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Ma terre, je suis ta fille

Publié le par la freniere

Ma terre, je suis ta fille

O terre, O forêt,
Je suis votre fille.
Bercée au son des arbres, rythmée au bruit du sol.
La rivière me transforme telle une mélodie
dans une chanson tzigane.
Je rejoins les montagnes,
dressées haut dans le ciel,
J’ai mis ma plus belle jupe,
cousue avec des fleurs,
et j’exalte, avec toutes mes forces,
cette terre polonaise, rouge et blanche !

Mais terre, tu es en larmes !
criblée par la douleur.
Mais terre, ton rêve pleure !
tel un petit tsigane
venant naître sur ta mousse.
O terre, pardonne moi de t’avoir blessé
par mes chansons amères,
par la souffrance tsigane.
Faisons de nous deux un seul corps,
après tout, quand je mourrai, tu m’accueilleras !

Terre noire de la forêt,
sur toi j’ai grandi,
dans ta mousse je suis née.
Au milieu de toutes ces créatures,
qui ne cherchaient qu’à mordre
mon jeune corps.
O terre, tu prends dans ton sommeil,
mes larmes et mes chansons,
O terre, tu absorbes ma tristesse et mes joies.
Terre, je crois en toi, profondément.
Je peux mourir pour toi.
Personne ne pourra t’arracher de moi
et je ne te donnerai à personne.

 

Bronislawa Wajs

poétesse gitane

traduit du romani

Publié dans Poésie du monde

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Quartier Latin, hiver

Publié le par la freniere

Les villes sont comme des serments trahis

Des sappes des banques plus de livres

Seuls les pas inattentifs sur la plaque de Malik

Mouna a déserté la place

On n'entend plus le gars sinistre qui vendait "L'Imbécile Heureux"

Où est cet autre en manteau noir

Qui dealait ses poèmes avec son air de conspirateur

Dans la nuit du boulevard ?

Les cafés tous les mêmes

Ne sont faits pour personne

Si tu entres ici c'est que tu n'es plus personne

Personne personne

C'était son nom à lui

Le revenant d'Ithaque

Mais Ithaque est bien loin

Et personne n'est jamais revenu

Les villes sont comme des serments trahis.

 

Gérard Larnac


 

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Dans le monde actuel, on investit cinq fois plus en médicaments pour la virilité masculine et en silicone pour les femmes, que pour la guérison de l'Alzheimer. D'ici quelques années, nous aurons des vieilles aux gros seins et des vieux aux pénis bien raides, mais aucun d'entre eux ne se souviendra à quoi ça sert.

 

Drauzio Varella

prix Nobel de médecine

Publié dans Ils ont dit

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Ludovic Janvier in mémoriam

Publié le par la freniere

Ludovic Janvier in mémoriam

Ludovic Janvier est décédé en ce mois de janvier. Voici l'un de ses poèmes.


Il y a cinquante ans, le 17 octobre 1961, les forces de l’ordre se sont livrés au centre de Paris, sur ordre de leur hiérarchie, à une immense ratonnade, avec tirs à balle réelle et noyades, contre des Français d’origine algérienne venus manifester pacifiquement pour protester contre des mesures de couvre-feu décrétés à leur encontre.

Du nouveau sous les ponts

1

Paris 61 dix-sept octobre on est à l’heure 
où le pays se met à table en disant c’est l’automne
lorsque silencieux venus des bidonvilles et cagnas
des Algériens français sur le soir envahissent
de leur foule entêtée les boulevards ils n’aiment pas
ce couvre-feu qui les traitent en coupables
décidément ça fait trop d’arabes qui bougent
le Pouvoir envoie ses flics sur tous les ponts
nous montrer qu’à Paris l’ordre règne
il pleut sur les marcheurs et sur les casques il va pleuvoir
bientôt sur les cris sur le sang

2

Sur Ahcène Boulanouar
battu puis jeté à l'eau
en chemise et sans connaissance
vers Notre-Dame il fait noir
le choc le réveille il nage
la France elle en est à la soupe


