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Déshonneur

Publié le par la freniere

Déshonneur

Ce n'est pas si souvent que la colère m'envahit...

Mais alors là, bien que sans illusion, prendre tous les citoyens pour des cons, c'est TROP.

Ce matin, avec tristesse, j'ai déchiré ma carte d'électeur.

 

 

Ma ligne de vie

se décrie au point de rosée

pas même atteint

elle était définitivement en travaux ...en friche


 

une césure dans un vers interminable

entre tourment et recueillement.


 

Poussière de terre et de limon

je ne devais rien aux étoiles


 

Le voisin déplaçait obsessionnellement

la clôture de son champ

comme pour se persuader

qu'il avait des projets d'ailleurs

peut-être sentait-il

qu'il nous faudrait

reconsidérer la couleur étonnante et volatile des abricots


 

le vent fort venu de l'Ouest

ce matin là

n'empêcha pas le soleil de se lever

Il le fit

sans se soucier de l'homme

je su que c'était un jour comme les autres

et que pourtant rien n'était comme avant


 

même mes tartines beurrées et mon café

avaient un goût inhabituel

une désespérance à suspecter l'amour


 

elles ne me rappelaient même plus les souvenirs d'enfance


 

les grasses matinées inutiles

à n'en plus finir

avec ma cousine, mes soeurs ou ma mère

ces moments où le temps se fige

où même le soleil tremble et semble

s'être arrêté à l'entrebâillement du volet

il ne brille alors que pour nous et nous nous persuadons

que la vie est belle

même la mine en graphite de mes crayons ne s'écrasait plus sur la feuille vierge

pour m'alerter au plus vite que la beauté du monde

n'a pas été inventée par l'homme


 

c'était un matin définitivement en travaux

je déplaçai les clôtures de mes pensées

comme s'il était impératif

comme si l'urgence imposait

que je ne sois pas surpris de voir

les cerisiers en fleurs, les amandiers se tordre

ne plus me demander si je suis un tortionnaire comme chacun de nous

surtout ne pas penser pour une fois à la mort de mon grand-père

le laisser seul redécouvrir l'absence

ce qui gît au fond de nous

ce matin du 11 février

Mandela sortait de prison

je n'allumai pas la radio

je mis un 33 tours d'une chanson de Joni Mitchell...«blue»

retour de mémoire inaccessible de maison bleue

la performance de Carolyn Carlson en 1977 avait troublée mon appréhension du monde

je serrai dans ma main un Herkimer de cinq cents millions d'années

mes doigts sentaient le savon de Marseille

et cela suffisait à me sentir libre


 

ne pas penser ce qu'on m'avait appris

mais penser ce qu'on m'apprenait pour articuler une autre pensée

la mienne

Il était évident

que je ne ferai rien comme d'habitude

que toutes mes valeurs imposées

auxquelles je croyais

n'avaient aucun sens


 

je repensai à la tombe de Camus et de Dali

je préfère celle de Camus et cette discrète similitude avec la banalité

de l'homme ordinaire qui sait se rendre extraordinaire

au moment où écrire est aussi difficile que ne pas écrire

je sortis et plongeai mes pieds et mes mains dans la terre

je vis que d'autres comme moi avaient renoncé

à la mort programmée

et au bonheur manufacturé

d'autres et d'autres encore réécrivaient la brèche sans fin de l'écriture

comme une gerçure qui ne guérira pas

la cicatrice indélébile de l'ami

comme un feu qui ne se consume pas mais nous consume tous

Enfin libre de ne pas écrire

ou d'écrire

Renoncer à soi-même comme l'écriture renonce à se donner

au juste aplomb

de la liberté

et

de l'honneur


 

Jean-Luc Gastecelle

 

Publié dans Poésie du monde

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Entouré de ceux qui n'y sont pas

Publié le par la freniere

Entouré de ceux qui n'y sont pas

On guérit seul
on guérit pauvre de sa naissance,
mais surtout seul.

Je ne regrette pas l’isolement.
C’est une identité morale.
On ne meurt qu’entouré
de ceux qui n’y sont pas.
La solitude est toujours la faute des absents,
ceux qui n’ont pas de voix
pour murmurer au chevet de personne.

