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655 articles avec ils ont dit

Ils ont dit

Publié le par la freniere

Pourquoi n’ai-je pas pris une autre route, pourquoi n’ai-je pas cherché un travail normal, comme on disait, comme si écrire et dire des poèmes n’était pas un travail. J’aurais pu être…
Mais je ne voulais, pour rien au monde, changer de cap.
Peut-être parce que depuis ma sortie, mon évasion de la pension où je m’étais senti très malheureux, je ne voulais plus recevoir d’ordre de quiconque, sauf ceux que je me donnerais à moi- même. Sûrement parce que j’avais trouvé dans la poésie, la mienne et surtout celle des autres, une consolation, une énergie et une mise en forme de la vie, de ma vie. En ce temps, je naviguais entre deux titres : Le pays derrière le chagrin et A l’entrée du jour, le premier précédant heureusement le second. Personne n’aurait pu deviner dans les poèmes de A l’entrée du jour, sinon un vers par ci, un autre par là, le contexte de leur écriture : l’isolement de la maison dont le loyer était plus que modeste, l’état de son toit, de ses toilettes qui imperceptiblement s’écroulaient au milieu des bois et l’évacuation de ses eaux. Mêmes les rats prenaient la fuite.
Il ne m’était pas possible de parler de ma pauvreté en étant pauvre, il était salutaire de traquer la moindre trace de confort comme ce couteau à pain que j’achetai un jour de soldes. Grâce à ses dents et malgré l’humidité, je réussissais à me couper de belles tartines qui déclenchèrent ces deux vers :

 

On trouve toujours au fond d’un pain
une belle journée à partager.

 

Je mettais mes pages à l’école du ciel bleu. C’est ainsi que j’écrivais contre le malheur, c’est ainsi que je lisais même et surtout les livres désespérés dont les auteurs avaient eu, au moins, le courage d’achever leurs livres.

 

*

« Qu’en est-il de celle, de celui qui jamais ne lit ? Dans quelle langue son poème s’écrit-il ? Celle des nuages, qui dans le ciel bleu ressemblent à des montagnes ? Celle de la neige, qui sur le sol ressemble à un manteau blanc ? Celle de la mer qui à l’horizon ressemble à du ciel tombé par terre ?
D’où viennent les images de celui qui ignore le poème et dont la langue est faite de phrases mortes et mille fois récitées ?
Elle tourne autour du temps qu’il fait, fera, faisait, de la vie qui passe, passera, passait. Ses yeux regardent mais ne voient pas et, s’ils voient, ne savent pas nommer. Sa langue connaît les mots mais pas les verbes qui les tiennent, les montent, les chantent. Elle passe du rire au larme, sans rien dire, alors que les larmes et les rires auraient besoin de notes justement placées dans la phrase.
S’il n’y avait la météo, le chômage, la guerre ici ou là, les enfants des autres qui naissent, les parents des autres qui meurent, il n’y aurait aucun sujet de conversation. Pourtant celui qui ignore le poème connaît le silence. Celui qui ignore le poème sait, malgré lui, que le silence est au coeur du poème.
Et pourtant celui qui ignore le poème n’ignore pas le jaune de la rose du jardin, le rouge de la pomme à couteaux et le parfum du lys qui s’accroche à la robe de la jeune femme. Celui qui ignore le poème n’ignore pas le chant de l’alouette dans le lointain du ciel, l’ombre du nuage sur l’herbe de la prairie, le départ de l’hirondelle à la fin de l’été et le retour de l’enfant à la sortie de l’école.
Celui qui ignore le poème n’ignore pas le travail de la mort sur le visage de l’épouse, du chagrin dans le corps de la veuve. Celui qui ignore le poème sait cueillir un bouquet de fleurs et une poignée de haricots pour le retour de sa fille.
Mais si tu lui demandes des mots, son regard s’assombrit et ses poings se referment sur des paroles qui ne seront pas dites et dont les noms ne connaissent pas d’adjectifs.
Mais quand celui qui ignore le poème pleure, même en silence, le poème en lui trouve sa route, même dans le silence de ses larmes. »

 

