Les perdus de vie
Tristan Cabral. Ce petit bonhomme est un immense poète. L'un des plus puissants et des plus sensibles qu'il m'ait été donné de lire et de connaître. C'est un pitre génial, avec le cœur toujours tapi sous la casquette. Digne héritier des plus grands, tels Marcabru, Villon, Claude le Petit..., il ne dit pas, il n'écrit pas, il crache, il chie, il vomit, il saigne dans les caniveaux de l'humaine médiocrité. Ce petit bonhomme est un géant.
Dom Corrieras
Ici, le monde s'écrase au sol !
Les patients gris, vestes en coutil gris, qui jamais ne sortiront, on les appelle les «perdus de vie»...
Ils jardinent, ils lavent, ils aident aux cuisines, ils sont gentils, névros, sismo, schizo, ils ont déjà donné, «sismo, schizo, un deux, trois, sautez, embrassez qui vous voulez !».
C'est ce qu'on chante à la fête, on fait la ronde !
Leurs bras sont trop lourds; ils tournent dans le parc, et ils ramassent des mies de rêve...
D'autres ramassent toutes les feuilles.
Ils savent que les morts savent tout, ils savent que les morts marchent, mais ils ne le disent pas.
Jamais ils ne pleurent, ils ne se plaignent pas...
Parfois leurs corps les quittent, et ils effacent leurs têtes, pour que les infirmiers ne les reconnaissent pas...
Leurs visages sont des rues désertes, et il y a des visages envahis de douceur; ils tournent dans le parc, comme des enfants qu'il ne faut pas réveiller; ils s'assoient sur les bancs, près du bassin malade; ils regardent l'eau muette, ils voient toujours du sang sur les murs de leurs chambres, ils contemplent l'eau muette, pour voir passer la mort...
Certains coupent l'eau en deux pour chercher un bateau !
Tristan Cabral (HDT)
Dans le parc de la clinique Rech
Montpellier