Même les jours sont seuls,
pleurant dans les ruelles de gazoline,
les matins de nuits blanches immaculées
qui ne tacheront pas les draps
ni plus tard les mouchoirs.

Des vautours sont cloués
aux portes épaisses
de celles qui pleurent le long des jambes
les larmes de race prisonnière,
en criant que même les enfants ont peur
des ténèbres de leurs ventres,
encore trop innocents pour savoir
que la mort est le contraire de la solitude.

Je le sais, qu’on est seul,
comme de ne pas bander au Paradis
avec les panthères de fudge,
enfermées avec personne
dans les armoires de la garderie.

Denis Vanier

Hôtel Putama, 1991

 

 

 

Publié dans Denis Vanier

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Mon coeur de huit ans

Publié le par la freniere

Hier encore on a bombardé un hôpital et deux orphelinats. Comment garder espoir quand l'argent et le pétrole avec les fous de Dieu détruisent les maisons du cœur? Il m'arrive de passer du je universel au petit je me moi. Souffrant d'une entorse lombaire, je me pratique à mourir et à combattre la souffrance. Les mourants sont des comptables, nomenclature des pilules, dosage des pilules, horaire des pilules, comptage des pilules, prenage des pilules, sevrage des pilules. Ils s'acharnent à faire des bilans, tout en sachant fort bien que le zéro absolu n'existe pas. Je m'accroche aux petits plus, un poil de fourmi, une aile de papillon, un brin d'herbe, le saut d'une reinette, un flocon de neige sur un bonhomme de bonheur, une larme quand il fond. Le grand fleuve du temps charrie des eaux contraires qui s'affrontent et finissent par s'unir. Les yeux aux iris fanés réclament un arrosoir. La cervelle où poussent les pensées rêve d'un miroir à facettes ou d'un kaléidoscope. On écrit pour être nu ou pour fuir sans être vu. J'ai les oreilles pleines d'images et les regards remplis de sons. Des neurones aux orteils, tous les sens forment un tout. Des atomes aux neutrons, de la tasse ébréchée à l'opinel de service, tous les objets vivent avec nous. La forêt s'ennuie des fleurs sauvages, des petits fruits, des cris d'oiseaux. Les bouleaux ont les yeux plus sombres. Une bouillie de feuilles se desquame sous la neige. Du pire à l'infiniment mieux, j'attends le liseron, la mousse, le premier papillon. J'écris avec un doigt sur la poussière des tables. Je retiens d'un geste les meubles qui remuent. Mes poèmes sont des poings qui boxent le malheur, un tisonnier qui ravaude le feu. Face à la peur et la faim l'intelligence s'efface devant l'instinct. La bonté se cache au fond des cœurs. Il faut tout protéger, de la jonquille jusqu'aux pierres. Chaque rêve est l'histoire vraie du monde. Il me faut la campagne, son air qui sent bon, son sureau, ses gants d'aubépine, son soleil blond assis sur les toitures, ses nuages qui donnent à boire aux bêtes. Les doigts attendent ce que la main décide, les yeux ce que l'azur dessine.

 

&

 

 

