Le dernier poème
1
Quand les mots ne voudront plus rien dire,
qu’ils ne seront plus qu’une monnaie trafiquée entre
des sourds ;
quand les mots rendront tout de travers ce que
brûle de dire
la proie écorchée, ou le bouffon souverain, que
chacun est parfois pour lui seul ;
quand il sera d’usage courant d’enrober d’un
baratin expert
la déraison
et de donner la tournure du sourire au meurtre ;
quand personne n’entendra plus dans les mots
«je t’aime» que
le bafouillage d’un demeuré,
- alors on écrira le dernier poème.
2
Quand nous nous regarderons tous avec des yeux
absents…
Ce regard de passant pressé qui congédie l’autre
Allègrement
sait-il qu’il signifie sa propre absence à soi ?
Comment dire ce tassement obtus de l’être qui
défie toute expression
parce qu’il tait,
rature jusqu’au Je qui le dirait ?
Ça saute pourtant aux yeux, ce mutuel refus
répercuté à l’infini dans les endroits publics ;
ce regard de biais qui pornographie tout ce qu’il
touche,
et l’on ne sait jamais ni où ni quand l’on devra faire
face
au coupant éclat d’un œil
dégainé qui remâche le goût du meurtre.
Comment parvenir à nous dire – est-ce qu’il en est
encore temps ? – que cette grisaille
envahissant de partout ce que nous tenons pour le
réel
n’est pas un inconvénient qu’on fuirait en se
blotissant dans son cocon
mais la lente, insensible et muette avancé d’une
universelle glaciation ?
Quand, d’un Dehors changé en terrain vague,
en no man’s land, en astre mort
parce que personne n’y rencontre plus personne,
se dressera pour régner sur nous tous le parfait
visage anéanti ;
quand le dernier mot que nous opposons au néant,
ce mot qui commence toutes les phrases, Je,
nous restera en travers de la gorge,
- quelqu’un
alors
écrira
le dernier poème sur Terre.
Paul Chamberland