La chanson du déclassé
Je m’endors sur les plages quand la mer veut de moi
ou bien dans les lavandes ou bien dans les blés verts
et quand je trouve un lit pour y passer l’hiver
je m’y endors tout nu dans l’herbe de mes bras
à Marx et à Jésus je préfère ces fous
qui ne veulent ni dieu ni maître ni parti
qui traversent la vie en rêvant de prairies
avec des mots d’amour chargés de marées hautes
mon corps est d’un autre âge mon sang d’une autre mer
j’habite les révoltes et les révolutions
mais bien souvent j’ai peur en regardant la terre
que l’heure des brasiers ne soit qu’une illusion
je n’ai jamais eu d’âge jamais eu de pays
je hais tous les drapeaux et tous les uniformes
sauf celui des peuples en marche vers midi
j’attends la vague immense pour reprendre ma forme
je partage mon pain sous toutes les étoiles
il y a toujours de l’eau quelquefois du mezcal
ou du thé à la menthe près du foyer de terre
pour celui qui s’assoit simplement comme un frère
je sème des visages je vais de crâne en crâne
je boite dans mes organes j’explose mes vertèbres
je vais le poing levé avec l’armée de l’Ebre
puis je m’enterre sans hâte au milieu des savanes
je m’accorde aux racines je me remplis des rues
je vois dans l’herbe d’or venir des hommes sans crimes
vers mes étraves de naissance et je m’empierre
des paroles branchées aux oliviers d’Espagne
or voici que j’annonce une bonne nouvelle
les Sioux sont arrivés place de la Concorde
ils dressent des poteaux avenue de Grenelle
voici qu’au monde ancien ils vont passer la corde
pourtant quand je suis ivre je me mets à prier
et j’ai accroché dieu entre mes jambes blanches
mais ma révolte même dans leurs mains se défait
et déjà je balance à la plus haute branche
mon corps se peuple de pain et d’eau de gestes et de sang
et je suis du côté de tous les emmurés
mais quand je rentre seul je reste émerveillé
de voir une maison où grandit un enfant
car j’avance à rebours de tous les mois de mai
je traîne dans la rue de faux états civils
j’apprends de vieux secrets pour être plus viril
et si la préhistoire ne finissait jamais...
je vous dis que la mort c’est la santé mentale
j’avale des rasoirs sur les places publiques
et quand viendra le temps des premières rafales
j’irai en plein soleil vers la chaise électrique
Tristan Cabral,
Au Mexique sur la route
entre Oaxaca et Puerto-Angel