Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

226 articles avec ile eniger

Grand-Ma

Publié le par la freniere

L'enfant, penché sur le bois patiné de la grande table, s'applique à écrire. L'apprentissage est laborieux qui penche sa tête, attentif. Une pendule fait son chemin d'heures. Grand-Ma tricote. Parfois elle regarde par-dessus l'épaule de l'enfant, l'encourage.
- C'est beau, c'est bon.
L'enfant lève la tête, soupire un grand coup satisfait, et demande,
- C'est quoi beau ?
- Et toi ? tu penses que c'est quoi, beau ?
L'enfant réfléchit, concentré sur des images. A l'intérieur.
Dehors, le ciel prépare un orage. Des zébrures métalliques paraphent une colère.
- Le ciel énervé, c'est beau, dit l'enfant, et les nuages sur le dos du vent.
Il chantonne,
- Le chat qui fait semblant de dormir, le sent-bon du café le matin, la laine en couleurs dans tes tresses, tes yeux quand tu penses à Grand-Pa, le baiser du soir qui empêche la peur, c'est beau.
Maintenant la pluie tombe, grosse, drue.
- Les fenêtres pleurent, dit l'enfant.
- Non, elles lavent leurs yeux, répond Grand-Ma.
Un morceau de soleil tombe net sur le perron. La porte ouverte de la cuisine laisse passer des odeurs nouvellement arrivées. Un air frais entre avec des roulades d'oiseaux.
L'enfant montre le pré fluorescent.
- Les gouttes d'eau sur la tête de l'herbe, c'est beau.
Grand-Ma range son tricot, prend une casserole.
- Et le lait qui bout pour le goûter, c'est beau, dit encore l'enfant.
Il rit. Il dessine des cœurs dans la buée des vitres. Une lumière orangée frise autour des traces mouillées.
- C'est beau, dit Grand-Ma.
Soudain sérieux. l'enfant demande,
- Et bon ? Grand-Ma , c'est quoi bon ?
Elle sourit et il fait jour au-dessus du fourneau.
- C'est l'amour qui est bon.
La bonté ? C'est la terre qui te porte sans jamais se plaindre de la blessure de tes pas.

Ile Eniger,  Boomerang

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Ainsi

Publié le par la freniere

Grand-ma, Dieu existe-t-il ?
L'enfant jouait dans un carré d'herbe. Elle laissa le linge mouillé dans le panier, à côté des épingles, ramassa le boomerang, et le lança. La force de son poignet était étonnante. Le ciel était si net contre la terre que la ligne d'horizon ressemblait à la pliure d'une carte postale.On entendit un sifflement, puis une vibration, l'aile revenait, puissante et précise, au point même de son départ. Grand-ma la remit  dans l'herbe et posa sa main, la même qui avait lancé le boomerang, sur la tête de l'enfant. La caresse devait être douce car celui-ci se blottit contre le tablier à carreaux gris et bleu.
Ainsi chacun de tes actes, dit-elle
Chacune de tes pensées
Chacun de tes pas
Rien n'échappe à cet état qui échappe à toutes les lois et les dépasse. Tu es le départ et le retour. Après, que Dieu existe ou non, est sans importance.

Ile Eniger, Une ortie blanche

terresdevendanges.over-blog.com/

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Banderille

Publié le par la freniere

J'écris d'un silence de couteau. Banderille plantée au cou de la confiance. Je déserte l'arène pour éviter l'épée. Ils disent, mais leurs actes trahissent. Je n'aime pas ce qu'ils font. Autre n'est pas l'opposé de clair. Ils ont pris dans mes mains de riche. Quand le temps fut venu de la plus grande pauvreté, ils ont tourné le dos. Ils mangent quand j'ai faim, rient quand j'ai mal, leurs manquements cassent mes doigts. J'écris de ces fractures. Aimer n'est pas justifiable, je ne justifie pas. Le rouge des érables tire à blanc dans mes veines. Les miroirs brisés démultiplient l'image, renforcent la lumière. Chaque pas qui trébuche me rapproche la source. De l'alphabet défait, j'emmène cette joie extirpée des décombres. Loin de tout ce qui tue. Me parviennent encore des liturgies de phrases sous mon  poignet vidé. Ma maison, c'est celle-là, qui demeure.

