Avec le fil du rêve

Publié le par la freniere

Ce que l'on ignore nous ouvre le chemin. Ce que l'on sait nous emprisonne. Comme on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, on ne peut pas tout dire sans oublier des mots. Il arrive que l'écriture se fatigue et s'assoit sur le bord d'une chaise, croisant ses phrases comme des bras. Mes mots grimacent sur les traits d'un cahier avec de très longs poils qui servent de virgules. Mes phrases font la moue. Le visage du ciel se ride lui aussi. La terre n'est plus qu'une mère dont on cherche la mort. L'économie a confisqué les mots et les hommes gris qu'elle asservit ne parlent plus qu'en chiffres. Les yeux des nuages jettent des éclairs de larmes.Un ciel de grand deuil nous fait croire à la mort. C'est pourtant la vie que nous apporte la pluie. Les habits nous enferment dans l'armoire des autres. Les muscles du cerveau s'ankylosent dans le commerce des choses. On ne touche plus au mamelon mais au bouton de contrôle. Les Japonais baisent des poupées et ne font plus d'enfants. Ils ont peur de la vie qui bat entre les os. Ils se photographient pour être sûrs d'exister. Ils se transforment en robots dans les karaokés. Il faudra bien que les idées apprennent la danse, sortir du cadre des selfies, éteindre les écrans qui deviennent des tombes, ouvrir les fenêtres dans la maison du corps, retrouver l'herbe verte sur les os de la terre, toucher la peau de l'eau, tendre les muscles des racines, repriser le réel avec le fil du rêve, conduire la main à la caresse, les yeux à la lumière et la bouche au poème.

«Tu n'es pas moi» dit mon crayon. «Tu n'es pas blanc» me dit la page avant que je saigne sur elle. J'avance comme une paire de ciseau dans l'air qui m'entoure. Ce que je tais par peur est une eau sale entre les mots. Ce que je dis lave le cœur. Je glisse un œil par le trou de l'oubli. Je commence par la terre pour arriver au pain, les tics de langage pour accéder au chant C'est avec la mort que l'on sculpte la vie. On habille les haines avec des habits neufs, des vêtements griffés, des treillis de combat. Pour alimenter les bulletins de nouvelles, on filme les charniers sous toutes les coutures. Les pilleurs de tombes ont remplacé les pilleurs de musées. Toutes les télés caquettent la langue du mensonge. Il n'y a pas de paysage sans ligne d'horizon, pas d'exil sans pays, pas de regard sans yeux. Qu'aurais-je fait sans crayon? Un marteau dans la main, chaque clou serait un mot. Chaque poil d'un pinceau dessinerait une lettre. Chaque route serait une page, chaque pas une phrase. Enfant déjà, je transformais le monde avec mes dinky toys. Je ne suis pas désespéré. Je continue d'écrire. Je cherche dans les mots le baume d'un sourire sur la brûlure des larmes, la cicatrice de la paix sur les blessures de guerre.

Loin de s'épanouir, le monde entier se transforme en ghetto. Où est la réalité aujourd'hui, dans les arbres ou les pixels? La gentillesse des hommes n'est souvent qu'une forme de lâcheté, mais elle est certainement préférable à la haine. Je laisse monter entre les mots des bulles d'air. Je transpose en papier les poèmes gravés dans la crasse des murs. En souvenir du godendard, de la cantouque et des aïeux, je prends le bord des écureux, des siffleux et celui des chevreux empêtrés dans la neige. Peu importe le froid, lorsque le ciel se déshabille, les vieux arbres bandent encore sous leur caleçon de givre. J'ai quelques cordes au fond du bois prêtes à chauffer tout un hiver, un vieux tracteur qui rue dans les brancards de la mémoire, un percheron qui tire et skide de longs billots d'érable, une scie à chaîne qui toussote dans la ripe et la sloche. J'humanise le vent et tutoie le soleil. La sève philosophe sous l'écorce des arbres. Un vieux chêne grisonne en Spinoza aveugle polissant des lentilles. Les épinettes toussent dans leur barbe d'aiguilles laissant comme un tapis sous les pas des bûcheux. Sous sa chemise d'heures, le présent fait saillir les muscles du passé. Le paysage trempe ses pieds dans l'eau du temps. Il faut se souvenir pour inventer l'avenir et colorer de mots les pages restées blanches.

Jean-Marc La Frenière

 

 

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Publié dans Prose

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