Parce qu'écrire
Si on te demande
pourquoi j'ai fait ceci
pourquoi j'ai fait cela
tu répondras :
« parce qu'écrire »
toi, tu comprends mon jargon
mes phrases pas complétées
pourquoi il est entré ici
pourquoi il n'est pas resté là
pourquoi il s'est assis sur cette chaise
pourquoi il n'a pas voulu bouger
tant qu'il n'avait pas mis le point final
à une obscure poésie
tu répondras :
« parce qu'écrire »
si on te questionne
sur mes allées et venues
sur ma propension à prendre des détours
et cette fâcheuse habitude que j'ai
de me perdre dans ma propre rue
sur le chemin du retour
qu'on te demande
à quoi tu l'attribues
tu répondras :
« parce qu'écrire »
si on te dit
que j'aurais pu
aimer plus longtemps
être plus subtil avec les faux-fuyants
ou être plus direct avec les agaçants
que j'aurais pu avoir plus d'enfants
ou si on te demande pourquoi j'en ai eu autant
pourquoi je suis resté couché
pendant que sonnait le cadran
et pourquoi la nuit il y a de la lumière
dans le petit salon
qu'on appelle un boudoir
« parce qu'écrire »
voilà la réponse à ces questions
si on te demande pourquoi j'ai voulu être riche
pourquoi j'ai été pauvre plus souvent qu'autrement
pourquoi je suis allé à la grande guerre
du travail quotidien
que je me suis mesuré arme au poing
à l'ennemi de tous les jours
pourquoi il m'est arrivé de m'enfermer à l'infirmerie
et de renoncer au combat en pleurant
pourquoi je suis revenu du front
avant que la guerre finisse
si on te demande quels matins je suis rentré avant midi
alors que c'est à cinq heures que sonne l'armistice
tu diras que le combat n'est jamais fini
de toute manière
tant que le dernier mot n'est pas écrit
à combien de reprises sur le quai des gares
j'ai regardé le train de banlieue partir
j'ai déchiré mon billet
et j'ai fui le train-train quotidien
si on te parle de cette fois
où j'ai frotté deux crayons dans le noir
l'un contre l'autre pour faire de la lumière
ou pour me réchauffer
et que j'ai échoué
lamentablement, mais sans me lamenter
pourquoi je n'ai pas écouté
quand tu voulais que je descende voir
un feu d'artifices à la télé
« parce qu'écrire »
diras-tu, résignée
et si on te révèle que j'ai été un amant infidèle
ou un père aimant, peu importe
que je n'ai pas pleuré quand j'aurais pu
que j'ai tant pleuré quand je n'aurais pas dû
est-ce un mystère
que je ne comprenne rien au cinéma
que je rie au mauvais endroits
pourquoi j'ai si souvent plié bagages
pour de jamais assez lointaines contrées
et pourquoi je suis toujours rentré
dans ce pays qui m'enrage
pourquoi je n'ai pas écouté
les trop heureux
les trop peureux
pourquoi je n'ai pas voulu entendre raison
quand ils me répétaient de me calmer
à l'unisson
« parce qu'écrire »
c'est ce que tu diras
et si certains fâcheux, des ennuyeux
des malpolis veulent plus de détails
des imbéciles
te demandent encore des explications
des pourquoi, des comment
pourquoi j'ai quitté la maison
comment j'ai vécu
pourquoi je ne suis pas revenu
pourquoi j'ai été si triste après l'avoir fait
et toi aussi, tu l'étais
tellement
sur un ton sans réplique
tu leur répondras :
« parce qu'écrire »
parce que toi
qui en as souffert autant que moi
certainement, sinon plus
toi, tu le sais que
« parce qu'aimer»
s'épelle parfois
« parce qu'écrire »
Louis-Philippe Hébert copyright