Le Séjour invisible
L’amour que je connais aujourd’hui- pour tout, pour tous- n’impose aucune amoureuse. Je connais le grand amour en aimant dans le vide, dans la forge d’abîme. L’amour, ce tison le plus délaissé, le plus sali, le plus souillé. Ce matin, à la radio, cette parole criminelle : la femme est une marchandise. Ce coup soudain derrière la nuque. Cette très jeune fille : les artistes sont des cancres. Oui, je voudrais être un cancre jusqu’au bout, un cancre qui n’en finira jamais d’aimer le monde, d’échanger avec lui chaque jour sa plus belle part d’ignorance. Toute ma vie, je fus porté par la plus petite étoile qui soit : l’insomnie. Elle a fait entrer pour moi, dans les livres écrits à mon insu, un trop plein de lumière que le monde ne me reprendra plus. Surgit un temps où même la mort ne peut plus rien contre nous. C’est inouï. Elle bat pourtant de ces deux ailes contre nos tempes. Elle rassemble passé et avenir. Ils perdent leur vie dans des conversations insignifiantes. Ils se ruent à perdre haleine dans la vie médiocre et veulent entraîner dans leur sillage tous ceux qui vivent avec eux, auprès d’eux. Vient cependant un jour où aucune douleur ne vous déchiquète plus, ne vous embrase plus. Quelque chose, au fond de vous, est demeuré intact, pur, quelque chose qu’ils n’ont pu altérer, détruire. Dès l’enfance, par maladresse, on nous dessine un chemin sinueux. Il s’agit alors de quitter ce chemin, de s’élancer vers d’autres soleils, d’éloigner les eaux ténébreuses où la noyade est proche. Puis vous atteignez la terre de langue affolée. Qui vous appartient en propre et vous a fendu l’âme et le corps de part en part. Cette langue panique est langue de vérité, couverte de charbon et de lumière.
Joël Vernet