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10 articles avec l'impatience du monde

L'impatience du monde 10

Publié le par la freniere

Aujourd’hui j’écris blanc, le blanc des yeux, la belle épouvante, l’échappée belle, le blanc sillage des nuages, la blancheur de la neige. Je nettoie le silence, le blanc des jours entachés par la mort. J’ignore toujours pourquoi j’écris. Je donne un prénom à chaque jour qui passe, un nom de fruit ou d’ange, un nom de fleur ou d’oiseau, d’orage ou de désir. J’habille de musique les vieux mots en guenilles. J’en appelle aux oiseaux lorsque les arbres ont des visages de monstre. J’en appelle aux cailloux pour retrouver ma route. J’en appelle au silence pour retrouver la voix. J’essaie de retenir le soleil dans ma main, de toucher l’intouchable.

La vie se tient tapie dans le moindre mouvement. Elle surgit à l’improviste dans une goutte d’eau, dans un jouet d’enfant, dans le pli d’un costume, le craquement d’un clou, le claquement d’une porte. Elle saute sur les meubles et déclenche les rires. J’entasse des pages sur la table et le vent les dispersent. Les mots se cachent dans les coins, au-delà des clôtures, dans le chant des cigales. J’en rattrape quelques-uns que les autres rattrapent et poussent un peu plus loin. C’est sans doute cela écrire, chercher sur les photos les visages oubliés, les ombres disparues, jeter du sable dans l’enveloppe, jeter du lest, tracer des signes sur la neige, faire des gestes dans la nuit, attendre la réponse, chercher les premiers mots et la voix de sa mère, la berceuse perdue, le premier alphabet, la parole des choses.

J’étais là, perdu quelque part dans le monde, absent, voué au réel. J’ai glissé sur un autre chemin. Je ne m’intéresse plus aux histoires des grands. L’histoire de l’homme est une sale histoire. On doit payer son eau, son air, même sa mort, même les fraises sauvages, les balles des soldats protégeant les voleurs. Je préfère les contes de fées, les petits brins d’herbe, les cailloux, les pommes de pin qui tombent sur la mousse, les baisers beaucoup plus vastes que le monde. L’écriture est une cabane ouverte à tous ceux qui n’ont rien. Elle est plus petite que la vie mais en même temps plus grande. Elle s’ouvre quand tout se ferme. Les mots se frottent les yeux et regardent dehors. La cabane est en ruines mais le chant des oiseaux la revêt de soleil. Un chant monte de chaque planche. Il y a tant de vie dans les ratures sur la table, des veines annotées, des eaux et du soleil. J’ai retrouvé mon enfance dans les bois. Elle avait grandie seule en mangeant des racines. Elle avait gardé le feu sous la main comme d’autres la prière. J’ai volé du langage, des pierres, des mots à la nature, des phrases aux arbres morts pour retrouver sa voix.

Tout ce qui est léger me retient à la vie. Des voix et des visages se bousculent à la porte, le rêve des enfants qui ne veulent pas dormir, le souffle du vent dans les arbres, le cri des bêtes au fond du bois, le bruit des vagues sur le roc, les larmes du regard, cette part d’inconnu dans les mots les plus simples. La langue est un pays, le seul que j’habite.

(...)

Publié dans L'impatience du monde

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L'impatience du monde 9

Publié le par la freniere

Il suffit de très peu dans la grande nuit du monde. Juste un peu de musique, une goutte de rosée, le sourire d’un bourgeon sur le visage d’un arbre, un flocon sur la main, la petite tête de l’herbe respirant le soleil. Dans la besace des mots, les rebuts se transforment en trésors. Sur la carte du ciel, le vol des outardes élargit l’océan. J’ai gardé à la bouche mes premiers goûts d’enfant, mes premières odeurs, la première fontaine où j’ai posé mes lèvres, les mauvaises herbes écrites au fil des années. Les grands ormes du parc, la rivière aux barbottes, les couchers de soleil derrière la montagne, tout est là comme avant derrière mes paupières. La nuit mange la nuit et crache la rosée. J’embrasse sur la page la lumière du monde. Chaque mot vient comme une goutte sur la peau, un essaim de pollen, une feuille qui tombe.

