À force de racines
Tout l’univers respire par les trous de ma peau. J’écris au coude à coude, à la charnière de vivre. Les pages blanches sont des maisons hantées où le fantôme des mots finit par prendre corps. J’écris debout, les phrases appuyées au bas des reins, le sens au bout des doigts, les virgules en syncope, le paysage enfoncé jusqu’aux yeux, l’ivresse du sensible dans la voix. L’encre ne sèche pas tant que je suis dedans. Je trébuche devant les images exactes. Je me retrouve sans cesse à un croisement, l’intime en bandoulière, l’imprévu dans la voix. Je vais où je n’irai jamais. Je dis ce que l’on ne peut pas vivre. Les mots des autres collent à ma peau comme la pluie et leur silence ne lave rien. Le monde qui s’anime dans l’argot du peuple s’anémie dans le jargon des juges. Je cherche l’impossible à la croisée de l’homme. Je ne vis pas dans mes souliers mais dans mes pieds. Je marche dans ma tête où l’ange du bizarre agite mes neurones. Il pleut à boire debout lorsque le ciel à la bouche pleine de mots. J’habite dans mon cœur. Je prends l’air dans mes veines. Je marche dans mes phrases. Au lieu de lire les journaux, je convoque les lutins. Je ne cherche pas une demeure habitable mais un sentier perdu peuplé de fées, de feux follets, de farfadets. Je n’ai pas besoin d’un Dieu mais d’un nouveau crayon. Chaque arbre est un phénomène, la voix aussi, le creux des reins, le grain de la voix qui germe en chanson, la caresse qui règne dans le gratin des gestes. L’homme sans mots se cherche dans les choses. Ma langue déglutit le corps du paysage, la chair des étoiles. Je ramasse les mots comme un soleil mis en boule. Je m’arc-boute sur la page. J’écris debout comme un arbre survit à force de racines.