Ile Eniger, Une ortie blanche

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

L'air rare

Publié le par la freniere

Ailleurs. Aïe. Heurts. Elle hait les jeux de mots. Le jeu qui maquille le je. Qui met en foule la misère. Qui écharpe l'identité. La ville fait son bruit, sa rumeur, sa folie replâtrée de néons. La ville boit sans soif. Ses membres de béton sous la trique des monnaies font les hommes plus petits. Intelligente l'hydre étend ses doigts visqueux jusqu'aux ventres des filles aux bords de ses trottoirs. L'argent, ce mort que l'on agite, cette offense au vivant, compte ses perversions. Les verbiages raturent la parole du soir. Les motos, les autos, vomissent leurs fumées. L'air rare et altéré s'évade par la mer. Assise sur la plage, elle compte le sable. Ce soir les mots n'iront pas plus loin qu'elle. Chargée de crocs, elle n'ouvre aucune blessure. Rien ne devra souffrir. Elle pense au soleil tombé de l'horizon, à la mouette grise envolée quelque part. Un clocher sonne, l'heure approximative.


Ile Eniger, Terres de vendanges

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Elle répondit

Publié le par la freniere

Grand-Ma, pourquoi tu dis que l'argent n'est rien ?
Elle répondit,
Demande-toi ce qui est juste, demande-toi où est la vie.
Sans les végétaux qui t'équilibrent, tu ne peux vivre
Sans le minéral qui te porte, tu ne peux vivre
Sans l'eau qui te renouvelle, tu ne peux vivre
Sans l'air qui te régénère, tu ne peux vivre
Sans la graine qui te nourrit, tu ne peux vivre
Sans le germe dans une ovule, tu ne peux vivre
Sans l'animal tu ne saurais le plus haut partage
Sans le soleil tu t'éteindrais,
Sans le sommeil, tu t'épuiserais
Sans l'espoir tu stagnerais
Sans la beauté tu déprimerais
Sans le souffle, tu mourrais
Sans l'amour tu renoncerais
Sans l'argent ??? rien. Ce papier de pouvoir brûle sans réchauffer. Tu l'enlèves, tout reste. Et dans ce tout est ta demeure.
Grand-Ma, qu'est ce qui est important ?
Tes mains, petit, qui ne doivent ni lier, ni asservir.
Ton esprit d'homme libre d'être un homme libre.
Ton cœur qui bat comme le tambour du chaman.

Ile Eniger, Terres de vendanges

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Je t'écris

Publié le par la freniere

De loin, je te parle. Où est-ce toi ? Par tous les jours, le ciel entre sur ma terrasse. C'est un mot simple. De couleur simple. Un ciel bleu. Sans effets. Sans style. Sans vocation. Je t'écris de ce ciel qui ne le saura pas. D'une tasse de thé, blanc, ou vert, aux fleurs de cerisiers. Du miel, ce résidu d'abeilles dans ma tasse. D'une orchidée violette dont les yeux me traversent. De la force des quartz. Les mains pleines de mots,  j'écris : terrier, silence, une poignée de sable. L'œil de la fenêtre me fait l'échappée belle. Des montagnes à la mer, la neige troue sa robe où s'agite le vent. Une mésange huppée, drôle d'oiseau frisé, mange les graines de l'hiver. La saison comme une chatte, surveille ses petits. Touchée comme une femme, la terre fermentée fait ses premières fleurs. Le cycle recommence. Les dents de la pendule, sans abréaction, couvrent la voix des arbres, mais je suis sourde à leur logique. Je t'écris de l'étoile rouge, l'impulsive.

