À table avec Marx
Je sais que je raconte trop vite et que j’aurais dû commencer par la fin
mais j’ai cent millions de morts à enterrer
et ce n’est pas facile d’enterrer cent millions de morts
lorsque tu souffres
de myopie progressive
non, ce n’est vraiment pas facile d’enterrer cent millions de morts
lorsque tu as mangé avec Marx jusqu’à l’âge de 30 ans
lorsqu’il te reste un goût tellement amer dans la bouche
lorsque tu souffres d’aigreurs d’estomac et que tu vomis toutes les cinq minutes
tu vois, c’est encore sur moi que ça retombe
Marx et Engels piquent du nez
au fond de leur fauteuil
Lénine sirote son thé, Staline fume sa pipe
et c’est encore à moi d’enterrer cent millions de morts
avant l’heure du dîner
ce n’est vraiment pas facile d’enterrer cent millions de morts
dans la même fosse commune
lorsque tu as mangé avec eux au fond de la fosse commune
lorsque tu es né avec eux dans la fosse commune
lorsque tu es allé avec eux à l’école
et que tu as grandi avec eux dans la fosse commune
lorsque tu as chanté avec eux des chants de liberté
dans la fosse commune
les bouches qui ont naguère chanté ensemble dans le même chœur
risquent encore de chanter en mâchant de la terre
mais ce n’est surtout pas facile de recouvrir la fosse commune
lorsque tu n’as à ta disposition qu’une faucille et un marteau
comment creuser un trou lorsque tu n’as à ta disposition
qu’une faucille et un marteau, et qu’il ne reste plus que quelques heures
avant le lancement sur le marché des nouveaux manuels d’histoire ?
Matei Visniec
Traduit du roumain par Benoit-Joseph Courvoisier