Les pattes de table font craquer leurs phalanges. Je cherche l'herbe sous la nappe comme je cherchais la mer dans mes cahiers d'école. Mon cœur de huit ans se bat contre la mort et les chemises vides. Un enfant parle par ma voix. Quand la nature sourit, c'est avec ma bouche. Quand elle s'agite, c'est avec mes bras. Il y sûrement un lien qui unit chaque chose, l'athlète et le cul-de-jatte, les chenilles à papillon et les chenilles d'un tank, le chat qui dort et la souris qui danse, la sonate et la sonnette d'alarme, les doigts de laine et les dents de loup, le goût des fraises et l'odeur des bas sales, le si mineur et le couac, Saint-François d'Assise et le marquis de Sade, le guidon de vélo et le rhube des foins, le bon grain et l'ivraie. L'homme n'est qu'une espèce parmi les autres. C'est ici qu'il faut apprendre à vivre. Les chats surveillent le silence au passage d'un ange. Les arbres grandissent dans la nuit et rapetissent au matin. Les oiseaux chantent dans la maison des feuilles. La rosée perle sur une toile d'araignée. Une table parle avec les chaises vides. La source de ma voix a la couleur de l'eau. Les fauvettes avec leur cervelle d'oiseau peuvent lire la carte du ciel à partir des constellations. Il y a parfois plus de choses dans la tête d'un oiseau que dans celle de l'homme. Mon horloge biologique est un carnet qui perd son temps. Elle ne donne pas l'heure, mais l'espace. Ses deux aiguilles tricotent des images. Il y a cent millions d'années lumière entre hier et demain. Les sentiments ricochent d'une âme à l'autre. La vie ne finit pas avec le jour, elle galope sur le grand cheval de l'ombre. Le soleil s'appuie sur une canne de brume. Les mots du poète se mêlent aux couleurs du peintre, la langue de l'azur au jargon du matin.

 

&

 

Les trois collines qui surplombent le lac s'embrument de rosée. La cécité du roc reflète la lumière. Il n'y a plus d'hiver. Les jardins sont pressés. La neige cogne aux vitres comme un papillon blanc. Les bords du lac fondent. Les perce-neiges et les crocus se lèvent dans les failles. Le cœur des mûres bat sous les becs d'oiseaux. Les hirondelles des sables arpègent les falaises. Bientôt, l'été versera son or dans le calice des tulipes. L'abeille trouvera le trésor. Les cigales annonceront leurs fiançailles. La pluie ouvrira les pivoines en irriguant la terre. Le cabanon s'anime où bouge le râteau. La hache danse avec la bêche. La peau de la terre laisse entrevoir ses os. La chaleur se mêle à l’œil noir des soleils. Je reviendrai toujours à la tourbe, à la glaise, au satiné des fleurs, à la plume, aux oiseaux. Je reviendrai à la grammaire faire du panache avec rien, sinon du bruit et des paroles. Les bras noirs de l'ombre soutiennent la clarté du songe. On distingue un instant ce qu'on ne peut pas voir ni comprendre. Je dessine du doigt un signe sur le sable, la neige, la joue de mon amour, pour toucher le soleil. Dans le bosquet des sentiments, l'espérance craque comme un sureau brisé. Pieds nus au bord du gouffre, je m'accroche aux mots d'amour, aux choses impossibles, à la respiration du monde, à l'écriture muette que la pluie rend visible. Je n'en finis pas d'ajouter des choses, des mots, des gestes, poussant le centre de la vie vers sa périphérie. Je creuse un trou dans la forêt du rêve, touchant avec les mains de la mémoire tous les cadavres enfouis. Je transforme en chanson les râles de la terre. L'alpha et l’oméga butinent chaque chose. Un cœur sans cicatrice a-t-il déjà battu? Les coups au cœur recousent les sutures, point par point, un coup dur, un coup bas, égrenant, grain à grain, un chapelet de misère. Il est des jours où l'esprit l'emporte sur le corps.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Élise Palardy

