La sève prie
Deux gros nuages blancs se battent en se frottant le cul. L'urine du ciel fume sur la moiteur du sol. La sève prie dans la nef des branches. Il était. Il est. Il sera. Le temps est incertain. La météo avale le thermomètre. Le paysage rougit parmi les ombres qui s'agitent. Un mouvement de vagues inonde la parole. Un déluge de mots déborde vers la marge. Un homme glisse d'une ligne à l'autre. Debout dans la boue du monde, une luciole éclaire le chemin. Elle clignote dans la sloche comme un appel de phares. Un papillon remue dans le cocon des phrases. J'attends son envolée. Phrase par phrase, les pages se remplissent de rides. Ce sont de vieilles connaissances. La science a beau faire des siennes, jamais les hommes ne remplaceront les arbres. Un personnage naît, une feuille à la main. Il déterre les larmes une à une avec un bout de crayon. Un homme court sur la page. Sa voix s'élève entre les lignes. Conjuguer l'alphabet des blessures ne donne pas l'heure juste. Le cœur est porté pâle dans les horloges vides. Chacune des guerres apporte tout un lot de rancunes. Même en restant vivant, on n'oublie pas la mort. On n'échange pas les mots pour des notes de musique. Le son porte plus haut. La moindre symphonie prolonge le soleil. Quand la fontaine chante, les verres s'entrechoquent à la santé du monde. Un homme tranche le pain avec sa flûte à bec.
Les saisons changent le monde. La neige réécrit tous les mots de la terre. Les crayons et les livres dorment debout ou bien couchés. Tôt ou tard, les planches des maisons rejoignent la forêt et le papier s'en retourne à l'humus. Entre les mots et les herbes séchées, tout a pris l'odeur du sang, le rouge des colères, le parfum des rencontres, le noir d'un moineau. Sur les photos anciennes, les visages des morts prennent l'usure du papier. Je préfère les mots habillés d'une phrase comme le goût des cerises dans leur écrin de kirsch. J'ai échangé ma vie pour quelques lignes, un signe au tableau noir. Un homme s'enfonce dans la nuit sans effacer ses pas. Il suffit d'un orage pour évoquer les morts, d'une lettre oubliée, d'une rature dans un carnet d'adresses, d'un trou de mémoire, d'un mur décoloré. Sous l'alphabet trempé de sang, les poèmes à l'eau de rose ont l'amertume d'un café. Les mots n'importent plus. Les histoires ont mangé l'homme. Les personnages le digèrent, un os à la fois. On n'écrit pas la fleur avec un sécateur. Le vent froisse et défroisse un homme de papier. Dans mon regard d'enfant, la ligne d'horizon a remplacé depuis longtemps la corde à linge. Le bout du monde enterre les grincements de la chaise. Chaque voyage est plus long que la route, chaque sentier plus large que le pas. Chaque pied est plus réel qu'un soulier. Le rêve coule comme l'eau de la source à la mer. La page a besoin d'encre comme l'arc-en-ciel a besoin de la pluie. Même au sommet d'un arbre, en haut d'une montagne, derrière le hublot d'un avion, je n'aurai vu le monde qu'à la hauteur d'un enfant. Je ne sais pas encore où commence la terre.