Et sur Bachir Aidouni
pris avec d'autres marcheurs
lancés dans l'eau froide aller simple
de leurs douars jusqu'à la Seine
Bachir seul retouche au quai
la France elle en est au fromage

Sur Khebach avec trois autres
qui tombent depuis le pont
d'Alfortville on l'aura cogné
moins fort puisqu'il en remonte
les frères où sont-ils passés
la France elle en est au dessert

Et sur les quatre ouvriers
menés d'Argenteuil au Pont
Neuf pour y être culbutés
dans l'eau noire en souvenir
de nous un seul va survivre
la France elle en est à roter

Et sur les trente à Nanterre
roués de coups précipités
depuis le pont dit du Château
quinze à peu près vont au fond
tir à vue sur ceux qui nagent
la France elle est bonne à dormir

3

Paris terre promise à tous les rêveurs des gourbis
leur Chanaan ce soir est dans l’eau sombre
ils ont gémi sous la pluie mains sur la nuque
c’est mains dans le dos qu’on en retrouve ils flottent
enchaînés pour quelques jours à la poussée du fleuve
c’est la pêche miraculeuse ah pour mordre ça mord
on en repêche au pont d’Austerlitz
on en repêche au quai d’Argenteuil
on en repêche au pont de Bezons la France dort
on repêche une femme au canal Saint-Denis
les rats crevés les poissons ventre en l’air les godasses
ne filent plus tout à fait seuls avec les vieux cartons
et les noyés habituels venus donner contre les piles
on peut dire qu’il y a du nouveau sous les ponts
la Seine s’est mise à charrier des Arabes
avec ces éclats de ciel noir dans l’eau frappée de pluie


Ludovic Janvier

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Autour

Publié le par la freniere

Autour

il dessine écrit. une mémoire de 400 000 millions d’annés, la forêt du crétacé, une végétation marine. sorte d’empreinte. plus vieille que tout, se dépose en une lente nuit. était-ce son enfance. un rêve ou un souvenir. un instant, ce trésor bientôt disparu. une page. Unique

Caterine Godin

Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

La perte de mémoire des vieillards est en réalité une ruse. L’oubli, c’est en somme n’avoir pas vécu – pas vécu encore – et donc avoir la vie devant soi.

 

Éric Chevillard
 

Publié dans Ils ont dit

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Tu marches

Publié le par la freniere

Tu marches pieds nus par déférence
pour ton exil sans fin
tu marches sur une terre 
lourde de silences.

Voix égarées
d’un pays d’herbes amères
où tu t’es meurtri bien avant,
bouches agacées d’où le chant se retire
vers la nuée d’ombre
ou la canopée des oiseaux siffleurs…

Jours de sable
que dans le désordre tu égrènes
jours fiévreux
d’images craquelées
d’orages lents à mourir.

Quelque part remisés
tes mots aux courbes douces
aux balancements d’ailes
tes mots seront cet indéfini
qui glisse comme à regret
des lèvres.

Agnès Schnell

Publié dans Poésie du monde

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On n'aborde pas la mort

Publié le par la freniere

On n'aborde pas la mort comme on le fait d'un homme. Tôt tard, le rire s'achève en râle. Le suc de la durée finit toujours par sécher. J'ai bu mes larmes avec du vin, beaucoup de larmes et trop de vin. Je suis malade, ce matin. Je chauffe le gros camion comme on dit par icitte. À quatre pattes sur le sol, je tiens le volant de la toilette. Je crache dans la lunette, des filaments de sang et de la bave. J'ai la nausée, mais rien ne veut sortir. Mes tripes se nouent et se dénouent. Mon estomac gargouille, le foie gorgé de mauvais sang. Je mourrai sûrement d'une cirrhose, d'une hépatite ou d'une pancréatite. Je reprends mon souffle peu à peu. Je me relève en tirant la chasse d'eau. Les idées noires tachent l'émail. Le temps lui-même tourbillonne. Autour de moi, l'espace est criblé de trous noirs. Des images tranchantes incisent mon regard. Sur ma gueule accrochée au miroir, chaque visage n'est qu'une sphère à facettes. Mes glandes lacrymales n'excrètent plus que de l'encre. Y a-t-il un ordre dans le désordre? Ces notules ont-elles un sens? Ce n'est pas la promesse d'un feu qui fait pousser les arbres. Ma plume devient scalpel, sismographe, stylet. Je la voulais brindille ou bien fétu de paille. Il est loin le temps où j'écrivais sur le sable avec des pensées vagues. La mort laisse un trou où l'on attend d'être avalé.

