Il y avait un dragier dans la vitrine
Je me souviens de mon premier souvenir
il y avait des grandes bougies jaunes
qui grésillaient au bout
avec des tranches d'orange autour
l'air avait le goût de myrrhe, ou de safran
ou quelque chose qui venait d'Orient
je ne sais plus.
Les gens chantaient, l'air résonnait
et ma mère aussi chantait
et quand elle chantait, je m'endormais
dans mon berceau tout rond tout chaud
et je rêvais tranquillement
même si je faisais encore des fautes d'orthographe
dans mes rêves.
Je me souviens des dimanches
la promenade au bord de l'eau
les aulnes penchés sur la rivière
le sentier cajolé par les fougères
le bruit des pas, l'herbe froissée
mon père ma mère, rêve à rêve
sous le grand tilleul au contes du vent
Ah, cette odeur de tilleul le soir à la maison
quand le feu couve la cheminée
le sucre fond dans la tisane
ma mère coud
le petit chat sur ses genoux
un petit chat au poils roux
qui fredonne sans fin son petit air monotone
tandis que le buffet à musique
joue avec les doigts de mon père
des fugues de Sébastien, ou des chaconnes.
Mon père n'était pas quelqu'un comme les autres
c'était mon père.
Il avait une barbe de bourre
et des cercles de fer autour des yeux
pour se donner l'air sérieux.
Il écrivait des poèmes sur un cahier rouge secret
où il disait qu'il aurait voulu être poète
mais quand il refermait le cahier
la réalité le rendait à la vie
Dans la vie, il était tailleur
tailleur en tissus
comme moi quand je serai grand
il cousait des habits noirs pour les gens
et des bonnets de flanelle
à cause du vent.
Ma mère elle avait des longs cils noirs
rebroussés de feutre
et beaucoup de rêves sur les bras.
Elle m'aimait, c'était son métier
et moi je l'aimais
surtout son cœur qui battait contre mon oreille
petit marteau de velours.
(…)
Bernard Brun