Yves Peyré
Yves Peyré, né à Châteauroux en 1952, a animé de 1978 à 1987 la revue L’Ire des Vents. Il est actuellement conservateur de la Bibliothèque Jacques Doucet à Paris, où il vit. Il a publié une œuvre qui, pour discrète qu’elle soit, s’avère extrêmement séminale et riche.
Venise réfléchie
La Bibliothèque de Belmont, Champ Vallon, 1989
Le voyageur et les méandres du rêve, Le Temps qu’il fait, 1991
Nul ne dira si c’est la main, nul ne dira si c’est la face.
Fébrilité de doigts qui cherchent à agripper la moindre saillie du solide pour affermir la force d’un regard qui s’est établi dans la précarité d’un mouvement de mains.
Regard-visage qui s’est allongé en mains, s’efforçant de gagner l’impossible d’une horizontalité.
Visage e mains quand il est amplitude du regard. Se voulant le centre d’un regard regardant que tant de regards adventifs informent. Se sentant regard jusqu’au bout des doigts.
De crise de mains en tentation larvaire cette figure qui rampe. Abolir toute distance de vision à préhension. Considérer que la vision n’est qu’un mode du tactile.
Manière aussi de se faufiler, d’être là tout en intensifiant sa propre ombre.
L’horizontalité comme un premier pas vers la désagrégation de la présence faciale.
Soupirs de l’informe.
L’été tiré de sa nuit fantomale par l’à-peu-près d’un visage.
Regard serpentin qui s’abandonne.
Je rêve de racines retrouvées dans le miracle
D’un regard,
J’oublie, je n’oublie pas et mon rêve
Et ma soif, je biffe au crayon maints paysages
Que leur manque
De dévotion rend intolérables,
Je sursaute
Au moindre appel de pierres, le bâti
Réinvente
La colonne de l’être, je suis acquis
À la ferveur.
Au gré de ma mémoire et des relances
De l’instant,
Je veux vivre, je repousse les limites,
L’enclos de ma fantaisie, un feu vif
Brûle dans la cheminée.
J’accueille cet ailleurs qui me sauvera,
Les distances, je revendique un temps
Où la mesure sera altière et paisible,
Un vent balaie le réel et les songes,
S’éclaire, il est près d’un seuil
Que j’aperçois et qui m’accepte.
*
Aujourd’hui (…) tous et toutes semblent avoir perdu le sens et la mesure dans l’acte de bâtir : c’est que, lorsqu’on élève un mur, l’on n’engage plus l’équilibre même du monde, cette incapacité à se doter d’un logis esthétiquement probant et métaphysiquement juste dépasse de beaucoup et la question de l’architecture et celle des moyens réduits avec lesquels on doit compter; comment des êtres ballottés en tout, n’arrivant à rien dominer ni d’eux-mêmes ni du monde, parviendraient-ils en effet à échapper à la nullité dès qu’ils construisent ? Tant d’hommes et de femmes privés d’individualités propres, et qui rêvent et qui pensent à travers les stéréotypes d’une société passablement fatiguée, tant d’hommes et de femmes dont, bien que mieux préservés des fadeurs du social, nous sommes encore si proches que c’est à peine si nous osons formuler une réserve, alors même que nous nous arc-boutons de toutes nos forces pour échapper à la vanité moutonnière (…), je sais qu’un monde est mort (…) je sais trop bien que ce monde était dur, pénible et franchement mesquin, pour ne pas dire sordide. C’était le prix à payer en hommage à la beauté qui n’était du reste que la pure adéquation de chaque chose à son usage.