Des bulles de silence
Je réchauffe mon cœur sous la couverture des livres. Les jours où je ne lis pas, je suis maussade. Je m'engueule avec le temps. J'invective l'espace. Du haut des étagères, j'entends les livres se parler. Quand on lit beaucoup de poésie, on n'a pas besoin d'un Dieu. Quand il neige entre les mots, il fait froid pour de vrai. On a les doigts comme des bouts de bois. Il y a de l'encre où s'ouvrent des bourgeons, des pages où mûrissent des fruits, des phrases tenant lieu de béquille. J'aime écrire au cimetière. Leurs habitants nous fichent la paix. Même les oiseaux sont timides. Ils chantent un ton plus bas. Certains écrans crèvent les yeux du monde, mais un paysage les répare, un éclat de soleil, une page de lumière. Tout est possible avec de l'encre et du papier, la danse des lucioles, le hurlement des loups, l'intelligence des forêts, le râle des tracteurs, l'eau qui bout, les bulles du silence. Tout est possible, même le rêve et l'impossible. Il n'y a plus de cordes à linge, mais les corneilles imitent le cri rauque des poulies.
Qu'il pleuve ou non, chaque aube est un mois d'août. C'est bonheur que de vivre, c'est rigolade et gloire solaire. Je recouds les blessures au fil de la parole. Je cicatrise. Je suture. J'ajuste l'âme aux organes du corps. J'échappe aux lois, aux règlements, aux normes du travail, aux cartes de crédit, aux camisoles de force. Un petit mot, une phrase, une main suffisent pour faire un miracle. Les mots se donnent le mot. Les chiens jappent devant la caravane des fous. J'ai découvert l'écriture, l'errance, l'amitié des herbes, la patience des arbres. Je porte une valise plus grande qu'un cercueil. J'habite une maison en planches de salut. La paille de mes livres me réchauffe le cœur.
Jean-Marc La Frenière