 

&

 

Chaque matin, je reprends le crayon. Je nourris mon cahier avant de déjeuner. J'étale des phrases sur le pain blanc des pages. J'ai choisi plus de mots que de choses, moins d'argent, plus d'amour, plus de saveur moins de savoir. La seule fois où j'ai tenté d'écrire un roman, ce fut l'histoire d'un homme qui perdait son corps, celle d'une âme sans ombre. Chaque fois qu'un mot disparaissait, la chose qu'il nommait disparaissait aussi. Le roman finissait sur une page blanche. Il n'y avait plus d'encre et le papier s'usait. Je n'ai pas réussi. On n'entre pas dans l'avenir des morts sans revoir son passé. La force artésienne des mots a troué le mutisme. Lorsque j'écris, je m'exclus de la lecture. J'aurais trop peur d'être déçu. J'attends l'émergence d'un mot, une phrase à laquelle me raccrocher. J'ai toujours mal au dos, une douleur à l'épaule, mais que sommes-nous face aux horreurs du monde? Le mur de la bêtise monte si haut qu'il cache l'horizon. Le verbe croire s'efface avec le nom de Dieu. Plus rien ne bouge derrière les vitres. À trente degrés sous zéro, on entretient le feu, on ne fait pas voler de cerf-volant. Les perdrix fuient la glace. Les mésanges en prière habitent les vergers. Elles gonflent la poitrine pour supporter le froid.

 

&

 

Les nouvelles sont mauvaises, mais les journaux sont morts. Les chiffres ont fini par tuer la révolte. On écrit comme l'oiseau crée l'air autour de lui. Il faut bien s'envoler lorsque le sol s'effondre. Parler de bonheur, c'est un peu le créer. Ceux qui aiment les chats ont une écriture qui ronronnent. Ceux qui aiment les chiens ont des mots qui jappent sur la page et mordent les oreilles. Il faut toujours choisir. Quand on se promène en forêt, on ne voit pas tous les arbres. Même si on a mis toute la vie dans une pharmacie, une pilule pour dormir, un cachet pour s'éveiller, un autre pour bander, une gélule pour rire, la gueule de l'angoisse me souffle dans le cou. Le passé glisse dans le présent. Je suis plus proche des plantes que des hommes, plus près des fleurs et des oiseaux, plus proche des enfants que des adultes, plus près des pauvres que des banquiers, plus proche des gueux, des vagabonds, plus près de la lumière et des roses cassées. Chaque vie est trop courte pour qui se l'imagine. Ce n'est jamais de joie qu'on pleure en arrivant. Je croyais avec un mot cueillir de la fougère, faire un ruisseau avec de l'encre, du ciel avec un rire. Me serais-je trompé? Que faire dans ce monde quand on ne sait qu'aimer, quand on joue mal du couteau, quand on est mal dans le mal. Je ne me suis jamais fait au livre électronique, alors pourquoi tenir un blog? Est-ce indécence de ma part, prostitution ou exhibitionnisme? Je crois que c'est la peur de me retrouver seul. Il est difficile de marcher droit dans un monde à l'envers. D'un carnet de poussière s'échappe la rosée.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Boby Lapointe, génie énergumène

