteurs anarchistes, les Diggers.

Les années 60, San Francisco, des artistes libertaires et idéalistes? Une classique bande de hippies alors? Eh bien non, justement, en tous cas, pas tout à fait. Sans doute, la bande d'Emmett s'envolait-elle aussi sur les ailes psychédéliques de Jefferson Airplane, de l'amour libre et du LSD, mais leur groupe militait pour un véritable projet de reconstruction sociale, basé sur une approche redistributive des ressources. Au 17ème siècle, les premiers Diggers (les "bêcheurs") étaient un collectif d'anarchistes anglais qui avaient décidé d'investir sans autorisation les terres communes inutilisées et d'y cultiver des plantations au bénéfice des plus pauvres. Les néo-Diggers du quartier d'Haight-Ashbury s'en sont inspiré, avec l'idée d'offrir gratuitement à la jeunesse "aux semelles de vent" de quoi se nourrir, se vêtir et se soigner. Si les hippies s'intéressaient surtout au sens de liberté que l'on entend dans le mot free, les Diggers s'attachaient plutôt à son autre acception en anglais, celle de gratuité. Mi-Zorros, mi-Robins des bois, leur petite compagnie s'affairait dans une clandestinité joyeuse, parfois aux franges de la légalité, mêlant les performances de théâtre de rue, la distribution de tracts politico-poétiques, et les actions d'entraide sociale au ras de la population, dans l'esprit des situationnistes. Venant pour la plupart du théâtre d'improvisation, ils offraient dans les parcs des représentations de l'Avare ou de Guignol, tout en organisant des processions carnavalesques pour célébrer "la mort de l'argent", déguisés en marionnettes géantes à têtes animales.

 

 

pour lire la suite

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Je couche avec la mort

Publié le par la freniere

J'avance vers chacun

avec des mots qui frappent,

des mains qui apprennent,

des gestes fous

dans le vent des caresses

les ongles des morts

qui continuent de pousser,

des gants d'épines

sur une peau trop tendre

et le blues des Noirs

dans le coton des Blancs.

 

Je couche avec la mer

et sa pensée sauvage,

les ronces dans les fossés,

les rats dans les caves,

les araignées du soir

dans les greniers en feu,

les bâtons dans les roues.

 

Je descends dans l'ornière

comme un poing qu'on écrase,

comme une femme qui dort

avec les cuisses ouvertes

pour accueillir le rêve.

Je cours avec les fous

pour boire à genoux

la rosée des étoiles.

 

Je couche avec la mort.

Je dors dans ses linceuls

au milieu de l'humus,

l'âme vêtue de chair

dans la boue des limons,

dans la fange et l'affront.

 

Je porte sous ma peau

le squelette du premier homme.

Je porte dans les yeux

le regard des insectes

surplombant les abîmes.

Il n'y a plus de miracle

dans les vestiges du réel

seulement des mirages

dans les vertiges du rêve.

 

Au milieu du désert

j'apprends à boire mes larmes.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Poésie

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La même source

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes.

Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte.

Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

Pour échapper à l'hébétude ambiante, je rêve d'un grand lit où repoussent les feuilles, les bourgeons et les fruits, d'un lieu où les prèles arborescentes colonisent les choses, les immeubles et les meubles, où les abeilles essaiment dans les banques, de lierre s'enroulant aux rampes d'escalier, de ginkgos remplaçant les poteaux. Il a neigé cette nuit. En octobre, l'hiver pointe son nez et repart aussitôt, laissant pour quelques heures une blancheur éphémère, une gaze paresseuse flottant sur les hameaux. Les arbres chichiteux n'ont déjà plus de feuilles. La rosée mouille les nids secs. Les maisons fument déjà dans leur jupe de bois, la pipe sur le toit et les yeux enneigés. Il me revient alors des souvenirs d'enfance. Il n'y a pas que Rome qui possède sept collines. Le saint-Hilaire aussi. Elles s'accotent l'une sur l'autre autour du lac Hertel. J'y passais mes journées.

Le paysage du village décourage les yeux. Tout a l'air pas vrai. Il est difficile d'éviter les sirènes commerciales, les couacs télévisés, les grondements des moteurs, les mensonges politiques. Dans cet univers de poupées gâtées rien n'est fait pour les pauvres. Le monde courbe l'échine. Chacun navigue sur un écran. Où l'on bredouille des textos, je goualante à pleine gueule.Quelques notes de blues, quelques mots d'une chanson mènent plus loin que les dernières nouvelles. Je marche sur la terre, les pieds appuyés sur ses épaules de pierre. J'ai besoin de marcher, d'aller dans la montagne errer sans but. Il y a dans la forêt une sorte d'apaisement. C'est comme un coin d'enfance. Les saisons y survivent aux raisons.

Si je n'ai pas d'I-pad, c'est pour écouter la pluie faire chanter les roseaux, le babillage des oiseaux, le ruissellement des eaux, les fleurs qui pétalent sur le vélo du vent, les guêpes piquant l'azur, les bêtes, les insectes, les nuages méditant dans la pensée du ciel. Je suis pour le soleil, l'eau sauvage, les ronces, le souffle court d'une musique à bouche. J'ai grandi près des murs pour mieux m'en éloigner. Je ne suis jamais là où les autres s'assemblent. J'aurai passé ma vie à faire les cent pas, les portes qui s'ouvraient ne m'offrant que l'ennui.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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