Le bruit de l'eau

Publié le par la freniere

...

Le bruit de l'eau s'agite quand les arbres se taisent. L'absence de mouvement dans les feuilles a quelque chose d'opprimant. J'agite un cil, un doigt, un orteil. Je fais battre mon cœur au bout d'un mot, mon corps au bout d'un pied, une phrase au bout d'un pas. Le bruit de l'eau m'entraîne jusqu'au bout de moi-même. À l'à-pic d'une colline, l'aube achève de digérer la nuit. Un papillon navigue sur une mer de rochers. L'air s'accroche au ressac silencieux de la brume, un air de n'être pas ou d'être ailleurs, un air d'être à peine ou si peu. Quand il pleut, la terre ouvre ses pores. Les végétaux respirent entre l'ombre et la lumière. L'air est plein de messages et de stridulations. La terre est caressée par des milliers de pattes. Tout bruisse autour de nous. Tout bourdonne. Tout frissonne. J'atteins les deux collines tout en haut du village. L'une est trapue comme un chaudron de fonte. L'autre se dresse de guingois comme un buffet mal équarri. Mes mots se perdent dans la vaisselle du paysage. J'enjambe le ruisseau comme les papillons mesurant de leurs ailes la portance du vent. Mille frissons agitent le torrent. Mille oiseaux froissent les feuilles. Mille gouttes d'eau imbibent une ouate incertaine. Nuages ou brume. Pergélisol ou sable du désert. Mille fois les criquets se frottent les élytres. Mille facettes de mouche tournent de l'oeil. Mille étoiles, mille planètes, mille galaxies agrandissent le monde. Mille mots s'imbriquent l'un dans l'autre et forment des images. La rosée du désert est une forme de miracle. Pour bien comprendre la nature, il faut apprendre à quitter l'homme, se faire oiseau, cigale ou luciole, caillou bleuté ou myriapode, passer de la parole à la stridulation, du réel au fictif, du crayon à la plume. Tout vibre, tout émet, de la lumière au mouvement du sable, des sons multicolores aux stridences de l'air. Peut-on avec des mots transcrire une couleur, un solo de violon, une stridulation, un borborygme d'eau, décrire dans une phrase le pays sous l'écorce. Il y a longtemps que j'essaie sans atteindre la sève.

 

Un même rêve anime le hobo et le hautboïste, le poète et le chanteur, l'anachorète et le marcheur, faire du beau avec rien, de la musique avec de l'air. Je me sens mieux au cimetière qu'au milieu d'une foire. Je parle aux morts plus qu'aux vivants. Je me sens bien parmi les arbres plantés tout seuls, les chants d'oiseaux, les papillons et les insectes. Il fait bon s'éveiller dans la rosée et les parfums, le rose de la brume envahie de soleil, le doux murmure de l'eau, le halètement des bêtes, le frémissement des insectes. J'aime le temps qui n'est pas compté, les heures échappées de l'horloge, les rencontres qui ne sont pas des rendez-vous, les hasards, les aléas dans les allées perdues et les années sans date. Le corps exulte. Ma tête se remplit du seul fait d'être au monde. On naît et puis l'on est. Le ciel se tricote des nuages laineux. Dans chaque arbre, des oiseaux disent; leur faim, leur soif, leur amour. Sur le sol, des insectes se parlent en bougeant leurs antennes. Le bruit de l'eau est beau comme celui du vent, comme celui des arbres, comme celui des hommes quand ils sèment et chantonnent. Ce qui est immobile dépend de ce qui bouge. J'aime la nuit dont les secrètes sécrétions forment le rêve, la substance onirique où s'évapore le réel, ses photicules phosphorescentes, cette ombre toujours prête à devenir lumière. Quand les étoiles dialoguent, toute la nuit se remet à parler. J'entends avec les yeux. Mes mains sont à l'écoute des caresses de l'air. Humant le monde, sniffant la ligne d'horizon, je suis debout sur mes deux jambes, le cœur à nu, la chair à vif. Les fontanelles du sol palpitent sous mes pas. Chaque mémoire porte en elle la première vie du monde, les germes qui viendront et ceux qui sont venus. L'utérus humain attend toujours l'embryon libertaire, celui qui éclot seul comme un œuf de tortue.

 

...

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publicité

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article