Toute ma vie, je me suis adossé au murmure des fées, ébauchant dans la nuit des ballets de lucioles. Nous avons beau marcher jusqu’au bout de la route, traverser les nuages, enjamber l’océan, embrasser l’horizon, nous restons sur le seuil. Chaque pas est le premier. Ce qu’on écrit n’est pas dans la cage des pages. Il se propage en nous et irrigue le sang. Quand on ferme les yeux, les pupilles s’échappent du grenier des paupières. L’eau des images circule entre les pierres pour rejoindre la mer. Plus on apprend, plus l’inconnu est vaste. On ne choisit pas le lieu où l’on naît ni la longueur des bras. On peut choisir le bonheur malgré tout, préférer la bonté à la raison d’état. Les mots ne pèsent pas lourd dans la balance des marchands. Les mots préfèrent s’unir au chant des ouaouarons, au murmure des sources, aux questions des enfants.

Sans amour, on vit tous un peu à côté de sa vie. On arpente les routes comme une maison vide. On dort avec la nuit entre les bras. Je n’ai pas assez voyagé pour que les routes viennent boire dans mes pas. Elles se contentent de rire en touchant mes souliers. J’aurai très mal vécu la plupart de mes jours. Enfant, j’ai reçu tant d’amour qu’il m’en reste assez pour rapiécer le temps. De papier gris en papier noir, j’ai trouvé la couleur. Le minuscule tient le monde. L’immense cogne à la vitre. Je creuse dans l’argile des rigoles d’espoir. Je chante le plancton qui nourrit les baleines. Je caresse les plus petits cailloux. Je dessine un brin d’herbe sur le ciment des heures. Je laisse à d’autres le soin d’ériger des statues.

Je vois avec les yeux des morts. J’écris avec les mots des illettrés, le cœur des enfants, le cou des chevreuils, l’utérus du temps. L’essentiel s’est perdu dans le bruit des moteurs et le tintement des caisses. Les autos vont trop vite pour le pont des merveilles, le mouvement des mains, le salut des oiseaux, le sourire des maisons, le miracle d’un mot. Je ne dors pas. Je passe mes nuits à soulever des montagnes. Je m’éveille au matin les deux pieds dans l’abîme. Il faut tendre à nouveau le ressort de l’espoir, repérer la lumière au bout du corridor, réparer l’absolu avec de petits gestes. Je cherche le passage entre l’éclat des mots et l’éclair des visages. Certains jours, il faut grimper sur les épaules de l’enfance pour toucher l’horizon, faire la courte échelle pour enjamber le mur.

J’habille de musique les mots en guenilles. Je recouvre d’un peu d’encre les images froissées. La vraie lumière n’aveugle pas le cœur. Elle sourd de l’intérieur et rencontre la nuit. Elle brille sur le contour des choses et les mots sur la page. C’est le feu de l’enfance dans l’âtre des années qui réchauffe les vieux. On voit le monde entier dans la moindre poussière. La ligne d’écriture sur la main d’homme de lettre croise la ligne des labours. Elle lance une poignée de rêves comme on sème du blé. Les odeurs sont comme la musique. Elles sont impalpables, imperméables aux mots. Même éteinte, la lumière n’abandonne personne. Le soir surgit, avec son poids de nuit, pour la voir apparaître.

(...)

Publié dans L'impatience du monde

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L'impatience du monde 8

Publié le par la freniere

Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, dénoncer l’argent n’est pas un luxe de riche mais un privilège de pauvre. Je ne suis pas la foule. Je quitte le chemin pour cueillir une fleur. Dans le trafic de cinq heures, je sors de la file pour trouver le bonheur. Un arbre me suffit pour traverser l’hiver. Sa dormance est un rêve où j’aiguise mes mots. La poésie est une écharde sur la peau lisse du monde, la saveur d’une pomme au milieu de l’ennui, une luciole d’espoir au milieu de la brume. Je garde dans ma main des lignes inconnues, les cheveux de maman, les poils de mon loup, la caresse du vent. Une main qui salue ajoute au paysage un sourire de plus. Même dans un nid de rides, un œuf peut éclore. Les oiseaux de l’espoir ne quittent pas l’hiver. Ils chantent le matin pour réchauffer les arbres.