Publié le par la freniere

Élise Palardy

Toile d'Élise Palardy sur une citation de J.M. La Frenière

Publié dans Glanures

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«Les Aveux» de Wolinski

Publié le par la freniere

«Les Aveux» de Wolinski

Publié dans Glanures

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Je parle d'homme à homme

Publié le par la freniere

C'est à vous que je parle, homme des antipodes,
Je parle d'homme à homme, avec le peu en moi qui demeure de l'homme,
Avec le peu de voix qui me reste au gosier;
Mon sang est sur les routes,
Puisse-t-il
Puisse-t-il
Ne pas crier vengeance,
Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,
Nous serons au-delà du souvenir,
La mort aura parachevé les travaux de la haine.
Je serai un bouquet d'orties sous vos pieds;
Alors, eh bien sachez que j'avais un visage,
Comme vous,
Une bouche qui priait,
Comme vous,
Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
Dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel.
Et quand une épine mauvaise égratignait ma peau,
Il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre.
Certes, tout comme vous j'étais cruel,
J'avais soif de tendresse, de puissance, d'or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j'étais méchant et angoissé,
Solide dans la paix,
Ivre dans la victoire et titubant, hagard à l'heure de l'échec.
Et pourtant,
Non...
Je n'étais pas un homme comme vous.
Vous n'êtes pas nés sur les routes.
Personne n'a jeté à l'égout vos petits,
Comme des chats encore sans yeux.
Vous n'avez pas erré de cité en cité,
Traqué par les polices.
Vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,
Les wagons à bestiaux ,
Et le sanglot amer de l'humiliation, accusé d'un délit que vous n'avez pas fait,
Du crime d'exister,
Changement de nom et de visage,
Pour ne pas emporter un nom qu'on a hué,
Un visage qui avait servi à tout le monde de crachoir!
Un jour viendra ,
Sans doute où ce poème lu se trouvera devant vos yeux .
Il ne demande rien!
Oubliez-le!
Oubliez-le!
Ce n'est qu'un cri qu'on ne peut pas mettre dans un poème parfait :
Avais-je le temps de le finir?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties,
Qui avait été en moi, dans un autre siècle,
En une histoire, qui vous semblera périmée,
Souvenez-vous seulement que j'étais innocent,
Et que tout comme vous,
Mortel de ce jour-là,
J'avais eu, moi aussi, un visage marqué par la colère ,
Par la pitié et la joie.
Un visage d'homme, tout simplement ...


 

Benjamin Fondane

 

Publié dans Poésie du monde

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Parler pour ne rien dire

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le prix du sang

Publié le par la freniere

Tout nous vient de la terre,

de l'eau du puits au lait du pis,

du vin des vignes aux petits pois,

des petits poings du temps à la robe des blés.

 

Quand le ciel est trop bas pour se tenir debout,

je me nourris de mots et de cris éperdus.

Je ne suis pas du bois dont on fait les potences.

Je suis de l'homme et de l'érable.

Je débite les ormes en planches de salut.

Je ne suis pas né d'un dieu,

mais de ces bêtes immenses qui mordent l'infini,

d'une saison mal famée,

des têtes fanées dans la maison des fous.

 

Des oiseaux blancs titubent au-dessus des ordures

et transpercent du bec des sacs de misère.

Je resterai malade, s'il le faut,

tant que le monde sera plein de malades.

 

Je suis seul et j'attends,

je ne sais qui ou quoi.

J'apprends ma voix dans les sentiers d'hiver.

Avec le temps qui passe,

j'habite désormais un cimetière d'amis.

Debout sur mes blessures,

j'affronte les matraques.

Je traîne dans les ruines ma besace d'aveugle.

La danse des rainettes fait couiner mes poumons.

Le pays de Merlin n'enchante plus personne

ni le joueur de flûte rameutant ses brebis.

 

Les hommes en armes et les porteurs de bottes

tannent la peau des pauvres.

Locataire d'un corps que je n'ai pas choisi,

je le paie de mon sang.

Les souvenirs remontent à la surface du papier.

C'est tout un monde qui meurt,

quand quelqu'un disparaît.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Poésie

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Le stable et l'instable

Publié le par la freniere

Certains stylos font un bruit d'insecte sur la page, d'autres dérapent et glissent. Trop de points de suspension ligotent le silence. Il faudrait que les parenthèses restent ouvertes. Comme l'a fait remarquer Péloquin, dans la plupart des édifices, c'est écrit Exit au-dessus de la porte d'entrée. Est-ce pour sauver des vies ou nous rappeler la mort? L'abstrait se mêle au concret comme la graine à la terre, l'argile à la caresse, l'homme à la femme. Peut-on représenter l'évolution de la pensée par la mue des serpents ou la couleur des yeux, le mouvement des choses ou l'usure des corps? Les âmes de bois se rabotent au stylo, à la plume, au stylet. Je me perds dans les copeaux des mots. Ils sentent la résine, la sève, la sueur et le sang. L'homme est seul et partout à la fois, là où il y a des rires et des souffrances, dans l'horreur ou l'extase. Tous les atomes se touchent. On grandit os par os. Les muscles se renfrognent jusqu'à ce que les nerfs se cognent aux entournures. Toute l'eau du corps s'habille de peau. On joue à être ici ou là , à rire ou à pleurer. Avec le temps les auréoles disparaissent. Les poches sous les paupières s'agrandissent pour laisser place à ce qu'on ne voit pas. Je boite légèrement. Je ne suis pas gaucher seulement d'une main, mais de la jambe entière, peut-être même d'un œil, mais je ne louche pas.

