Comme un paysan
Ce matin les mots forment des andains sur la page. Je devrai les ratisser à la herse du sens. J’écris comme un vieux paysan qui a perdu sa terre. Un tracteur poussif, un cheval de bois, une brouette brinquebalante me servent tour à tour de crayon. Les virgules bêlent dans l’étable. Je devrai mettre le foin entre les parenthèses pour nourrir le bétail des voyelles, le troupeau des images qui regarde les trains. Une remise ancienne me sert de dictionnaire. J’ai un baril de clous pour ponctuer les planches, un marteau pour écrire, une scie pour couper les virgules trop longues. La clôture est ouverte et les bêtes s’échappent. Elles courent dans les champs en broutant la syntaxe. L’ombre blanche d’un poème se cache dans les herbes. Les fleurs se racontent des histoires d’enfant. Le vent donne son nom à chaque feuille qui bouge. Le temps donne à manger la paille des secondes, des aiguilles de pin, la barbe des épis. La rouille d’une bêche me sert de mémoire. J’écris sur le sol avec du bois mort, des traces de pas, des ornières de route, des pattes de mouche, des cris d’oiseau. Mes mots pataugent dans la boue, la gadoue, les taches d’encre et les marges. Ce sont des mots très simples, pour rassasier la faim, pour étancher la soif. Ce sont des mots qui sentent l’urine et l’absolu. Ils brillent dans la nuit comme une lampe de paille. Je les suis en sifflant avec mes bottes à vache. On ne veut pas d’eux sur le comptoir des librairies. Ils pourraient crotter la jaquette des best-sellers, choquer les midinettes, salir les petits doigts en l’air et les cartes de crédit. Je les chante en silence près du ruisseau qui prie, à genoux sur le sol, égrenant ses galets et le chapelet des vagues. Je serre dans mes bras une portée de cris. Dans la pénombre d’un sous-bois, j’abandonne mes pages comme un arbre ses feuilles. Sur l’eau verte de l’étang, seules les grenouilles liront ce radeau de papier.
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