La présence d’une foule fait de nous des absents. Quand je marche seul en forêt, le moindre chant d’oiseau me redonne mon âme. En poésie, on ne peut pas se cacher derrière les mots. Le maquillage ne tient pas sur la page. On y écrit toujours avec des mots d’enfant. La moindre pierre où l’on s’assoit est un château pour le marcheur. Quand le soleil chauffe trop fort, il se protège derrière le dos du vent. Nos pas sont plus fidèles que la route qu’on suit.

Ce n’est pas tout de faire son pain, il faut aussi le partager. C’est quand on mange ou qu’on écrit que le bois de la table retrouve ses racines. C’est quand on fait l’amour que les planches du lit continuent de chanter. Ne cherchez pas votre âme dans les églises. Elle a le visage des orties, les traits de la rosée, le parfum des érables. La prière du vent se brise contre les murs. Elle fait claquer les portes qui retiennent la vie. C’est dans les rides du jardin qu’on plante les pensées. Quelques ronces ont tôt fait d’en faire des poèmes. Les jours d’orage, ce n’est pas un parapluie que je tiens à la main, mais la fraîcheur de l’eau. Les hommes ont inventé le bruit. Heureusement que le vent leur apprend la musique. Lorsque je tends la main, je ne demande qu’un écu de soleil, la monnaie du pollen, la caresse du vent.

Dans la ruée des foules ou les files d’attente, chaque homme est un barreau. Lorsque mes mots s’ennuient sur la page, je les emmène cueillir des fraises, enjamber des ruisseaux, érafler leurs jambages sur l’écorce des arbres. La nature est la mémoire du monde. Sur les tombes oubliées, le vent sème des fleurs. Quand je quitte la route, mes pas s’enfoncent dans la terre d’un livre. Des virgules papillonnent parmi le blé des phrases. Où l’homme peine à redresser son ombre, les petits bras des fleurs tiennent le ciel à bout de bras. Pour la soif de l’âme, je laisse sur la table un verre de lumière. Il donne un sens au pain que l’on mange pour vivre.

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L'impatience du monde 7

Publié le par la freniere

Chaque homme a ses lucarnes, ses lubies, ses chapitres, ses larmes, un Don Quichotte enfoui sous un Pancho Villa, un enfant sur le dos. Chaque homme a ses moulins à vent, ses révoltes, ses rêves. Les jours tournent les pages en raturant sans cesse. Un jour ou l’autre, tous les yeux oubliés se retrouvent à la mer. C’est avec eux que les vagues nous jugent les soirs de pleine lune. Ils brillent comme des ongles déchirant l’invisible. Nos mains ont appris à creuser la pierre, à labourer la terre, à cueillir des fruits. Elles ont appris à dessiner et même à caresser. Apprendront-elles un jour à vivre sans tuer ? Les mots se tassent dans les coins au passage de l’ombre. Je redresse leur tige, la plante rouge des langues, leur bouquet de paroles. Le merle se divise en mille plumes de vie. C’est l’accolade des ailes qui permet de voler. J’ai encore trop de choses à voir, tant de choses à apprendre, pour devenir un homme.