Eugène Guillevic

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Publié le par la freniere

Le premier transistor, c'est Victor Hugo. Il disait : "Je suis l'écho sonore de mon temps." Je n'ai jamais supporté l'injustice. Je me suis toujours senti solidaire du tordu, du petit, du mal foutu. J'étais courageux, mais pas costaud, souvent j'ai pris des branlées, des coups qui ne m'étaient pas destinés. Je n'ai jamais supporté la curée. J'ai suivi cet espèce de chemin de crête exigeant, hors des majorités, des chapelles, des familles de pensée. À une époque où il est convenu de converger, il y a un politiquement correct, un sexuellement correct, un moralement correct, je crois que ce qui nous menace le plus c'est ce totalitarisme démocratique. J'ai été de ceux qui ont voulu que les murs, les totalitarismes tombent mais ce qui me paraît inquiétant c'est que sur les ruines des murs qui découpaient l'Europe, les murs de toutes les oppressions, on en a bâti d'autres qui sont invisibles, dans nos têtes, imperceptibles, plus difficiles à repérer, à démolir. C'est ce que tout le monde appelle pensée unique. Dans cette pensée, pour diverger, on est obligé d'être seul. Des hommes et des femmes disent des choses seuls dans leur coin. Grâce à eux, le monde continue à respirer, à avoir des poumons. Pour continuer à respirer, il faut que des êtres continuent à dire ce que personne ne veut entendre. Ce qui me paraît inquiétant c'est de vivre dans un monde où il n'y a plus du tout de négativité, de puissance de la négation, de creuset pour la liberté. Où il nous est demandé, non pas de la fermer, on peut dire tout ce qu'on veut, mais quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, c'est récupéré dans un discours lénifiant, organisé. Je crois que pour se ressusciter, pour se susciter, il faudra qu'on dise, et ce plus massivement qu'aujourd'hui, que nous sommes dans un monde qui est fondamentalement immonde.

 

Tristan Cabral

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Publié le par la freniere

Certains artistes vivent une rage ponctuelle – celle de leur jeune âge- rencontrer l’esprit d’une époque. Ce qui les propulsa vers la gloire, ils surent le gérer jusqu’à devenir des caricatures, malgré de brefs retours de génie. Ils surent faire illusion, longuement parfois. En les couvrant d’or et d’images, le système les enferme dans des cages d’apparente rébellion. S’ils n’ont pas la lucidité d’y résister, ils sont là, hommes-rêves, comme les tigres et les lions dans les zoos représentent leur espèce. Ils deviennent acteurs de leur propre rôle : celui de la liberté simulée, de la vision réglementée, de la folie en conserve.
 

 

D’autres portent une blessure si profonde que les marées de l’argent et de la gloire n’exercent guère sur eux leur érosion. Ils sont les chambres d’écho d’un seul désir dont ils sont à la fois maîtres et victimes. S’ils changent, c’est pour affiner, radicaliser, frapper d’autres approches de leur histoire d’amour avec la déraison. Ce sont des voltigeurs incapables de crimes contre l’essentiel auquel ils sacrifieraient l’anecdote de leur vie. Épuisés, étourdis d’anesthésie, de cahots et d’oubli, ils arrivent malgré tout à essorer du réel sa poésie. Ils y trouvent le poison et l’antidote, situent leur travail dans le côtoiement de la catastrophe. Ils sont les purs-sangs de l’intuition. Des phrases ténues les survolent que leur souci est de capter avant qu’elles ne s’évaporent. Ils vivent de turbulences rouges comme celles qui viennent aux érables au début de l’automne, de giclées brèves comme des brumes de rivières. Ils courent vite, mais peu longtemps, restant presque toujours –désorganisés, visages blancs- au bord des pistes. Mais, lorsqu’ils se ressaisissent, ils sont capables de surgies vers l’inouï.

 

Alexis Gloaguen

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Publié le par la freniere

Si notre cœur était assez large
pour aimer la vie dans son détail
nous verrions que tous les instants
sont à la fois donateurs et spoliateurs
et qu'une nouveauté jeune ou tragique
toujours soudaine
ne cesse d'illustrer
la discontinuité essentielle du temps

 

Gaston Bachelard

 

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Publié le par la freniere

Je me souviens de ce temps, enfant, quand les mots manquaient aux choses, lorsque les bruissements de syllabes n'avaient pas encore fait pour moi leur travail de recouvrement, n'avaient pas encore su nommer ce qui au fond, dans l'abîme intérieur, essayait de briller ... Le point zéro de l'illumination fut une nuit du mois d'août, sur une minuscule route de la Montagne Noire. Nous étions une vingtaine d'enfants et trois moniteurs que la Voie lactée guidait vers ce théâtre du ciel où le soleil allait se donner en spectacle ...