Publié le par la freniere

Boby Lapointe, génie énergumène

Ils n'ont l'air de rien, ces quelques pas qui vous mènent du rideau au micro. Mais ce minuscule espace-temps détermine le plus souvent la cylindrée d'une vedette de music-hall. Edith Piaf avalait cette distance avec des mines de musaraigne contrite. Charles Trenet déboulait du diable vauvert, l'œil rond rivé vers la voûte céleste. Montand dépliait nonchalamment ses grands compas et se plantait devant le parterre comme un camelot goguenard. Bécaud sprintait le doigt déjà posé sur le lobe de l'oreille. Brassens se faufilait de profil, rougissant et en nage, jusqu'à son tabouret fétiche. Nougaro, telle une loco antique, bielles bloquées, rampait sur l'estrade, les traits émaciés. Aznavour bondissait des coulisses, main levée, clone d'un candidat aux primaires yankees. Barbare trébuchait, merle ivre. Perret s'excuse, saltimbanque en transit. Julien Clerc fait son jogging. Alain Souchon semble sortir d'une discussion avec les copains au sujet d'une belle voisine.

 

Pour sa part, Boby Lapointe entrait sur le ring à reculons, en râlant, comme si un mauvais plaisant l'avait poussé de force sous les projecteurs. Ses pieds esquissaient une petite polka contrefaite. Il se balançait verticalement, trépignait sur place, et sa danse de Saint Guy se transmettait au public. Paralysé d'angoisse, en nage, le visage parcouru de convulsions, apparemment le bipède Lapointe n'était pas né pour chanter. Bras ballants, penché en avant dans une position de déséquilibre, il saluait en donnant des petits coups de tête comme un taurillon vers la muleta. Il chantait faux assez considérablement et souvent, selon le degré de son hygrométrie intime, oubliait la moitié de ses textes. Du balcon, quelques aficionados lui soufflaient des bribes de phrases.

 

Dans sa fougue désordonnée, il lui arrivait de chanter parfois deux fois la même chanson. Parfois il exécutait (le mot prend ici tout son sens) ses ritournelles de dos. Ah! L'olibrius en prenait à son aise avec les obligations contractuelles, les attitudes contrefaites, les convenances amidonnées, généralement admises dans le Landerneau du music-hall classique. Il démystifiait les emmanchures étroites de la goualante conventionnelle, les faux cols des berceuses à sirop, les plates rengaines, les fades romance. A “L'Ecluse”, au “ Don Camilo, à “L'Echelle de Jacob”, à ”L'Ecole buissonnière”, pour la bonne bouche, Boby Lapointe affichait plus qu'une nature, il est la nature.

 

Quand il se sentait dépassé par les évènements, il laissait aux mots l'initiative de sa plaidoirie dans un salmigondis très personnel. Hurluberlu, si on veut, mais méthodique et discipliné, cohérent jusqu'à l'absurde. Une loufoquerie soigneusement échevelée, avec une cordialité de bon copain chahuteur. La poésie brute, il l'avait à fleur de peau, l'accrochait à longueur de gammes à des nuages de boutades, et elle retombait en une averse de gags, aux grêlons gaillards, burlesques et merveilleux. Ses textes avaient de quoi faire saliver un régiment patenté de linguistes structuralistes!

 

Bref retour sur le pedigree de l'extravagant OVNI des cabarets de la Contrescarpe.

 

Très tôt, dans les venelles torrides de sa bonne cité méridionale natale de Pézenas, la résidence préférée de Molière, l'énergumène ne frisait guère la norme courante. Il repeignait en vert phosphorescent le clocher de l'église, tondait les chiens errants pour qu'ils ressemblent à des singes, maquillaient les ânes en zèbres avec des pots de ripolin; “Tu nous emmènes?” s'écriaient les gamines à la voix chantante quand elles le voyaient léviter sur son cumulus rose. Il atterrissait, quelques instants plus tard avec son butin d'équations mirobolantes et de poèmes espiègles.

 

Adolescent, il fabriquait des machines volantes qui s'écrasaient quelques mètres après le décollage. On le retrouvait gisant dans les champs, les bras en croix comme un épouvantail, tout heureux de ne pas s'être rompu les os.

