L'Autre Versant (extrait)
(...)
Si je ne suis pas mort c'est par respect de l'autre,
pour les fourmis, les fleurs,
pour un seul rire d'enfant qui me ramène à toi,
pour la beauté des femmes à chacun de leur âge,
pour l'aventure, le rêve qui font encore le mur,
pour les vieux amoureux qui font encore l'amour,
pour les sources fragiles qui font encore la mer,
pour les yeux de ma mère qui portent la tendresse
comme on porte la vie,
pour le silence de mon père
qui n'en parle pas moins.
Si je ne suis pas mort c'est par respect de toi,
pour mes enfants, les tiens,
pour les enfants du monde
qui font encore le rêve.
Si je ne suis pas mort c'est pour tirer la langue
à ceux qui veulent notre bien
et nous vident les poches en crachant sur la vie.
Je suis seul et j'écris.
Je remercie le ciel des oiseaux qu'il apporte,
je les nourris de miettes
comme je noircis la page
aux brûlures de l'âme.
Je marche dans les bois pour retrouver la vie.
J'écoute monter la sève sous l'écorce des arbres.
Je refais les sentiers ou nous nous sommes aimés
dans l'odeur des framboises
et les crottes de chevreuil.
Je te parle sève à sève, de semence à rosée,
pour les mots jamais dits
et les silences trahis.
L'odeur de notre amour hante encore ces lieux
et m'enivre toujours.
Rien n'a jamais compté pour moi
que de boire à ta bouche,
c'est encore de toi que m'assoiffe la vie.
Si mes mots mûrissent aujourd'hui
comme des fruits sauvages
c'est par la source de tes mains
où je n'ai jamais pu aller qu'en poète malhabile.
Avec ma gueule de mendiant,
j'apprends la rose et l'aubépine,
j'apprends l'ortie et l'hortensia
pour m'accorder au chant des ruches.
Malgré la mort nous restons liés
comme les nerfs d'une main, les racines à la terre.
Là où mentent les routes
tu m'indiques la route.
Un peu de chaque chose est mort avec toi.
Séparé de sa tige mon poème s'est tu
sans reverdir le monde.
Je ne sais plus de moi que ce que j'ai perdu.
Tu es venu chez moi faire la part du feu
et j'ai craché le vin sur la terre des caves.
J'ai craché le venin, la routine, la haine.
Les vents rongeant nos portes
sont devenues caresses.
Tu as ouvert pour tous des écoles d'oiseaux.
Tout ne faisait que commencer
quand ta mort a laissé
chaque moisson en friche,
chaque maison en deuil,
chaque bateau en rade.
Dans les débris du monde
j'existe par l'amour que je te porte encore,
par la souffrance aussi.
Une fenêtre suffit qui ne s'ouvre qu'en toi.
Toute ma vie je porterai ta voix
du bleu pur des jacinthes aux branches d'olivier.
Je porterai ton jour et ta soif d'amour
plus insatiables que l'espoir.
Je veux par ce poème recomposer tes fruits
à partir d'une écorce.
Je regarde tes yeux sur une vieille photo
c'est le seul paysage où j'ai été heureux.
Je touche avec des mains d'aveugle
les contours de la vie où j'avance à tâtons.
Je viens à toi
comme une source à genoux
ou comme la main du vent
qui caresse les fleurs
Sur l'épaule du monde je berce ton sommeil.
Je t'emporte avec moi
plus loin que l'horizon
jusqu'où je ne vais pas.
Jean-Marc La Frenière
L'Autre Versant, Éditions Chemins de Plume, 2005