Incendies
Je t'ai cherché partout.
Là-bas, ici, n'importe où.
Je t'ai cherché sous la pluie.
Je t'ai cherché au soleil
Au fond des bois
Au creux des vallées
En haut des montagnes
Dans les villes les plus sombres
Dans les rues les plus sombres
Je t'ai cherché au sud.
Au nord,
A l'est,
A l'ouest,
Je t'ai cherché en creusant sous la terre pour y enterrer mes amis morts,
Je t'ai cherché en regardant le ciel.
Je t'ai cherché au milieu des nuées d'oiseaux
Car tu étais un oiseau.
Et qu'y a-t-il de plus beau qu'un oiseau,
Qu'un oiseau plein d'une inflation solaire ?
Qu'y a-t-il de plus seul qu'un oiseau,
Qu'un oiseau seul au milieu des tempêtes
Portant aux confins du jour son étrange destin ?
A l'instant, tu étais l'horreur.
A l'instant tu es devenu le bonheur.
Horreur et bonheur.
Le silence dans ma gorge.
Tu doutes ?
Laisse-moi te dire.
Tu t'es levé.
Et tu as sorti ce petit nez de clown.
Et ma mémoire a explosé,
Ne tremble pas.
Ne prends pas froid.
Ce sont mes mots anciens qui viennent du plus loin de mes souvenirs.
Des mots que je t'ai si souvent murmurés.
Dans ma cellule,
Je te racontais ton père.
Je te racontais son visage,
Je te racontais ma promesse faite au jour de ta naissance.
Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours,
Quoiqu'il arrive je t'aimerai toujours
Sans savoir qu'au même instant, nous étions toi et moi dans notre défaite
Puisque je te haïssais de toute mon âme.
Mais là où il y a de l'amour, il ne peut y avoir de haine.
Et pour préserver l'amour, aveuglément j'ai choisi de me taire.
Une louve défend toujours ses petits.
Tu as devant toi Jeanne et Simon.
Tous deux tes frère et soeur
Et puisque tu es né de l'amour,
Ils sont frère et soeur de l'amour.
Ecoute
Cette lettre je l'écris avec la fraîcheur du soir.
Elle t'apprendra que la femme qui chante était ta mère.
Peut-être que toi aussi te tairas-tu.
Alors sois patient.
Je parle au fils, car je ne parle pas au bourreau.
Sois patient.
Au-delà du silence.
Il y a le bonheur d'être ensemble.
Rien n'est plus beau que d'être ensemble.
Car telles étaient les dernières paroles de ton père.
Ta mère.
Wajdi Mouawad, In “Incendies”