J’écris avec un doigt dans la blessure des phrases. Je redresse ma voix dans le cassé des miettes. Les ongles sont les larmes des mains que les siècles ont durcies. Il m’arrive de saisir les mots comme une poignée de brume. Ils s’évaporent mais laissent dans la main des larmes invisibles, une fraîcheur de rosée, un filet d’eau sur une ligne de vie. L’usage de la langue est comme celle de la peau. Elle a ses blessures, ses coups de sang, ses cicatrices, son rythme, son souffle, sa sueur. Elle s’adapte comme elle peut aux saisons de la phrase. J’en veux parfois aux mots qui me résistent, aux mots qui pendent sur la page, mal accrochés aux phrases, aux mots qui se hérissent et ne disent jamais ce que je veux qu’ils disent. Une vague dans le cœur éclabousse les rives. Les mots ne suffisent pas. Il faut aussi marcher pour entrer dans une goutte de pluie. Il faut mordre pour connaître l’amande. Il faut aimer pour apprendre la vie.

(...)

 

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L'impatience du monde 6

Publié le par la freniere

La mort prend son café sans sucre en lisant le journal. Elle crache son mégot dans le grand cœur des hommes. Ceux qui refusent le drapeau, ceux qui n’ont pas caché leurs plaies sous les pansements d’un Dieu, brandissent leur moignon. Sans fanal à la main, je cherche un homme juste. Je quête un verre d’eau, le mouchoir d’un mot, une goutte de résine, non un baril de poudre. Je cherche la fraîcheur, la bonté, la vie, non la souffrance de l’herbe, une raison de mourir, un couteau sur la gorge. Je quête un peu de pain, de paix, non des murs, des cris, une orange atomique. Je ne requiers qu’un tison dans la cendre des jours, une goutte de miel sur la rose des sables. Dans le grand corps du monde, tous les atomes se touchent. Les globules du sang se mêlent à l’humus. Les racines enfouies rejoignent les étoiles. La pluie porte la vie jusqu’au suc des fruits.

Les pays s’éloignent des hommes comme le sang des blessures. J’appartiens à la faim, au pas des égarés, à l’écharde du cœur sur l’écorce des mots. J’appartiens à la rue tout autant qu’à la mer. La simple joie d’une hirondelle me suffit pour aimer. J’appartiens à l’amour, à la pierre et au thym. Les lilas dans l’obus finiront par éclore comme il pousse du riz dans les cratères de bombes. J’écris comme je marche, du même mouvement. Les mots sont des cailloux qui roulent sous ma plume et dégringolent sur la page. Quand j’atteins l’herbe rase, le souffle se fait court. J’écris avec des phrases de verre dans un buisson d’épines. Le soir a des narines au milieu du visage, des jambes de lumière, des bras de lune folle. J’ai besoin de la mésange qui m’éveille, de la mer qui fuit, du ciel qui se couvre ou se découvre, du hérisson en pleurs, de la terre matricielle, du boomerang des mots, du silence des couleuvres, d’une simple chiquenaude sur la réalité. J’ai besoin d’être digne d’un lac, d’un arbre, d’une montagne, d’un rêve.

L’odeur des arbres morts veut retrouver sa sève, les oiseaux du malheur changer de métier, les portes retourner à leur berceau de feuilles. La ligne d’horizon redresse son échine, le mur son échelle. J’ai remis l’air dans les flûtes, les bouteilles à la mer, la parole aux cigales. J’ai fait des chaussettes avec les drapeaux, des cannes à pêche avec la crosse des fusils, chargé de fleurs les canons. Je n’ai trouvé personne pour brûler son argent. On préfère la monnaie de guerre au quignon de paix. Il fait faire l’amour et repriser la couche d’ozone. Dire la voix des chiens, des marteaux et des clous. Ouvrir des fissures dans les murs du monde. Dire le quartz enfoui, les pommes sur le sol et la main du voisin. Dire le goût des mûres, le craquement des étoiles, la colère des tempêtes, la pluie qui saute de feuille en feuille, les tessons qui fleurissent dans le jardin cassé. La nature est pleine des ratures et d’ajouts. Ce qui a été beau le restera toujours. Tout le cosmos voyage dans quelques miettes de ciel. Mes yeux picorent l’absolu dans le moindre nuage, la moindre flaque d’eau, le parfum du café.