 

Comment dire l'ambiguïté de ce bonheur innommable? Ce creusement vertigineux que la nuit, les odeurs de pignes et de fougères installèrent en moi comme un double insaisissable avec lequel - je le pressentais déjà - j'allais devoir dialoguer et composer. Mais composer quoi et comment? Je découvris, cette nuit-là, la partie occulte de l'ivresse que procure l'expérience du réel absolu: la grande solitude, ce désert où manque le poème qui seul peut approcher l'indicible et, parfois, le faire partager. J'étais heureux, mais triste de tant de bonheur solitaire; et ce vide qui était aussi un trop-plein me nouait la gorge et m'étouffait. Je voulais offrir, mais j'ignorais le geste de donner.

 

Jean-Luc Aribaud

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Publié le par la freniere

Certes, quand on voit une assemblée de poètes, c’est toujours un mauvais moment à passer. On peut évidemment vénérer le miracle, le détour par lequel tant de rabougris, de prognathes, d’égoïstes, de barbus, de podagres, de rentiers, d’asthmatiques, de pédérastes, de bigles et de menteurs sont tout cela et poètes, sans parler de cette sous-classe bilieuse, rancuneuse, vert-de-grisée, pingre et médisante où se recrute le poète catholique. Et c’est un grand poète. Et le bedonnant nous parle d’amour comme personne. Et le mondain jaunâtre, grinçant et monoclé, nous parle de la solitude. Et le millionnaire nous parle du dénuement. Et le partisan, de la liberté. Et la vieille tante, de la pureté. Et ils n’inventent pas, ils sont véridiques, on ne peut pas leur en vouloir. Seulement, comme leur vue risque de causer des dommages irréparables à l’image qu’on s’est faite de leur personne, comme on n’a pas tous les jours un Lorca qui ressemble à ce qu’il écrit, comme on risque à chaque instant de tomber sur l’affreuse photo d’Apollinaire en tourlourou 1900, ou d’apercevoir dans le métro les bajoues et les mamelles de la grande lyrique dont vous rêviez, un remède s’impose : cachez donc les poètes !

 

Oui, je rêve d’un anonymat complet de la poésie, aussi inavouable que l’appartenance aux services secrets, aussi dangereuse, aussi numérotée. (« Avez-vous la dernière plaquette du 1173 ? – Non, il ne donne plus signe de vie. Par contre, le 1414 s’affirme comme un de nos meilleurs agents. Lisez-le donc. – Et le 7521 ? – Il est brûlé. »

 

Chris Marker

 

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Publié le par la freniere

Je dis rose, mais ce pourrait être vent, sable, boue, bœuf­carottes, violoncelle, bruit de porte ou claquement de semelles de bois sur un carrelage ... le déclic est le même. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas de différence profonde entre la vue de la glycine en fleurs et celle d'un bus calciné par un attentat, entre une décapitation et marcher dans du gravier blanc ... Cela peut sembler étrange, mais le processus d'écriture me paraît strictement le même, sinon le fait qu'il naisse d'émotions contraires: plaisir ou horreur. Il n'y a donc pas de sensations qui seraient poétiquement dignes, et d'autres non. Chaque poète a sa mémoire propre, avec des secteurs propices à la parole, et d'autres moins. Ce ne sont pas seulement des interdits moraux qui bloquent l'articulation entre sensation, émotion et parole ; des partis pris esthétiques, politiques ou simplement l'histoire personnelle peuvent également freiner et réduire le spectre du poétiquement possible pour chacun.

 

Antoine Emaz

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Publié le par la freniere

 

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,
je partis pour l'île recouverte de neige.

 

L'indomptable n'a pas de mots.
Ses pages blanches s'étalent dans tous les sens!
Je tombe sur les traces de pattes d'un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage...

 

Tomas Tranströmer

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Publié le par la freniere

 

Autrefois, le causeur s’adossait à la cheminée. Aujourd’hui, il arrive qu’il se plante devant la glace et se regarde parler.

 

Pierre Reverdy

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Dire trop et dire trop bien : mes deux épouvantails.

 

Alain Bosquet

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