La sève monte à peine
L’automne aux pas de feuilles mortes, aux bras de pluie, aux yeux d’éclairs, l’automne au torse de couleurs, aux plumes d’oiseaux frais, même l’automne ne lave pas le sang versé. La terre se prépare au fardeau de l’hiver. Elle courbe les épaules pour accueillir la neige. Elle est là, aux aguets, un vent froid sous la langue. Les vitres se préparent à recevoir le givre, ses graffitis sonores, ses cernes violacés sous les morsures du froid. Il me faudra une écriture à poigne pour réchauffer la page. Il me faudra garder un peu d’herbe dans l’encre, pousser d’un coup d’épaule la douceur de l’été et le dernier grillon égaré dans l’automne. La sève monte à peine jusqu’aux genoux des arbres. L’érable rend ses feuilles à l’humus affamé. Les brindilles cassées ne donneront pas de blé. Les fleurs piétinées garderont leur odeur. On n’entend presque rien. Les chasseurs à l’affût ont fait fuir les bêtes. Les oiseaux qui s’envolent sans laisser un seul mot, les outardes qui fuient emportent l’horizon. La mort s’est tapie dans les fourrés du froid. L’été a tout donné, tout repris. Ne reste que le bois pour réchauffer les mains. Les mots sans laine, les phrases sans mitaine ne pourront plus sortir. Les images encore nues devront se tricoter des regards en babiche. L’orignal de l’espoir a perdu son panache. On le voit tituber derrière le décor. Seul le troupeau des pierres continue de brouter. Face à l’hiver qui vient, déjà la page défend son blanc. Il nous faudra chanter pour boire l’eau du ciel ou faire fondre la neige. Il nous faudra pelleter pour atteindre la route.