 

Pendant la guerre, enrôlé de force au STO, il part en cavale. Le voilà scaphandrier à la Ciotat, sous un pseudonyme de circonstance: Robert Foulcan; puis boutiquier en layette, propriétaire viticole, car ce n'est pas la poésie brute qui l'appointe! Il a pour projet de monter une comédie musicale dans la droite lignée des Branquignols cornaqués par Robert Dhéry, le titre est arrêté “Ce brave qui t'aime est un conquistador...” mais en quelques semaines l'entreprise prend l'eau, capote, faute de subside, faute de braise, faute de fraîche. Ah! L'argent! Un incessant cache-cache qui durera toute une vie! Après avoir fait publier à ses frais “Douze chants pour un imbécile heureux” sous le pseudonyme de B. Bumbo, Boby Lapointe monte à la capitale début 1951 et travaille comme représentant, puis comme installateur d'antennes de télévision, écrivant ses étranges litanies, la nuit venue. Il se produit dans une myriade de petits cabarets. Bourvil adopte “Aragon et Castille” pour le film “Poisson d'avril” de Gilles Grangier en 1954. Remarqué par François Truffaut, il est engagé dans “Tirez sur le pianiste” avec Charles Aznavour où il interprète “Avanie et framboise” en version sous-titrée... A haute dose le jeu de mots devient donc une langue étrangère!

 

“Pour sûr qu'elle était d'Antibes !

C'est plus près que les Caraïbes,

C'est plus près que Caracas.

Est-ce plus loin que Pézenas ?

Je n'sais pas : Et tout en étant Française,

L'était tout de même Antibaise :

Et bien qu'elle soit Française,

Et, malgré ses yeux de braise,

Ça ne me mettait pas à l'aise

De la savoir Antibaise,

Moi qui serais plutôt pour...”

 

Marquant exagérément la mesure en faisant monter et descendre son épaule droite, parce qu'il est un peu fâché avec le rythme, il invente ce qui deviendra son jeu de scène favori. En 1959, il passe au “Cheval d'or” chez Tcherniak, la trogne pétrifiée, l'œil vague, expédiant des cantilènes saugrenues sur le tempo imperturbable d'un marteau-piqueur. Un Golem saisi par le rigodon. L'air de dire: “je suis là contre mon gré”. Son répertoire? Des fagots de mots en kit qu'il essorait, broyait, concassait, éventrait avec délice pour les recoller avec sa glu drôlatique. Des petites porcelaines de tendresse, de coïncidences et de désenchantement. “Comprenne qui pourra”, telle était la devise de ce vorace d'homophonies approximatives qui portait un préjudice salutaire à l'ordonnance de la syntaxe et qui faisait subir les derniers outrages au catéchisme du verbe. Une belle césarienne pratiquée dans la langue quotidienne de Montaigne! Avec cette façon inimitable de vous sucer les phrases comme de beaux brugnons dorés et de vous recracher au visage de gros noyaux bizarres.

 

Surréaliste? Lettriste? Je-m'en-foutiste? N'importe quelle étiquette l'aurait diverti. Cami, Vian ou Queneau grouillaient dans sa barbe broussailleuse et le roi de Pologne n'était pas son cousin. Tous ces amis le confirmeront, à la ville comme à la scène, Boby restait un petit garçon émerveillé. “J'ai fantaisie de mettre dans notre vie un p'tit grain de fantaisie. Youpi, youpi!” il avait le talent et la carrure d'un grand. Mais les filles faciles, les vacances en famille, les bons crus et la franche rigolade passaient toujours avant les obligations du métier. Et chaque soir recommençait la course effrénée aux cachetons.

 

Le capitaine Haddock de la chanson n'avait de cesse de faire la planche dans les remous de l'alphabet. Ah! Les mots! Ses satanés compagnons des bons et des mauvais jours! “Si on ne les avait pas inventés, on serait aussi con qu'un tire-bouchon sans bouchon, un bouchon sans goulot, un goulot sans bouteille, une bouteille sans vin, un vin sans vigne, une vigne sans terre et une terre sans rien ni personne pour trouver les mots qu'il faut pour parler du raisin”. Le yéti de la chanson respire la convivialité, le bon cru, la bougie et les feux de bois. Il fréquente Petit Bobo, Maurice Fanon, Jacques Debronckart, Ricet Barrier, Pierre Etaix, Roger Riffart, René- Louis Laforgue et tant d'autres irréguliers.