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L'impatience du monde 5

Publié le par la freniere

Je creuse les bas-fonds, digère les cailloux. J’écris comme un bûcheron, à la hache. La moitié des mots tombent en copeaux. Il en traîne partout. J’ai les mains sales à chaque page. Je les lave dans la neige ou le foin. Il se peut qu’une racine en sorte, infusée de lumière.

Il ne faut plus penser en termes de profit. Plus il y a de liquidité dans un compte en banque, plus les rivières sont à sec, plus les forêts sont mal en point. Les trusts alimentaires hypothèquent déjà le pain de nos enfants et la faim des oiseaux. Chaque balle qu’on produit augmente la famine. Plus les autos vont vite, plus le pôle se réchauffe. Cette nuit, j’ai écrit quelques pages. À mon réveil, mon cahier était vide. Quelques images à peine me reviennent à la tête, des virgules bancales, des voyelles boiteuses. Les grands doigts de la phrase n’arrivent plus à toucher les orteils. Je n’ose plus dormir sans une plume à la main, sans ouvrir la lumière, sans un drap de papier. Avec ma mémoire qui fout le camp, c’est la parole qui s’efface. C’est comme ouvrir les yeux après le rêve et ne voir que du blanc.

On ne voit que la colère du vent. Il faut voir le petit frisson des feuilles, la rosée qui frémit, le pollen qui vole sans laisser de sillage. La plus belle part de nous, elle croît dans l’invisible. Il faut écrire avec un encrier rempli d’amour, une plume d’ange, un doigt d’enfant, la force d’un brin d’herbe, la patience des galets, faire chanter sans fin le bruit des molécules, parler la langue des shamans. L’alphabet ne sert pas à compter ni à vendre. Il nous apprend à lire, à voir, à écouter. J’ai appris la terre avec mes pieds, à l’aimer avec la poésie. J’ai appris le corps avec mes mains. J’ai appris l’âme avec les mots. La poésie est beaucoup plus une manière d’être qu’une forme d’écriture, être le fruit dans un fruit, l’atome dans l’atome, la pluie sur un visage, la pliure dans l’âme, le nuage dans l’œuf.

Je suis un bûcheron au cœur de cerise. Je ne veux pas qu’on m’apprivoise. Les mots glissent par terre. Certains en petits tas froissés dessinent une route. Ceux qu’on écrase se reforment ailleurs comme ces rêves jetés à l’eau et qui rejoignent les nuages. Je ne suis pas seul derrière mes paroles. J’ai au moins un loup, quelques chevreuils, des milliers de brins d’herbe, quelques fleurs fragiles, ce rien à peine perceptible qui soutient tout le reste. La pensée court des rivières aux nuages. Elle s’accroche aux arbres comme un lierre. Un bruit de pas surgit au détour d’une phrase, un petit rire d’enfant, le sourire d’une mère, un bruit de pioche sur la pierre de la faim. Le fil de la parole encore à la bouche, on trouve parfois l’aiguille qui nous manque dans une botte de phrases. Même s’il est de plus en plus difficile de marcher pieds nus, chaque matin, je partage ma prière avec les petits oiseaux.

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L'impatience du monde 4

Publié le par la freniere

Les mots sont un œil sur les lèvres, les rides au front des anonymes. Quand je nomme la bonté, j’essaie de ressembler aux phrases que j’écris. J’ai toujours été de l’autre côté, celui du cœur où l’argent n’a pas accès. Quand je mange un poisson, il rejaillit vivant au milieu d’une phrase. Les larmes des enfants ternissent les armures. Les paysages nourrissent le regard. Les yeux nourrissent ce qu’ils voient. Je ne suis pas la route. Je fouille les détours. J’ai dans les mains des yeux blessés, des clefs qui brûlent, des mots qui brillent. Le fruit qui tombe ne renie pas la branche. Il redonne à la bête les caresses de l’arbre. Dans les fragments du monde, nous ne sommes rien sans percevoir le tout. Parmi les arbres aux mains levées, je redresse l’échine.