&

 

Qu'il pleuve ou qu'il neige, la peau du ciel rend son eau. Peu importe le froid ou la chaleur, sur tous les corps vivants, la sueur fait sa route. La crasse s'accumule dans les plis. Il n'y a pas que les mouches, les araignées qui les convoitent, partout la terre secrète ses microbes, ses bactéries, ses bacilles. Des grappes d'oeufs fermentent. Des larves naissent. Quand on pense à tout ce qui s'agite, la valeur de l'argent n'a plus grande importance. On peut mettre le feu aux banques sans que la terre en souffre. À l'été, en contemplant le lac, je deviens, cette eau, cette onde, ces vaguelettes incertaines ou trop sûres d'elles-mêmes, mais l'hiver quand la glace supporte toutes les cabanes à pêche, j'en ai l'âme transie. Je n'ai pas peur de marcher, mais d'arriver quelque part. La vie est là, trop lourde ou trop légère. Elle craque dans la main. La paume saigne sur ses éclats de verre. Quand je ferme les yeux, un film se déroule sur l'écran des paupières. Un fil se déroule sur la pelote du cœur. À mi-chemin du réel, des ombres m'illuminent. La tête quand elle s'allume fore des trous dans l'ombre. Les racines plongent profond dans le fond du sol. On s'y raccroche par les branches. On les respire par les fleurs. On les goûte par les fruits. Chaque touffe d'herbes, chaque poil de bête, chaque morceau de peau, s'accroche au soleil. Chacun a besoin d'air et d'eau. Chaque os, chaque nerf, chaque muscle, fait s'agiter le corps. Les arbres dressent leurs bras ridés. Les oiseaux glissent entre leurs doigts. Les chiens pissent sur le tronc dans une symphonie d'odeurs qu'ils flairent à tour de rôle.

 

&

 

Je ne serai jamais à la mode. Tout ce qui est vivant m'intéresse bien plus que ce qui est nouveau. J'ai dormi trop longtemps dans un berceau en gueule de bois. J'ai de la sueur dans les yeux. Les doigts plongés dans le sable ou dans l'eau servent d'antennes au cerveau. On passe son enfance à faire des ponts, à relier des points, à colorer le monde. Tout s'écroule comme un château de cartes ou de sable. On doit recommencer, mais l'azur est plus gris, les points en suspension, le sable moins collant. On n'en finit jamais de se bâtir un monde. J'ajoute entre les lignes des petits bouts de cases, des morceaux de yourte, des blocs de glace sur le pergélisol. Ce n'est pas pour rien que je tourne les coins ronds. Les parallepipèdes glissent mal entre les sinuosités des lettres. Leurs angles redressent les esses. La ligne d'horizon n'est pas tout à fait droite. Elle suit la courbe des montagnes, la course des lièvres, la toiture des arbres, la marée de la mer. Les bruits qui entrent par l'oreille, les cris, les cricris, les tic tac, les chut, les glouglous, les pan pan, tous les accents du a, les sourds et les aigus, finissent par se noyer dans un magma de sons. Ce sont les choses, les chats entre les pattes de table, les maisons, les hommes, qui tiennent le silence debout. Quand on ne voit plus rien, on peut toujours toucher la peau de l'air ou écouter la danse invisible du vent. Malgré les apparences, ce n'est pas une pile qui fait battre le cœur du monde. C'est souvent quand on est au plus bas que les bras de la vie nous secouent les épaules, que l'espoir nous prend la main, que la parole ouvre sa bouche. Tout se tient. Le stable est composé d'instable.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Le quotidien du poète

Publié le par la freniere

Le quotidien du poète

Publié dans Patrice Desbiens

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