L'écrivain devant la terreur

Publié le par la freniere

Quand ils ont chargé leur kalachnikov en ce matin froid de janvier, à quoi pensaient ces jeunes assassins ? Avaient-ils dans leur poche une fatwa leur assignant la cible et leur promettant le paradis ? Après Salman Rushdie il y a déjà plus de 25 ans, après Kamel Daoud il y a seulement quelques semaines — et doit-on craindre pour Michel Houellebecq ? —, nos camarades de Charlie Hebdo deviennent ainsi les victimes d’une terreur plus violente encore, car elle demeure sans visage, elle n’accomplit la fatwa de personne à moins qu’il ne s’agisse de l’islam entier. Qui voudrait soutenir cela ?

 

Comme pour Rushdie, la cible est l’écriture, au sens le plus noble de ce mot, la liberté d’écrire et de parler, de se moquer, la liberté même de penser. De leurs mitraillettes achetées aux revendeurs du marché noir, ces meurtriers tirent jouissance en massacrant la culture, mais quand ils crient « Allah est grand ! », à qui s’adressent-ils ? De qui peuvent-ils se réclamer ? Prenant la fuite, ils crient : « Nous avons vengé le Prophète. » La seule question les concernant me semble celle de leur volonté.

 

Le geste qui atteint la limite du non-sens, le meurtre vengeur de journalistes et de policiers chargés de les protéger, devient pour eux l’exercice terrifiant de leur liberté. Contrairement au chef de Boko Haram, ils ne cherchent pas la caméra, ils ne font pas de discours. Ils ne savent que tuer ceux qui parlent. La haine qui gruge de l’intérieur l’islamisme politique est d’abord une haine de la raison, une guerre contre l’écriture qui soutient nos démocraties. Qui voudra douter que leur rapport au mal et la conscience qu’ils pourraient en avoir ne soient érodés, et cela jusqu’à la folie, par ce ressentiment meurtrier ? On pourrait l’exprimer en quelques mots : vous ne continuerez pas longtemps à nous humilier, vous paierez toutes les humiliations du présent et du passé.

 

Paradoxe

 

Devant la terreur, que peut l’écrivain ? L’injustifiable ne peut être justifié, il ne peut qu’être condamné, mais peut-il l’être seulement au nom d’un universel comme cette liberté que nous chérissons ? Contre le fanatisme, contre l’obscurantisme, l’écrivain a le devoir de ne pas céder. Il n’existe pas telle chose que des civilisations irréductibles, l’une libre et ouverte sur l’universel des droits et l’autre luciférienne par essence et vindicative ; il existe des sociétés qui souffrent et sont victimes du ressentiment. Aucun programme politique rationnel ne peut en effet soutenir une action aussi barbare, aucune stratégie ne peut légitimer pareille cruauté, personne ne la revendiquera. Et pourtant, c’est le paradoxe de la terreur, elle s’exerce contre toute raison. Rien ne peut l’expliquer sinon le nihilisme qui attaque la raison de l’intérieur. L’écrivain doit d’abord le comprendre.

 

Le contexte de l’islamisme politique rampant, autant celui des mosquées périphériques que celui du djihadisme international, mixture opaque dans laquelle viennent se fondre les milliers d’actes terroristes recensés selon Europol sur le sol de la Communauté européenne au cours des cinq dernières années, tout cela c’est le bouillon de culture de la terreur. Qu’il s’agisse ou non d’un réseau, cet attentat contre la liberté de pensée ne s’explique que par ce nihilisme dévorant. Il dénature l’islam, il en pervertit l’essence et rend ainsi possible le crime contre l’esprit. La liberté d’expression est le coeur de nos droits, elle se trouve au fondement de la liberté de conscience et de la liberté religieuse. Pourquoi la prendre pour cible, sinon parce qu’elle est l’essence de la démocratie ? Il n’y a donc pas que la vengeance, il y a aussi, inséparablement, la haine et le désespoir.

 

La maladie

 

Dans sa violence, ce geste plonge ses racines dans une souffrance séculaire que ravivent au quotidien le sentiment d’oppression, la misère, l’exclusion, l’illettrisme qui afflige partout les terres de la charia. Il trouve son espace dans une violence vindicative qui se transforme en haine politique. L’islam pathologique de ces militants radicalisés n’a certes rien à voir avec l’islam communautaire — il faut le réaffirmer si on veut éviter de nouvelles dérives islamophobes —, mais il met à nu cette misère du ressentiment qui menace l’islam tout entier. Source de toute violence, blessure effroyable du coeur humain, maladie de l’âme comme l’écrivait si justement Abdelwahab Meddeb. Politique de part en part, mais surtout social et misérable, ce ressentiment devient aveugle sur ses propres finalités, il s’autodétruit en détruisant sa propre humanité. L’islam est malade de ce cancer du nihilisme qui l’envahit de métastases mortelles et que ses voix les plus pures ne semblent plus pouvoir contenir. Voilà ce qu’il faut arriver à penser devant la terreur de fous qui se réclament de Dieu pour attaquer l’écriture. Cette maladie atteint désormais non seulement ces jeunes européens rêvant de Syrie, qu’elle mobilise dans leur illusion de réparation, mais aussi les nôtres qui se reconnaissent comme leurs frères et rêvent à leur tour de djihad dans un monde qui les exclut.

 

Affronter

 

Comment, faut-il enfin demander, ne voyons-nous pas que ce nihilisme, cette indifférence au mal au nom d’un bien qui ne semble pouvoir trouver sa définition que dans une logique de compensation, est autant notre créature que la leur ? Afghanistan, Palestine, Irak, nous avons enfanté ce monstre, nous ne cessons de le nourrir et nous nous étonnons qu’il se retourne contre nous. Quand la déraison se dresse contre l’esprit, quand la violence la plus brute attaque l’écriture et la presse, expressions sublimes de la raison et de la culture, ne voyons-nous pas que c’est l’universel de la liberté dont nous nous réclamons qui est attaqué ? Pourquoi l’est-il ? Parce qu’il ne tient pas ses promesses, parce que son programme émancipateur a conduit à un monde clivé dont les musulmans se sentent expulsés. L’universel de la liberté n’a de sens que si cette liberté peut être partagée. Elle ne l’est pas. À la place, nous avons les drones ciblés, et cela, hélas, Charlie Hebdo ne l’a pas souvent dessiné.

 

L’écrivain doit affronter la logique qui transforme ce ressentiment en violence, il doit montrer que l’écriture et la recherche de l’universel demeurent les seuls chemins pour guérir la violence, il doit interpeller les politiques sur l’inutilité de la répression et la nécessité de la solidarité. S’il ne le fait pas, il reproduit le fanatisme en l’inversant, il approfondit la fracture que lui impose une histoire meurtrière où Caïn ne cesse d’assassiner Abel et où Ismaël crie seul dans le désert, il se condamne à l’impuissance devant son propre destin d’ouverture et d’accueil, de fraternité et de paix.

 

Qui peut entendre cela dans les ruelles d’Alep, où les frères s’entretuent, où l’universel offre à chacun le visage de l’échec ? Qui peut l’entendre dans les HLM de banlieue où les jeunes en quête de leur destin ne trouvent que le visage du refus ? Qui peut l’entendre dans les camps où les réfugiés syriens viennent retrouver leurs frères palestiniens ? L’écrivain peut le dire, il peut affronter la terreur et son courage est toujours le même : face aux violences de toute nature, promouvoir encore son idéal universel de liberté et de paix.

 

Georges Leroux         Le Devoir

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Publié dans Glanures

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