Chaque nouvelle nuit retire le lait du jour. La lumière se résume aux graines sous la terre, au hublot de la lune, à la mort des étoiles. Quelques lueurs à peine indiquent une présence. La maison se recueille dans le bruit des fantômes. Je dors d'un œil. J'écris de l'autre. Les mouches posent leurs pattes sur la page. Les doigts se touchent au bout des mots. Les mains se perdent en silence. Le souffle de l'hiver ronge déjà les murs. Le temps range les jours, un peu n'importe comment, à la va vite, à la fortune du pot, à la roue d'infortune. Je monte ou je descends une forêt de marches. Je ne suis pas bardé de diplômes, mais cousu de cicatrices. Je ne suis pas un chiffre au bas d'un formulaire. Je ne suis pas un coq, mais un matou de ruelle. Je tache le blanc des pages avec un bout de crayon. Je voyage en papier entre deux lignes de vie. Du plus sage au plus fou, de l'athlète au poète, de l'aveugle au voyant, il y a pour chacun une raison de vivre. On joue toujours contre la mort. On mise, on mise, on reprend sa mise, tout en sachant que la mort finira par gagner. Mais qui connait l'envers du jeu? Il n'y a rien au bout du fil qu'un moignon de salaire, un semblant d'hypothèque, des emplâtres pour l'âme. Il y a un prix sur chaque chose et l'argent part toujours dans la poche des autres. Le cœur est en hiver et le reste à vau-l'eau. Les mots deviennent cendres dans le feu de la prose, mais brûlent sans arrêt aux lèvres des poètes. À vingt degrés sous zéro, le cœur est un calorifère. Le sang bouille en maudit pour affronter le frette. Je mets une tuque sur les mots, un manteau sur la page, un foulard aux images. Ne comptez plus les jours, la semaine perd son temps. La mémoire est toujours en retard d'un siècle. On mange en même temps qu'on tue. On vit en même temps qu'on meurt. On naît chacun dans un habit de chair, mais on se fait tous faire la peau.
Le vent se fait plus doux sur le dos du matin, la mer à marée haute dans les yeux du marin. Les cheveux de la colline grisonnent sous la neige. Les flocons signent une invisible page. C'est la saison déjà où les cigales se taisent. Ce qui parle souligne le silence des choses. Sous l'esquif d'un mot, la mer tombe et se relève pour atteindre la terre, là même où le sang des morts alimente la vie. La graine vit dans l'ombre en attendant le soleil et sa grandeur s'appuie sur le sang des racines. Je cherche l'infini dans le fini des choses comme on cueille une pomme ou puise l'eau d'un puits. Un merle au point du jour redessine le temps. J'ajoute quelques mots, quelques traits, quelques signes. Ce qu'on n'a pas vécu, il faut en rendre compte, rendre possible l'impossible. Chaque homme sur la mer est un nageur fragile. Tout ce qui nous fuit dégoutte au bout des rames, au bout des bras, au bout des mains. À l'heure de l'exil, ce n'est pas le moi qui part, mais les mots qui s'effacent. La pluie comme la neige lave les différences. De ce qui va à ce qui vient, à fleur de l'oeil et du papier, le verre des lunettes prend la couleur des choses. Reclus dans l'espérance, nous sommes tous des compagnons de cellule. Dans cette vie qui ne cesse de vivre, il faut tenter de vivre.
Ne cherchez pas les feuilles de route, elles tombent en automne. Il n'est pas nécessaire au nuage de se bricoler des ailes, à l'arbre d'inventer ses racines, à la graine de pourrir avant de devenir un fruit, mais l'homme doit périr pour justifier son âme. Ce que l'amour vaut pour chacun des amants le vaut aussi pour tous. Chaque phrase est une île de rires sur un fleuve de larmes. Dans le poil mouillé, la mémoire met bas des souvenirs de chien. Le cocker de l'enfance est devenu un loup, l'hirondelle un hibou. En traversant le pont, j'ai dépassé le milieu. J'aborde l'autre rive que je ne voyais pas. Qu'espérer du bourgeon quand la sève a quitté son visage de bois? De branche en branche et d'arbre en arbre, je m'oriente avec le cri des merles. Une écharde d'os se promenant sous ma peau, je garderai toujours une épaule plus basse. Écrire au présent ou au futur n'efface pas le passé. On a fait des moignons avec les poings dressés. On quête l'espérance avec des bras coupées. J'étouffe entre le complément du verbe et le sujet. Le cœur s'étrécit au format d'une lettre. Je mâche des voyelles. Je tousse des consonnes. J'ouvre les parenthèses comme on le fait d'une porte. Je mange du papier. J'écris n'importe où, n'importe comment. Un stylo me sert de balai sur la poussière du passé. Des phrases rampent. D'autres sautent au plafond. Ma mère en germe à chaque page, je n'ose plus cesser d'écrire. Chaque cahier vide est une tombe. Je fais du pain avec des mots, des brouillons de soupe et de la brume. Un invisible fil relie chacun des hommes.
Jean-Marc La Frenière