Paroles indiennes
Géographies 4
memoria memoria
memory of other languages
I’ve once spoken
et dont j’ai oublié tous les grelots
mémoire d’un autre langage
disparu sous la ligne de flottaison
mots hurons
mots iroquois
mots muskégons
mots partis en canot
sur la géographie de la toundra
pour ne jamais revenir
nee-zee t’sontsi-tzé
bou-tchi-à-tcho
maçi tcho
mots-frasil humectant les lèvres
de la rivière enragée
chansons esquimaudes dansant
sur les aurores boréales de février
tell me brother
quelle langue rêvaient nos ancêtres
sur la marée du fond des bois
quelle langue traçaient nos ancêtres
en ouvrant la trail après la tempête
fala para me irmazinha
quelle langue causaient les anciens
aux racoûnes en fleur et aux renards croisés
quelle langue rêvaient les sorciers de l’île d’orléans
juste avant de se transformer en wendigos
mech’ mech’ mech’ don’
marche marche marche donc
glottaient les vieux esquimaux-koutchines du koyoukon
à leurs chiens-loups
ravages chicoutées michipichou
nâgane barcanes bouscueils
d’où me viennent tous ces mots
ayant échappé au contrôle académique
ouapiti chikok carcajou
aglou oumiak eekalou
mais d’où me viennent donc
tous ces sons
*
mémoire d’une perte de rivière
mémoire d’une résurgence géographique
frimousses marines
glaciers jongleurs
forêts galeries
mémoire morène
mémoire-marrow
mémoire-marronne
mémoire de la peau
a pele como memoria
o sotaque como pele
la peau comme un accent
la mémoire comme couleur
*
mémoire-marée
approche-toi encore plus près
prends ma rivière par la main que je te raconte
assis devant le shack du patriarche
au détour de la baie-des-shikoks
j’ai vu arriver un jour par le train la ville de chicago
vers la fin d’un après-midi de scattered showers
j’étais là always
j’étais toujours présent
derrière l’histoire de ce continent
à l’angle de la 51ème et de la 49ème
durant la nuit des longs couteaux
just behind the fence
I was there
haven’t you seen me in the shadow
surveillant un nuage de maringouins
I was always there
and you never knew
I was there
standing under the sun
quand le missouri a pris son dernier bateau à roues
j’étais
à Saint-Louis-du-Mississipi
quand le corsaire Jean Lafitte est mort comme un prince
racontant une dernière histoire d’abordage amoureux
pour réchauffer un vieux Métis transi de fièvre
I was always there
mémoire apeurée devant ses propres souvenirs
pourquoi avoir fait semblant de ne pas me voir
j’étais ici là-bas partout
and
while they were trying to tear off my witnessing-eyes
je leur sifflais au visage
la chanson des folles avoines et du riz sauvage
et leur échappais à nouveau
dans un tourbillon de rigodons à deux ponts
*
regards de toutes les caravelles
balayées par le solstice
géographies géographies
névés névés névés
me ajudem
voilà que la grande marée de juin
a roulé ses mots jusqu’à la croix du nord
et baigné ses joncs jusqu’à l’étoile du sud
mémoire-mirage
mémoire-glacis
mémoire du futur
vienne la clarté de la brume
vienne l’odeur de la lumière fraîche
jusqu’aux cuisses de l’aurore
j’ai franchi tous les rapides
et descendu tous les portages
j’ai remonté toutes les forêts
et traversé toutes les clairières
écrivain analphabète de la traversée géographique
je veux nager dans la débâcle des siècles
et reprendre l’espace évanoui
Jean Morisset
bele horizonte / Montréal
10 août - 20 octobre 1990