Fille de la négligence et fils de l'obsession
Coincée entre le mur de la banque et ce que l’on croit parfois être de beaux yeux bleus, elle a peur. Elle fait mine de soumission devant cet homme qui rêve de neige en été et d’été en hiver. Elle, un visage triste à mourir dans un corps négligé. Lui, présente tous les signes de l’abus sous ses gros muscles, lui donnant l’allure d’un homme plus violent que fort. Une jeune femme plus vieille que bien des femmes âgées ne le seront jamais.
La chance ne la reconnaîtrait même pas, si elle la voyait dans cette ruelle, où elle passe trop de temps pour son âge, alors que des boutiques attrayantes logent de l’autre côté de cette bâtisse où s’entassent les billets de sa raison de vivre.
Aucun policier en devoir n’a de raison d’intervenir… ils discutent de tout et de rien… de rien surtout. Elle en a trop, il en manque, elle a ce qu’il faut, même blessée, pour lui fournir sa dose d’enragé, lui qui n’a que la peur comme outils de travail, alors qu’elle n’a que son corps pour faire du fric, que son cœur pour souffrir.
Facile d’imaginer qu’il y a peu de temps, elle était une enfant abusée déjà et qu’il était ce petit voisin lui tirant les cheveux pour lui prendre ce qui restait de sa crème glacée.
Aujourd’hui en plein soleil, aux yeux de tous, l’air de rien, il exige encore plus pour qu’elle lui paye ce qu’il renifle à plein nez.
Il a besoin de croire qu’il est une des puissances de la rue, pendant qu’elle fait le trottoir.
Toutes les générations s’offrent ces crétins, fils de la misère, créateurs de vide plein de néant, utilisant les petites filles livrées à la sombre solitude, dans un monde où les sous comme les gars saouls ont le même trou en guise d’âme.
Elle ne pleure pas en public. Elle n’en a plus le pouvoir, tellement son cœur est asséché.
Elle va faire signe au désespoir pour échapper aux coups de poings. Elle va faire croire qu’elle aime en peu de temps et pour pas cher.
Elle va tenter de s’éloigner de son enfer qui la suit pas à pas, dans la ruelle de son avenir sans issue.
Elle n’a pas eut de temps pour choisir, elle s’est fait prendre tous ses plaisirs.
Son corps bien abimé par la violence de ce salaud, qu’elle imagine être le seul homme vraiment intéressé à elle, va dépérir de jour en jour, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus une seule seconde pour l’aimer.
Il ne sera pas là pour la soigner, quand elle va mourir au bout de ce tunnel sans lumière, même en plein jour.
Il sera attablé devant sa bière, rageant de son retour qui tarde, alors que sa neige ne tombe pas au soleil, comme prévu et qu’elle ne livre pas… sa marchandise.
Daniel Gagné