Ce qui reste
à Jacqueline et Paul
En suis-je rendu au temps des remembrances ? Je me souviens soudain des journées de pêche avec mon père, de la cueillette des vers de terre au filetage des perchaudes, des méandres du Richelieu, de la chaloupe verchères du vieux Bonin, de mon premier achigan plus frétillant qu’une truite. Je n’ai jamais réussi à pêcher à la mouche. Je me souviens des longues promenades en auto lorsque mon père sillonnait le Québec pour son travail. Je l’accompagnais les jours de congé. J’ai visité tout le Québec ainsi, tous les Roi de la patate et leurs cantines mobiles. Je me souviens des spectacles de jazz où il m’amenait tout jeune, de Lee Gagnon à Duke Ellington, de la Casa Loma à la Jazzthèque. Je me souviens des vacances à Old Orchard où chaque enfant avait le droit d’emmener un camarade. J’étais trop solitaire pour avoir des amis. J’y amenais Baudelaire, Rimbaud, Artaud, Éluard et Crevel. Je me souviens du Biscayne rose avec le coffre arrière en forme d’ailes. Je me souviens des parties de golf où j’étais son caddie, mais j’ai toujours détesté le golf. Même s’il était entraîneur au hockey, il ne m’en a jamais voulu de patiner comme un pied et d’être poche dans tous les sports. Il s’est rattrapé avec mes autres frères. Je me souviens des cygnes noirs sur un petit étang dans un motel près de Granby où il y avait du jazz les dimanches après-midi pour quelques fanatiques. J’y buvais des grappettes pour me sentir un homme. Je me souviens qu’il a toujours ouvert la portière du côté de ma mère avec les yeux tout fiers d’un amoureux, même à soixante-quinze ans. Je me souviens des histoires d’avion, des spectacles aériens où il nous emmenait. Comme il avait été pilote de guerre, on avait le privilège d’être au volant des avions à réaction. Je me souviens des grands chênes derrière la maison, des escalades au Mont Beloeil, des escapades au Fort Chambly. Je lançais déjà des mots dans un lac comme des cailloux verbaux, des galets de parole.
Il y aura toujours de la neige dans mes regards d’enfant, la terre, l’eau et le feu. Il y aura toujours de l’air entre les mots, un lieu où respirer. Dans la cité des arbres, les branches sont des rues. J’y fais battre d’un mot le cœur d’un écureuil. Des portes grincent dans ma tête. Quelqu’un y a vécu. L’âme d’un homme cherche ses traces. Je me souviens d’Arcadius, mon grand-mère du côté maternel. Il préférait le nom d’apothicaire à celui de pharmacien. Je me souviens des boules noires, des paparmanes, des lunes de miel, des bonbons à la cenne qu’il vendait entre deux médicaments, du schling de la porte quand un client rentrait, de sa boutique sur pilotis au bord du Richelieu. Elle avait deux pieds dans l’eau et la bedaine sur la rue. Catholique à tout crin, il refusait de vendre des préservatifs aux couples non-mariés. Je n’ai jamais su pourquoi on appelait les condoms des capotes anglaises. Peut-être parce les bloques avaient un ou deux enfants alors que les frogs en avaient douze. Il faisait lui-même son sirop à base d’épinettes et tout un tas d’onguents, préférant l’herboristerie à la pharmacopée. Je me souviens de ma grand-mère, véritable marâtre qui le voulait moins rêveur. Ce n’est pas d’elle que j’appris la tendresse. Elle avait pourtant un véritable don avec les fleurs, particulièrement les violettes africaines. Elle n’aimait qu’il fasse crédit aux pauvres lorsqu’ils étaient malades. Quand il est mort, la moitié du village lui devait de l’argent. Ma mère a effacé l’ardoise de chacun. Je me souviens des Signes de piste qu’il vendait pour me faire plaisir. J’étais le seul à les lire au village. Je me souviens des jours passés à feuilleter les calendriers des pharmacies Bayers peuplés d’insectes pour enfant. Je n’ai jamais revu ces illustrations depuis. Je les cherche encore.
Je me souviens des régates qui se tenaient une fois par année, des courses de kayaks réservées aux Anglais, du seul Juif du village qui tenait une boutique de tailleur. Je n’ai jamais réussi à prononcer son nom correctement. Je ne suis pas doué pour les langues, sauf peut-être la langue des french kiss. Je me souviens du vin de curé que je buvais en cachette, de l’odeur de l’encens, celle des cierges de Pâques, l’affreux parfum des bigotes à la messe de six heures, toujours les mêmes vieilles, hypocrites et ridées. Je devais servir deux messes tous les matins. Je me souviens du quêteux que ma mère accueillait avec une tarte aux pommes, du facteur à vélo que se trompait de porte. Je me souviens d’Armand avec sa jambe de bois. Il ramassait les bouteilles vides dans un carrosse d’enfant brinqueballant comme lui. Quand il s’endormait sur le bord d’un fossé, on le chatouillait avec du foin pour le réveiller. Les plus cruels lançaient des pierres et brisaient ses bouteilles. Je me souviens de la bonne qui me montrait sa chatte. Ma mère l’a viré quand elle nous a surpris. Je me souviens de la foudre déracinant un arbre à quelques pieds de moi, de la première fois où j’ai croisé un mur de pluie, le soleil d’un bord et l’averse de l’autre. C’est alors que j’ai compris que la nature a parfois ses humeurs, que rien n’est jamais droit ni croche. Ça dépend du regard. Les yeux de l’âme n’ont pas besoin de lunettes. Peut-être qu’il n’y a ni commencement ni fin, seulement des hiatus.
(...)