Je ne mange pas de votre pain
Il fera noir. Le soleil brûle ses dernières cartouches. Les doigts de la mémoire saignent et l'horizon titube. La nuit ouvre son bureau d'étoiles. Un brin d'herbe mutile le dédain des vainqueurs et les victimes se révoltent. Mon loup est mort et j'ai perdu ma terre. Il ne me reste plus que quelques mètres à traverser, des pas sans avenir, quelques carrés de papier pour prendre l'air, une fenêtre ouverte sur le lac, une grammaire rognée comme un missel usé égrenant l'alphabet des prières et l'anathème d'un athée. Je ne juge pas de haut, j'écris comme un voyant d'en bas. Je surveille la sève qui monte dans les arbres, l'épaisseur des écorces, la finesse des fleurs, le tact des cerises. Ce n'est pas moi qui
Les émotions nous mènent et nous malmènent. Les sentiments nous tissent et nous détissent. Le trou dans l'âme saigne encore et la parole a les cotes fêlées. Existe-t-on vraiment dans les conjugaisons? Le monde est sale. C'est difficile écrire au propre. Le monde est fait de détritus. Nos yeux sont un dépôt de larmes. Toute forme est soustraite au néant. Nos paroles se diluent dans la boue du monde. Je bois la tasse qui déborde, le verre vide de l'espérance. Boulangers des hosties, je ne mange pas de votre pain. Je retraduis en mots l'invisible fêlure qui réunit les hommes, le fil à plomb philosophique, la pierre philosophale, le fil du courant agitant l'eau du cœur, la vie déclinée comme un verbe.
Comment distinguer le bien du mal quand les victimes s'habillent en bourreaux? Il faut bien se courber pour se hisser dans le pain, mettre le monde en gerbes pour apprendre à glaner et touiller l'alphabet comme une soupe épaisse. J'habite trop souvent des allées sans soleil où les hommes clopinent comme un oiseau sans ailes, des bicyclettes aux rayons cassés, des jouets sans enfants, des clous sans tête, des tonkas sans roues. J'en ai rongé des os tordus, miettes de misère, débris d'amour, des œufs pourris et du pain sec. J'en ai subi des plaies, des bosses et des épines, mais je n'ai pas léché de bottes. L'espoir se lève tôt chez les oiseaux de l'aube, avec la rosée et les dernières étoiles. Les routes sont passées de la main à la terre. Les routes sont nombreuses mais mènent tous vers la mort.
Peu importe les habits, c'est le cœur qu'il faut déshabiller. À la petite école, je détestais les dictées. J'ai écrit mes premiers vers pour échapper aux ordres. Je préfère la motte de terre à la géographie, les pas perdus à la carte du monde. Les nuages partent sans laisser d'adresse. La pluie compte ses gouttes. Homme de la tête aux pieds, j'ai écris sur le tas comme on apprivoise la douleur et la joie. J'interroge mes erreurs. Face au papier glacé, au plasma des écrans, le mine d'un crayon est une alternative. J'y trouve l'or du temps. Quand la beauté fléchit, il faut rester debout. Dans chaque homme, il y en a un autre, dans chaque mot, un peu plus de silence, dans chaque Dieu, les morts qui le nourrissent.
Jean-Marc La Frenière