J’ai mis mon poing dans la gueule des larmes. Le temps qui manque aux fleurs coupées, la sève n’y peut rien. La mer est toute entière dans un seul poisson, la forêt dans un arbre, le monde dans un geste. Où vont-ils tous ces gens ? Où vont-ils si pressés ? Peu leur importe la vie, ils veulent tous mourir plus riches. Les cours de la bourse sont devenus prières, les bruits des kalachnikovs sont devenus sourates. Y a-t-il un rendez-vous que je ne connais pas ?  Je m’égare quand je quitte les mots. Je me ferme comme une huître. À peine rentré dans les mots, je redeviens un cœur ouvert, une table qu’on met pour le passage des amis, un livre qui s’écrit sans savoir pourquoi. Pourquoi vieillissons-nous ? La vie ne mûrit pas. Elle reste toujours verte. Elle renaît chaque matin.


Enfant, j’aurais voulu être le biographe de l’infime, le géographe des broussailles, le cartographe des cailloux, surtout les plus petits, ceux qui marchent avec nous dans nos propres souliers. Chaque doigt est une fleur dans le bouquet d’une main. Il faut sans cesse l’arroser avec des gestes neufs, les plus tendres possibles. Serrées sur un outil, tendues par le désir ou jointes en oraison, les mains accompagnent les mots. Elles forment dans l’espace des phrases digitales. Enfant n’est pas un mot d’enfant. C’est un mot d’adulte. L’enfance parle avec ses mains, ses pieds, ses yeux. On ne pèse pas lourd contre le poids du monde, quelques gouttes de sang sur la blancheur des mots. Il arrive parfois que l’on traverse l’apparence pour être qui nous sommes.

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L'impatience du monde 3

Publié le par la freniere

Il arrive qu’un mot en rencontre un autre pour la première fois. C’est le début d’un poème. Mozart disait que la musique était des notes qui s’aimaient. C’est la même chose en poésie. Ne cherchez pas sous terre les fées, les gobelins, les gnomes. Ils sont dans l’encrier. Une mine de crayon est un filon de grenats, d’améthystes, d’agates. Dans le plus désespéré des silences, une parole nous prend toujours à l’imprévu. Nous ne savons sur quel pied danser mais nous pouvons danser. Une très légère boiterie donne son style à la phrase, une voyelle aveugle, une consonne bègue. À force de peaufiner la phrase, on aplatit l’image. Le mot cheval ne sent plus le crottin mais l’huile des manèges. La maison où j’habite est elle aussi boiteuse. Pas un seul angle droit ni un seul mur d’équerre. De là me vient peut-être cette façon d’écrire au fil à plomb, sans plan ni devis, à la vaille que vaille. Un érable énorme accueille des quiscales. Les plus jeunes quiscales ont l’air plus vieux que l’arbre qui doit avoir cent ans. Le bruit des feuilles se mêle aux pages que l’on tourne.

Les livres sur une bibliothèque doivent converser entre eux. D’un titre à l’autre, ils s’engueulent ou s’embrassent. Il faut savoir les disposer. J’ai vu L’Ile aux Trésors dévoré par Balzac et Freud perdre la tête dans les bras du Petit Prince. Je ne serai jamais qu’un écrivain de papier. J’ai la voix trop boueuse pour tutoyer les anges. Ma plume est une pelle dans un écrin de perles. Je n’écris pas avec des idées mais des images. On oublie très vite le journal de la veille. On se souvient toujours de sa première bille. On voit toujours la mer pour la première fois. Quand je regarde un feu, ma plume est un silex. L’enfance n’a pas un âge mais un état. Un enfant de six ans est un enfant de six cent ans. J’ai une maison mentale faite de bric et de broc. Elle prend l’air de partout mais c’est un air de flûte.

Il y a derrière le fond une forme sans fond, une lumière inconnue, le bruissement de l’origine dans l’orage intérieur. Les âmes de Gogol, je les entends toujours. Je les entends même mieux que le cri des sirènes. Certains mots sont gros et forts mais ne portent rien d’autre que le poids de l’encre. Certains sont tout petits mais traînent l’univers. Certains mangent l’abeille et délaissent le miel ou font avec des larmes un collier de soleil. Quand l’amour est menacé, il m’arrive de rentrer dans mon corps et de fermer toutes les issues comme une femme dans sa peau, cette même femme qui s’ouvre comme une huître quand quelqu’un demande à naître.

