André Laude

"Né le 3 mars 1936. Famille ouvrière. Exilé à Paris, renouera plus tard avec la terre-mère : l’Occitanie. Ecole sous l’occupation nazie. Premières masturbations et premières révoltes. Très tôt écrit et rêve de devenir journaliste. Fait la connaissance d’une bande de poètes et peintres anticonformistes. Militant anarchiste. Autodidacte, lance à 17 ans le cri fameux : "A nous deux Paris". Réponse de l’écho : "Pauvre con". Apprend difficilement à bien faire l’amour. Rencontre André Breton, Benjamin Péret et quelques autres "phares". Guerre d’Algérie : horreur et souffrance. Des tas de petits métiers. Quitte l’Europe pendant plusieurs années. Voyages : Cuba, Orient, Asie... Revient en Europe. Ecrit dans cent journaux et magazines. Publie des recueils de poèmes. Pauvreté, humiliation. Laisse pousser sa barbe pour cacher les cicatrices. Un seul désir : vivre et jouir sans entraves en cherchant à faire la peau du vieil homme".
Ainsi se résumait André Laude en quatrième de couverture de Joyeuse Apocalypse, publié par Stock en 1973. Le poète est mort dans la misère d’une petite chambre le 26 juin 1995. Le journal Le Monde, auquel il avait collaboré durant des années comme chroniqueur littéraire, s’est souvenu de son existence et lui a consenti une notice nécrologique, le 28 juin. Parmi une oeuvre vaste et dispersée citons Couleur végétale, Dans ces ruines campent l’homme blanc, le Testament de Ravachol, Rue des Merguez... Dans les poèmes qui suivent, fragments d’un recueil en préparation et à jamais inachevé, résonne étrangement la voix posthume du poète anarchiste.
Michel Pérelle écrivait : "Ce qui nous réjouit chez André Laude, c’est la fraîcheur, la spontanéité et son envoûtante petite musique. Il est sincère au-delà des mots, il ne s’embarrasse pas de vers mesurés, il dit tout, comme ça, à cru, et ça vibre, ça nous émeut. Voudrait-il écrire un méchant poème qu’il ne le pourrait pas. André est pauvre, malade, mais il n’est jamais amer. Il a l’orgueil des grands : la grâce. Ne nous y trompons pas, il sait tirer à boulets rouges (et noirs) sur la saloperie des hommes. Il est du Sud (Occitanie) mais il est né et vit à Paris, et il a hérité de la "douleur polonaise". Il sait, dans le Grand Nord, apprivoiser la ronde des loups, et, au Mexique, faire chanter les veuves noires. D’aucuns diront qu’il y a quelque naïveté à écrire, par exemple des journaux de voyages. D’aucuns diront qu’au fond de son désespoir, il est furieusement optimiste comme les grands révoltés. Qu’il sait que l’Humanité renaîtra de ses cendres."

Une trace d'André Laude
Ce que je connais d'André Laude sont les deux textes "Shalom Salam" et "Communistes" publiés dans le dernier numéro de Hors-Jeu.
Ces deux textes semblent résumer une vie. Le premier parle d'un monde à inventer, le second s'obstine à ne croire en rien. Comme si ces deux textes apparemment opposés traçaient le point de départ d'une espérance de jeunesse, et le point d'arrivée d'un désenchantement après un long parcours.
Et pourtant, le deuxième me paraît moins désespéré que le premier.
Le premier texte rêve d'un monde idéal, de paix, le monde d'Israël construit au-delà d'une triste réalité, celle des "épouvantables corps à corps". Ce texte est le constant d'une horreur et ne propose qu'un "au-dela" auquel il est peut-être difficile de croire.
Le deuxième texte, bien au contraire, refuse de croire en un mirage. Et, malgré une lassitude clairement exprimée, il est un texte de résistance qui s'abreuve à une fécondité retrouvée : celle de "la fleur maigre, la carpe et le roseau." Je le ressens comme une retrouvaille du bonheur grâce à la poésie des petites choses, une réconciliation avec les timides raisons de croite que sont les beautés discrètes des vies sans importance.
La nostalgie du communisme est peut-être celle de l'illusion. Mais cette nostalgie, grâce à la poésie dans laquelle elle s'exprime, semble être source de rencontre : la guerre et la bétise sont trop ambitieuses dans leur programme de destruction pour mettre en danger l'essentiel : la carpe muette ou la fleur maigre.
Voilà ce qu'il me paraît : le premier texte est une réaction au désespoir, le second un apaisement grâce à un espoir retrouvé.
Jean-Luc COUDRAY
7 octobre 1995
Il est une mémoire où le temps est perdant
Scrutateur ! c'est au coeur que l'instant s'écrit.
