Beaucoup de bruit pour rien
Chaque pas d'un soldat est un assassinat. Chaque geste d'un banquier est celui d'un voleur. Chaque propriétaire est un usurpateur. Trop de pétrole coule dans l'espace des chiffres. Le temps est une béquille, l'espace une immense blessure. Les jouets sont devenus fusils, mitraillettes, grenades. Les carrés de sable sont minés. La peau de la terre est criblée de balles. On confond l'homme et ses habits, le rêve avec les choses. La civilisation n'est plus qu'une civière. Le blé se heurte aux pierres comme l'homme à ses limites. La bande sonore des balles étouffe celle des larmes. Je n'entends plus parler. Je n'entends que du bruit. Je n'ai que mes deux mains à offrir à la terre, le troc à opposer au fric. Je fais de mes regards une échelle dont chaque image est un barreau. Je me fais un pays dans le vol des oiseaux. Je demande pardon aux Indiens décimés, aux fleurs assassinées, aux fruits contaminés, aux bêtes qu'on expulse, aux morts expatriés sous le ciment des villes, aux dents usées par la famine, à l'eau prisonnière des barrages.
Traînant leur rêve assassiné, les hommes se prosternent devant leurs chaînes. À tous ceux qui ont soif, on donne du sable ou du vinaigre. À tous ceux qui ont faim, on ne cherche qu'à vendre. À tous ceux qui ont peur, on leur donne un fusil. À tous ceux qui rêvent, on bâtit des prisons. Les champs marchent au vent, les oiseaux volent au nid, les pierres remontent à l'origine et les hommes courent vers la banque. Certains prennent l'avion, d'autres l'automobile, les plus rêveurs le train ou le tapis volant. Je voyage en crayon. Lorsque je jette l'encre, c'est pour mieux repartir. Un pain me suffit, une cabane, un mot. Je trouverai dans l'eau de quoi me rassasier. J'ai ma vie sur la langue, mon pays dans les mots. Les fruits de l'âme sont les métamorphoses, de l'ombre à la lumière, de l'infâme au pardon, de l'infime à l'infini.
J'ai peur du cimetière humain. Les horaires de travail ne sont plus qu'un filet aux dents d'hameçon. Dans ce jardin d'épines, je voudrais unir les cailloux aux étoiles, lier les hommes avec du pain. Nous cherchons en aveugles un même lot de lumière. Les phrases forment des cicatrices sur la plaie sémantique mais toutes les blessures se rouvrent. Les mots dans le silence suivent les pas de l'oasis dans un désert en marche. Dans le ventre des mots, je recueille la vie avec des mains saignantes. Nous remontons sans cesse une pente qui déboule tels des Sisyphe de foire. Nos mains tendues cherchent une épaule, entrer deux rires, entre deux larmes. Nos yeux fermés cherchent une flamme. Où est ce bout de terre où vivre sans la peur ? On a tous connu ce que l'on veut, entrevu ce qu'on désire, l'autre couleur des choses, l'autre sens des mots, les modestes merveilles.