Un jour ou l’autre, notre dernier faux pas sera celui d’un squelette. Il est normal que les yeux s’embuent devant la méchanceté du monde. Quand le regard heurte les larmes, les yeux touchent le cœur. Ils vont plus loin dans l’homme chercher la part du rêve. Les mots excèdent le réel. Je crois qu’il est plus facile de choisir ce que l’on fait que d’écrire ce que l’on veut. Les mots finissent toujours par avoir le dernier mot. La vie ne sait pas toujours où donner de la tête. À défaut de voler, il nous faudrait avoir les yeux latéraux des oiseaux. Je n’ai plus toute ma tête. Les mots la mangent à chaque ligne. J’ai connu chaque ronce mais ne veux plus nommer que la beauté des roses, parler de l’herbe sous la neige, du vent derrière le mur, de la bonté qu’on cherche au milieu de la foule.

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L'impatience du monde 2

Publié le par la freniere


Les plus belles heures de ma vie, je les ai passées à rêver. J’étais toujours premier à l’école buissonnière, dernier à faire le chef. Je me méfie toujours des visages à deux piastres. J’oubliais ma tête sur un coin de table et mon cartable sur la rue. Tant de voix perdues cheminent sous la neige, tant d’âmes en peine sous les ruines. Tends l’oreille. Écoute la rumeur. Le seul fait d’être au monde nous apporte la pluie. Chaque goutte nous fait signe, chaque brin d’herbe aussi. La vie ne sert à rien, pas plus qu’un oiseau, qu’un silence, qu’une tache sur le mur. Le moment présent n’existe pas. Il n’y a qu’un instant et il contient les autres. Les larmes retenues remontent à la surface du rire.

Sous le fatras des hommes, l’épicerie de la vie nous offre encore de l’eau, des cambrures de femmes, des couleurs d’enfant. Le sang est encore chaud tant qu’on aime quelque part, ne serait-ce qu’un œuf ou le poil d’un chat, le cure-dent d’un brin d’herbe dans la gueule d’un lapin. Je ne sais pas si Bach a écouté les arbres mais j’entends du Bach en écoutant les arbres, quelques fois du Schubert entre les feuilles des peupliers. J’ai rendez-vous avec un arbre. Dans la grande confrérie des épinettes, des épines, des épicéas, des essences, des épices, je suis Monsieur Framboise. Je ne porte pas la tête que je dois avoir. J’ai la tête que j’ai. Elle tient tête au malheur. Elle a une bouche énorme plus dorée que le rêve. Elle a une tête de blé. Elle vient du fond des âges, des tréfonds de la terre, du sol monté en graines, du craquement des arbres, des profondeurs de l’eau.

Les mains d’un jardinier sont comme les souches d’un arbre laissant passer la vie dans la vulve terrestre. Les arbres penchés sur l’eau ne troublent pas les vagues mais le reflet des branches. Nous sommes tous des arbres. C’est en dedans de nous que nous avons poussés. Des gestes éclatent dans les bourgeons des doigts, des caresses ou des poings, des accolades, des fleurs. Nous tâtonnons comme des racines depuis l’essai risible de la première fleur jusqu’à la floraison immense du pommier. Les troncs ne sont pas faits pour élever des gibets mais soutenir les branches. Les branches ne sont pas là pour faire des matraques mais soutenir le nid.