L'amour ne festoie qu'en outrepassant ses droits,
et si le massacre s'inscrit en tour d'ivoire,
le monde qui luit à la lueur des flambeaux
dessine d'autres rives. L'or sauvage
du rêve anime un univers qui s'honore
au miroir de l'homme. Renversé le pouvoir
des dieux : l'absence est ce Lieu où tu vis encore,
et mon tourment n'est qu'un mirage, heurté par le mot,
ouvert à la grace.
plus jamais je ne détournerai les yeux
vers un vol de pigeons
quand quelque part on battra
un enfant devant sa mère
quand on lèvera les armes
contre la rumeur adolescente
répandue à travers les rues
pour crier ce que d'autres pensent
quand on fusillera un peuple
dans un tonnerre de bouches
et de poitrines innocentes
quand on mentira dans les journaux
plus jamais je n'aimerai la poésie poétique
tant qu'il y aura une lumière incarcérée
tant qu'il y aura un nouveau-né affamé
déjà rattrapé par les canines du néant
malgré les pleurs de la mère
malgré les hurlements du père
malgré les oiseaux et le ciel
et la graine chantant sous l'argile amoureuse
plus jamais je ne pourrai regarder en face
ceux qui vont les yeux bandés
à travers l'époque cruelle
rachetée par le sang de ceux qui luttent
et parfois loin de tous et de tout calmement meurent
Le ver dans le fruit
Je longe le long sillon qui conduit aux morts muets.
Je songe à la neige, aux chevaux de feu,
à l’hiver des paroles.
Je vois des bois brûlés, des vaisseaux échoués,
des mouettes prises par le gel.
Je longe le fleuve de sang et de larmes
qui traverse les inquiétantes ruines.
Je sens l’odeur des prédateurs, l’urine
de la hyène, la matière fécale des jeunes bébés.
J’écris à partir d’un noyau de nuit.
J’écris à partir d’une tranchée noyée de boue.
J’écris corde au cou.
La trappe déjà tremble sous mes pieds.
Je longe le marbre froid qui donne le frisson
et chante une très étrange et vieille chanson,
qui dit qu’aujourd’hui et pour toujours
le ver est dans le fruit.
J’adhère à ma mort comme l’astre au ciel. Adieu heure d’été Rituel du vieux lettré japonais À Kyoto Le vieil homme se souvient il avait vu s'épouser le vent et l'oiseau Le vieil homme se souvient Alors l'envie lui vient au creux de la neige Je m'appelle personne Rue des merguez, Plasma, 1979
Corrida
La vie cruelle
a tué en moi beaucoup d’or
et d’enfants qui ont pleuré au bord des lèvres.
Le temps est venu
de remettre les pendules à l’heure.
Adieu heure d’hiver
c’est maintenant l’heure
de l’exil blanc et des remords.
Déjà je m’enfonce en terre
chandelle éteinte.
En bon et fougueux matador
j’esquisse une feinte.
A quoi sert de défier
cape rouge et cape noire.
La poésie est simple comme bonsoir
au milieu d’une arène de sable et de sang.
Décapité.
un vieux lettré à barbiche blanche
trace dans la neige impériale
un poème
un poème
ni court ni long
un poème nippon.
qu'à la même heure au même endroit
cinquante ans plus tôt
le plus légendaire oiseau du monde
de quelques vers de Bashô
de trouver encore plus beau
un poème qu'on laisse inachevé
à Kyoto
Les riches ont l'or,
mes maigres mains creusent le rio.
Mes maigres mains creusent un sillon de mort.
J'ai enterré tant d'enfants que ma mémoire
est une encre sauvage.
Je n'ai plus de mains. Je n'ai plus d'âge.
J'ai la sagesse des grands arbres brisés par les Américains.
Je suis un Peau-Rouge. Jamais je ne marcherai
dans une file indienne.
J'ai très mal au coeur, au sexe, aux entrailles.
Je prie. Je suis Sioux.
Je prie. Je crois à la revanche.
Je suis celui qu'on ne peut pas tuer au coeur de la bataille.
Pétales du chant, Cahier de l'Orphéon, 1956
Dans ces ruines campe un homme blanc, Guy Chambelland, 1969
Occitanie, Oswald, 1972
Corneille, le roi-image Éditions S.M.I., 1973
Joyeuse apocalypse, Stock, 1974
Élefantaisies (comptines) illustrations de Béatrice Tanaka L'École des loisirs, 1974
Le Bleu de la nuit crie au secours, Subervie, 1975
Testament de Ravachol Plasma, 1975
Vers le matin des cerises Éditions Saint-Germain-des-Prés , 1976
Animalphabet , Éditions Saint-Germain-des-Prés , 1977
19 lettres brèves à Nora Nord Éd. le Verbe et l'empreinte, 1979
Enfantasques, Éd. le Verbe et l'empreinte , 1979
Comme une blessure rapprochée du soleil, La Pensée Sauvage, 1979
Liberté couleur d'homme (essai d'autobiographie fantasmée sur la terre et au ciel avec figures et masques) Encre, 1980, Collection Brèches
53 Polonaises, Actes Sud , 1982
L’œuvre de chair, Écrits des Forges, 1988
Journaux de voyage, Albatroz , 1990
Feux, cris et diamants, Albatroz , 1993