Un briquet dans la neige
Sur l’encre des journaux, les mots se perdent sans laisser de traces. Il faut confier aux mains autre chose que des armes. Il faut donner aux hommes un peu plus que le pain. Il faut donner aux mots autre chose qu’une idée. Il faut donner au feu un peu plus que le bois. Si le bonheur n’est pas ici, ce n’est pas qu’il soit ailleurs. On peut toujours trouver un poisson dans le désert, un caillou dans ses bottes, une fleur dans le béton, une caresse dans un poing, deux ou trois mots d’amour oubliés dans une lettre, un briquet dans la neige. Sur la table où j’écris, la sève chante encore. Elle est en bois de pin dont on fait les berceaux.
Dès que je touche le papier, la forêt marche en moi de toutes ses racines. Il pleut sur mes poumons. Il neige dans mes yeux. Depuis le premier mot, j’avance sur la page comme au bord de l’abîme. Dès que je frôle la marge, la ligne d’horizon se remet à pêcher dans un lac inconnu. Je n’attends pas que l’encre sèche pour traverser la phrase. J’écris par oreille, à la force du poignet. Le sens se mêle aux sons comme le sang coule des blessures. La voix se mêle au vent, poussant la voile des images sur la mer sémantique. Je palpe entre les doigts la pulpe de l’été sous l’écale du froid.
Les arbres baissent leurs paupières. Leurs branches s’inclinent pour laisser place au murmure des herbes, à la sève qui suinte, au frisson des racines, aux étincelles des insectes. Le vent divague sur la mer des feuilles. Le soleil brille sur une épaule végétale, les flancs nus d’un ruisseau. Les fruits empruntent leur matière à l’âme chlorophylle. Entre chaque taillis des pas se précipitent. L’infini commence où débutent la pierre, l’humus, le pollen. Où finissent les pas ? Où commencent les mains ? Où regardent les yeux ? Chaque sentier tire de son côté. Chaque route s’enfuit. L’horizon est toujours plus loin. L’espace bouge au passage du vent. Les siècles se condensent dans une seule seconde.
J’arrache au cœur des chênes les lambeaux d’une phrase. La rosée flambe aux pointes des robiniers. Tout ces grands corps d’écorce se nourrissent de sève, de soleil, de pluie. L’eau du ciel réveille les odeurs de résine, la peau douce des fleurs, la liqueur des plantes. L’âme du bois laisse voir ses vieilles cicatrices. À cheval sur un tronc, j’ai cru voir la mort retourner sur ses pas. Chaque goutte de lumière est une gorgée de vie. Un petit souffle d’air réveille les cigales. Je touche l’intouchable. Blotti dans la matière de l’azur, je respire la vie, la peau immense de la terre où brillent les torrents, l’eau vive de ce monde, la salive des fleurs.
Je lis ma partition sur le lutrin des branches. Chaque feuille est une note. Chaque bourgeon dièse. Le chant des oiseaux donne le la. La pluie tambourine sur le ventre des pierres. Les bêtes grattent le sol comme un tambour de terre. Les plus jeunes nuages ont une voix d’averse. Dans tous les trous où le vent souffle, on entend la musique. Un chœur de grenouilles accompagne l’orchestre. Les grandes vagues du fleuve viennent s’asseoir au parterre. Le décolleté des fleurs laisse entrevoir leur parfum. J’agite un archet d’encre sur un violon de papier pour faire danser les mots.