Ile Eniger, Terres de vendanges

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Dans l'oreille

Publié le par la freniere

J'ai toujours su qu'il battait ailleurs. Mon cœur bat dans l'oreille. Dans les gris pour un bleu. Les fourneaux de l'été. Les doigts du violoneux qui tirent sur la corde. Les pluies de mon poignet. Le miel pour l'ours. Le cœur bien à sa place c'était le pain des autres. L'orange à la bonne saison. Moi, jai toujours eu faim. De l'orage qui met le ciel par terre. Du solide de l'arbre engrangé dans ses veines. Du Chasselas, gonflé de transparence. Du Gros-vert, dont on a oublié jusqu'au nom. J'ai faim d'un bois de barque simple. Une plume me suffit pour refaire l'oiseau. J'écris enguenillée, le présent sur mon dos. Comme on prie, comme on crie. Et quand les mots me lâchent je me tiens au silence. J'écris comme septembre laisse tomber ses jupes sans un soleil de plus. Comme novembre pourrit ses chrysanthèmes. Chaque geste en moins augmente le vécu. Je veux le plus du moins, le plus loin que l'amour. La récolte n'est jamais trop abonde. Les murs sans ouvertures peuvent garder leurs suints, je suis des évasions comme de ces rias entre les bras des terres. Des mots à mélanger à une autre salive, comme des mots qui taisent. La terre haute est la plus nue. Les fleurs sauvages sont petites. J'entends chaque caillou, il bat dans mon plus juste. Et l'aiguille du gel comme celles des horloges n'y pourront rien changer. Mon cœur bat dans l'oreille.

Ile Eniger, Terres de vendanges

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Une joie

Publié le par la freniere

Il a plu toute la nuit. Le ciel a lavé le matin. La toux grasse des suies a quitté les façades. Le brouillard plie ses draps. Tu trouves le jour neuf. La mer, sans prendre les mesures, arpente le même périmètre. Sous l'épine du froid, la terre serre ses os. Les fleurs d'hiver guérissent ses foulures. Entre la feuille et l'arbre, une très vieille entente, je reviendrai. L'heure s'achemine d'un rien : la corde où se pend le soleil chaque soir, une rocaille chaude, l'alerte d'une voix, un thé vert aux fleurs de cerisiers. L'insolite du simple, cette bruyère de landes au milieu de ta ville. Par une lune grise des chevaux sont amoureux des licornes ; croire, ce n'est pas savoir. Les doigts du gel hésitent en leurs étranglements. Tu te dis que rien d'essentiel ne s'achète. Le vieux sexe des sols prépare ses naissances. Tu te dis que le paysage marche haut, c'est-à-dire au plus proche, en maison silencieuse. Et ouverte. Tu éprouves une joie d'ouvrière, d'extrême jouissance, quand tu comprends que tout est là, et que tu peux tout faire.

Ile Eniger, Terres de vendanges

http://terresdevendanges.over-blog.com/

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

Le désir ou l'italique du jour

Publié le par la freniere


C’est une force
une vigueur
Le fragile au bord, tout au bord. L’épousée

retroussée qui enjambe le vide et enlace
                        le rêve
 
C’est l’animale plénitude
plus vaste que la peur et la raison mauvaises

Un sursaut, un orage, et l’inlassable horloge

qui ne veut plus manger le temps sans
                        le goût du baiser
 

C’est un regard avide sur
un sourire nu, des mains qui reconnaissent

                        la texture des phrases

 
C’est vieux comme l’instant
et neuf comme l’espoir
Et de sens reconstruit
                        c’est une soif d’aimer
 

Ile Eniger
 
Le désir ou l’italique du jour
Livre d’art avec Michel Boucaut

Éditions LE LIBRE FEUILLE
 

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

La matière

Publié le par la freniere

Un texte de Ile Eniger mis en chanson par Robert Cuffy

C'est d'un cahier ouvert
sur le coin de la table
que je ne dirai rien.
Les jeux, les séductions,
les germes d'artifices,
j'y pense quelquefois

mais le rien quotidien
porte tant et encore
que mes pensées se taisent,
que mes mains se dénouent.
Se pousse l'illusion.
Le simple me rattrape.

L'éternuement d'un chat,
le sang d'un géranium,
une jacinthe pâle
accouchée de la nuit,
la mer à ma fenêtre.
Toute chose accoudée

à la table du jour.
La grâce de ce peu
décape l'inutile,
épingle des fous rires
sur la pince des lèvres.
Et nettoie les outils.

La soupe dans le bol,
le repos de la terre,
écrivent mieux que moi
une lettre d'amour.
L'hiver est un cadeau
quand les gestes s'épuisent.

La pointe du crayon
a troué mon papier,
la lumière s'engouffre
dans la moindre fissure.
Dans cette odeur dressée,
Reniflant la matière

et son bruit de sonnailles
C'est un temps de très près.
Paysanne penchée
sur la vigne des mots,
j'écoute la patience
dans les lignes du bois,

je touche le présent
et ce qui dit je t'aime.

Ile Eniger

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost 0

<< < 10 20 21 22 23 > >>