 

Ayant signé chez Philips, il effectue ses premières tournées en province grâce à Brassens qui l'embarque, un peu malgré lui, en lever de torchon. Fort de son deuxième super - 45 tours “Le Chanteur sous-titré” (mai 1961), il attaque l'Alhambra encordé avec Aznavour, puis l'Olympia en binôme avec Hallyday. Deux autres rondelles paraissent sous le nom de Jack Sélaire, et effectivement, les faces B sont sur un mode précipité...Victime d'un sérieux accident de voiture en 1965, il bénéficie de la générosité de ses amis du métier qui lui reversent la recette d'un Musicorama spécial. Lucien Morisse, directeur d'Europe 1 l'engage sur Disc'AZ. Michel Colombier est chargé de soigner des arrangements pop...

 

«Le Saucisson de cheval” rencontre un succès d'estime auprès des radios. Le voici à Bobino avec Maurice Fanon, puis donnant la réplique à Anne Sylvestre avec “Depuis l'temps que j'l'attends, mon prince charmant”. Comme il se plaît à le préciser à ses amis, sa carrière est d'une fulgurante lenteur. En vedette anglaise, en vedette américaine, en vedette albanaise, en vedette de patrouille, avec une grande affiche, avec une toute petite affiche et sans affiche du tout... La gloire en filigrane. Rarement à Lapointe, du succès!

 

Avec sa gueule de pirate des mers du Sud qui n'aurait pas trouvé son bassin de radoub, Boby Lapointe ouvre de grands yeux étonnés sur la petite république faisandée du chaud-bise. Il se sent si peu bateleur. Sur scène, rien a changé, quel ostrogoth! Raide comme un passe-lacet, il débite à la sauvette ses facéties textuelles volubiles; coureur invétéré de coq-à-l'âne, éternel théologien de l'humour dépeigné, grand monarque de l'absurde dans la quatrième dimension. Un vertige gagne le spectateur obligé de tendre l'oreille pour prendre en filature les divagations de ce pressé verbal. Pas de pitié pour les zélés fans! Une véritable tour de babils. Un illusionniste vocal. Demandez ses exquis mots!

 

N'oublions pas que chez ce fil de ferriste de la syntaxe, l'arithmétique précédait toujours l'improvisation. N'était-il pas l'inventeur du système bi-binaire sur lequel se sont penchés des générations de mathématiciens? Avec une gaucherie non feinte, se dandinant comme un jars énamouré, son récital avait tout l'air d'une révolution de derviche tourneur. Il s'empêtrait dans les fils du micro, désamorçait de timides bravos qui pointaient au parterre. Bisser pour lui était un calvaire. Diantre, il ne voulait pas déranger. Une sorte de tristesse désemparée s'accrochait à son regard. Il avait tant envie d'ouvrir les bras et de dire “je t'aime” à tout le monde que le plus souvent, il s'en abstenait et se contentait d'une pirouette. Politesse du désespoir, sans doute.

 

Cet E.T. de la ritournelle spasmée se préoccupait davantage des rouages comiques de ses textes que de sa réussite personnelle. Les professionnels stigmatisaient ses bides. Les médias tournaient le dos à ses fantaisies verbales jugées de plus en plus inaudibles. Il s'en moquait, il n'avait de cesse de jouer les spéléologues dans les remous de l'alphabet.

 

Derrière sa carrure d'athlète, il réchauffait un cœur de jouvenceau et abritait des trésors d'improvisation. Il tourne dans quelques films de qualité. “La veuve Couderc”, “Les choses de la vie”, 'Rendez-vous à Bray”, “Les assassins de l'ordre” “Max et les ferrailleurs”, où il interprète un troublant conducteur de bétaillère.. Mais sous ses airs candides, sa passion reste dévorante: butiner les mots.

