Petits riens de la campagne électorale
Il est 3 h 33 ce dimanche 6 avril. Dormi peu - pour ne pas dire pas vraiment si l'on prend pour acquis que mal rêver ce n'est pas dormir vraiment. Ce n'est pas tant la fin de la campagne électorale qui en est la cause, mais Bidou Laloge, pas celui des "Belles histoires des pays d'en Haut", mais mon chien qui, rendu à bout d'âge comme beaucoup d'électeurs qui se rendront urnériser demain, avait besoin que je sois pour lui un aidant naturel (!).
Depuis trois jours donc, j'ai passé presque tout mon temps avec lui - Bidou a été mon compagnon depuis bientôt quatorze ans, un compagnon joyeux et de grande sensibilité comme le sont tous les animaux, au contraire des humains avec lesquels on vit. Me trouvai-je à plat dans mon je, mon moi et mon ça, il s'en rendait compte aussitôt et, pour me le manifester, dans cet élan de solidarité que les bêtes affirment bien davantage que "l'humain", c'était lui qui devenait mon aidant naturel(!). Se collant à moi, ne mangeant pas si je ne mangeais pas moi-même, les yeux tristes quand les miens l'étaient aussi, restant couché auprès de moi quand je peinais - dans tous les sens du mot.
Et voilà que demain il ne sera plus là. Pour allonger ne serait-ce que d'une semaine ou deux ses jours, il m''aurait fallu recourir à l'acharnement thérapeutique. Imaginez! Transfusions de sang, cortisone et toutes sortes de remèdes aux noms bizarres! Je l'ai déjà écrit ici, quelque part dans un billet: je suis viscéralement contre l'acharnement thérapeutique que les médecins favorisent pour les humains et que les vétérinaires favorisent pour les animaux.
Demain, ce sera donc la fin d'un rêve vécu entre une bête et un homme. Étant sensible aux coïncidences, j'y vois là un mauvais présage quant au résultat des élections - qui risque d'être fort douloureux pour le Parti québécois. J'ai pris position dans une lettre - une petite pétition à dire vrai, signée par plus de 300 personnes - dès que j'ai su que Pierre Karl Péladeau ferait son entrée politique au PQ.
Il y fut reçu à la sauvette par une chef pour laquelle la stratégie n'est vraiment pas sa tasse de café. Je croyais qu'on aurait droit, étant donné l'importance du personnage, à une présentation exceptionnelle d'un personnage qui est aussi exceptionnel. Je croyais que dans les jours qui suivraient sa candidature, on verrait Pierre Karl Péladeau et le ministre des finances, M'sieu Marceau, nous présenter "un plan économique original et d'une crédibilité à toute épreuve". Ce fut loin d’être le cas. Pierre Karl Péladeau - pour avoir dit qu'il "était là pour bâtir un pays" en le démontrant par un signe rassembleur, ce poing levé de la détermination - fut aussitôt mis à l'écart. Madame Marois en a fait un figurant plutôt que cet atout qu'elle avait enfin dans son jeu. N'importe quel conseiller, un tant soit peu compétent, l'aurait plutôt incitée à mettre Pierre Karl Péladeau au cœur de la campagne économique. Madame Marois a préféré n'en faire qu'à sa tête, ce qui a été catastrophique pour le parti: il s'est perdu dans des supputations absolument niaiseuses sur la Banque du Canada, une monnaie commune, une affaire de frontières... et l'Odieux sait quoi encore.
Cette erreur fut la cause du dérapement de la campagne... parce que le PQ, dans sa pesanteur, n'a su rien voir dans les signes. Ça s'appelle du déni... et le déni est bien ce qu'un peuple d'aujourd'hui se méfie le plus. À bon droit d'ailleurs.
Le PQ aurait pourtant dû apprendre des élections antérieures - celle qui a failli porter l'ADQ au pouvoir et celle (de 2012) qu'il n'a gagné, minoritairement, que par la peau des dents. Mais le PQ n'a pas appris, bien au contraire: il ne cesse pas, d'une élection à l'autre, à désapprendre. Déclencher des élections alors que l'UPAC et la Commission Charbonneau étaient à la veille d'entrer dans le vif du sujet - cette collusion des Libéraux avec les entrepreneurs -, quelle idée saugrenue!
Demain, le PQ risque de le payer encore une fois très cher, incapable qu'il a été en déclenchant des élections précipitées de faire la part entre les choses proches et les choses lointaines, entre l'électoralisme primal et ce qui devrait fonder la démocratie, non le pouvoir à tout prix mais le prix exact du pouvoir.
Pour ma part, je n'irai pas voter demain malgré que j'aie dit que je le ferais. Pierre Karl Péladeau ayant été écarté de la campagne, pour ne pas dire qu'on l'a mis en punition comme un enfant (vous vous souvenez? Ce coin de classe où on nous forçait à se mettre, dos tourné aux autres, lorsqu'on manifestait trop l'être que nous étions?), je ne peux manifester ma déception que par un bulletin de vote qui restera blanc.
Autrement dit, je préfère l'anarchie au déni, l'anarchie à la fausse représentation.
Demain donc, j'enterrerai mon chien dans la joyeuseté - par reconnaissance de sa loyauté et de sa fidélité. Tout ce que je crains, c'est que plusieurs d'entre vous seront forcés, dans l'infinie tristesse, d'enterrer le chien mort d'un grand rêve - qui n'est rien d'autre que celui de l'avenir, que celui du devenir.
Victor-Lévy Beaulieu