Au poste d'urgence

Publié le par la freniere

Vous 
qui pleurez sans plus d’endroit d’où puissent venir des larmes 
qui criez mais sans plus de lèvres pour former des mots, 
qui cherchez à agripper mais sans plus de peau sur les doigts pour saisir 
vous 
 
inondées de sang d’une sueur huileuse de douleur et de lymphe vos quatre membres se débattant 
gonflés réduits à un fil vos yeux scintillant blancs 
seuls les élastiques de vos culottes tenant dans vos ventres enflés bleuis 
même si de l’exposition de vos parties intimes vous voudriez avoir honte vous n’êtes plus en état, 
et qui pourrait croire 
qu’un instant plus tôt 
vous étiez de jolies lycéennes ! 
 
Émergeant des flammes qui étincelaient obscurément 
dans Hiroshima brûlée et pourrie 
vous qui n’étiez plus vous-mêmes 
vous sortiez en sautant, en rampant l’une après l’autre 
jusqu’à ce terrain en friche 
vous ensevelissiez vos têtes dénudées sauf quelques touffes dans une poussière d’agonie 
 
pourquoi vous faut-il souffrir à ce point 
pourquoi vous faut-il souffrir à ce point 
pour quelle raison 

pour quelle raison 
combien désespérées de votre état 

combien loin de l’humain 
sous quelle apparence vous avez été rejetées 
vous ne le savez plus.  
 
simplement 
vous pensez 
à vos pères mères petits frères petites sœurs tels que ce matin 
(est-ce qu’aucun d’eux vous reconnaîtrait maintenant ?) 
et aux maisons où vous dormiez vous éveilliez mangiez 
(en un instant les fleurs des haies furent arrachées et qui sait la trace de leurs cendres ?) 
 
pensant pensant 
tandis que vous êtes étendues parmi vos semblables qui l’une après l’autre cessent de bouger 
pensant 
au temps où vous étiez filles 
filles d’humains.  
 
Tôge Sankichi

traduction du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard 
  

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Publié dans Poésie du monde

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