 

“Rappelle-moi tout à l'heure, pour l'instant je braconne”. L'escogriffe paraissait fantaisiste, bohême, fragile, en fait il était solide, très adulte dans sa tête et d'une maturité bien boulonnée. Avec une insolence de potache, mais ingénieur dans l'âme, il remonte les pièces détachées du thesaurus. Petit-fils de Jarry, cousin de Jean-Pierre Brisset, dilettante jusqu'au dernier phonème, il ne cherchera jamais le succès. On ne le lui accordera d'ailleurs jamais. Sinon à titre posthume.

 

Au cours de la journée, il y a toutes sortes de gens qui nous enquiquinent, ceux qui confessent relire Proust, ceux qui disent toujours “c'est vrai”, ceux qui citent Spinoza à tout va et ceux qui mettent deux B au Boby de Lapointe. Ceux-là on devrait les fusiller sur le champ.

 

L'humour, on en sort souvent, hélas, les pieds devant. On dérape, on décroche, on dévisse, et puis on décanille. Un crabe moche le rongeait depuis quelques saisons. Il s'en va sur la pointe des pieds le 29 juin 1972. Cinquante ans tout juste.

 

Toute une vie telle une douce bagarre contre la mièvrerie ambiante. “Je ne comprends pas pourquoi des gens qui pourtant changent de chemise tous les jours se servent si longtemps des mêmes clichés de langage qu'ils trempent dans la même sauce insipide”. Tous ces négligés de la glotte igneront pour toujours ces petits bonheurs du lexique tirés au cordeau. Avec des rythmes qui sonnent comme les plus branchés des raps ou du hip hop.

 

Avec Jacques Audiberti, Charles Cros, autres enfants du Sud, et quelques autres, il reste un colossal enfant démiurge dans les méandres de l'inconscient collectif. D'ailleurs ses facéties langagières sont connues de tous les potaches, surtout des plus petits. Dans les écoles, à l'instar du “Dormeur du val” ou de “Booz endormi”, on apprend “Mélie Mélodie”

 

“Oui, mon doux minet, la mini,

Oui, la mini est la manie

Est la manie de Mélanie

Mélanie l'amie d'Amélie...

Amélie dont les doux nénés

Doux nénés de nounou moulés

Dans de molles laines lamées

Et mêlées de lin milanais...

Amélie dont les nénés doux

Ont donné à l'ami Milou

(Milou le dadais de Limoux)

L'idée d'amener des minous...

Des minous menus de Lima

Miaulant dans les dais de damas

Et dont les mines de lama

Donnaient mille idées à Léda...”

 

Aujourd'hui, ses mots laids ne s'usent pas, ses calembours bons, non plus, bien au contraire. “Le poisson Fa” et “L'Hélicon” enchantent toujours les élèves des maternelles, “les mamelles du destin” fascinent les aînés. Dans le paysage restreint de la chanson d'humour française, Boby Lapointe ne ressemble à personne et personne ne lui ressemble. Un génie énergumène, oui, en panavision et dolby stéréo. Il se peut que nous vivions bientôt les préludes de l'ère du lapointisme intégrale, mais, chut, n'ébruitez pas la nouvelle, les petits bonheurs se dégustent mieux dans la plus stricte intimité.

 

Patrice Delbourg 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Un autre qui décède

Publié le par la freniere

Un autre qui décède

Regarde j'approche je parle
la même langue que toi
j'ouvre tout au bout du passage
des torrents d'air qui nous entraînent
je veux avec ma main toucher
la maison aimée

 

&

 

Toujours j'aspire à un nouvel ordre
repartir de là où j'ai pris forme

je me conformais aux lois de la terre à toutes vos paroles
j'étais l'orage qui meurt d'éclore sous la lumière
aujourd'hui j'ouvre je ferme des portes je nais je meurs
dans un jour difforme mille mots m'assaillent
je cherche le repos comme le sourire après les larmes.

 

Pierre Des Ruisseaux

Publié dans Les marcheurs de rêve

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