Chaque caresse est le multiple du bonheur. La goutte d’eau est le multiple de la pluie. Le ver dans le corps d’un oiseau lui redonne des ailes. D’autres yeux s’ouvrent dans les yeux d’un aveugle. Ses pupilles dilatées se saoulent de musique. La vie penche d’un côté sous le poids des vivants, de l’autre sous celui des morts. Je marche sur un fil entre les bombes et les caresses. Nous avons tous en nous un Nord que l’on perd. Le Nord des enfants est celui de la neige. Ils battent encore des mains quand les flocons leur fondent sur la langue. C’est en marchant que j’ai appris à voir avec la plante des pieds. On n’écrit jamais ce qu’on veut. Les mots sont plus libres que nous. Ils poussent le crayon jusqu’au bord de l’abîme. Il faut retenir son souffle devant certaines phrases.

Toutes les idées reçues, le devoir, le travail, le profit, la gloire ne sont qu’une toile d’araignée. On a beau croire au vide entre les atomes, le ventre qui a faim n’oublie jamais ses dents. Les fleurs nous regardent d’un drôle d’air. Les arbres se méfient du moindre bout de métal. Entre deux idées, je choisis le rêve. Pour les hurluberlus de mon espèce, le monde sait fort bien quand se mettre à l’envers. Ma femme est morte d’un cancer. Je l’ai accompagnée jusqu’au bord de l’abîme. Certaines maladies nous forcent à sortir du discours pour entrer dans le geste, la bonté, l’amour. C’est dans le pire parfois que se cache le bonheur.

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L'impatience du monde 1

Publié le par la freniere

à Thomas Vinau


Je passe d’une ligne à l’autre en nomade immobile. L’importance du voyage n’est pas dans la distance. Je suis allé plus loin assis sur un banc qu’en traversant tous les États-Unis. Il y a certains visages où l’on voyage très loin. D’autres qu’on meuble à la hâte,
pour ne pas perdre la face. Certains visages portent en eux le vieillard et l’enfant, ce qu’ils ne veulent pas être et ce qu’ils rêvent d’être. Certains visages ne sont plus que des rides. D’autres visages laissent passer la lumière. Je n’ai jamais compris l’intérêt des gens pour les monuments. Je préfère les documents, le documentaire, le cri d’une feuille morte juste avant qu’elle ne tombe, la vibration des plantes quand le soleil se lève, les frissons de la neige sur un poteau de clôture, la messe des cigales dans l’église des planches, les reflets de la lune à l’heure où la rue n’appartient qu’aux ombres et aux matous, aux ivrognes et aux chiens, celle du champ où les lucioles clignotent. Chez ceux qui sont trop pauvres pour avoir autre chose, le visage dit tout.

Les idées toutes faites sont le chiendent du crâne. La logique fait un bruit de métal. Plutôt la sémantique d’une flûte, la fraîche haleine du rêve, la candeur des images, la vérité du vrac, du désordre et du sang. L’apprentissage du peu laisse place à la vie. L’invité muet au petit bout de la table est celui qui écrit. Celui qui trône et parle fort s’étouffe sous le paraître et le vide des habits. Nous sommes au monde pour y être, non pour faire quelque chose. Il suffit d’un oiseau pour meubler ma journée, le pas d’une fourmi, le rire d’un enfant, d’un petit coin de sable pour accueillir la mer. Il y a un autre monde que celui qu’on perçoit. La légèreté de l’être se situe entre l’ascèse et la magie. Elle permet l’infini et l’existence de l’âme.

Le nerf du cri s’est émoussé. Nous ergotons. Nous maquignonnons. Nous ne savons même plus dire
je t’aime. Nous n’osons plus pleurer ou rire sans raison. Il faut ronger la cécité des murs avec des mains de feu, redresser la parole sous la mollesse des idées, tracer des cercles purs de la naissance à la naissance. Il sera toujours temps de tailler les rosiers. Il faut d’abord aimer les ronces. Il n’y a rien de linéaire dans une toile d’araignée, un caillou, une feuille. Le monde se découvre poil par poil, par petites touches, caillou par caillou, caresse par caresse, note par note comme une polyphonie. Lorsque je fends des bûches, ce sont d’abord les nœuds qui sautent en moi. Je retrouve l’aubier de l’enfance et la sève perdue.

(...)

Publié dans L'impatience du monde

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