Avec les cris des bêtes
C’est étrange l’inversion des valeurs. Les pauvres sont coupables de n’avoir pas de dettes et les spéculateurs sont traités en héros. Les gens vrais passent pour des demeurés, les gens honnêtes pour des fauteurs de troubles. On parle de Dieu un fusil à la main tout en faisant sauter un autobus bondé. On parle d’argent comme on parle de l’amour. Des mères glorifient leurs enfants quand ils meurent en martyr mais rejettent ceux qui aiment un autre sang que le leur. La peur de l’étranger multiplie les frontières, les barbelés, les muezzins, les miradors, les synagogues. J’aime les zigotos, l’étrange, l’infini. Le simple fait de vivre est l’ultime prière. Chaque matin, je fais ma provision de mots. Quand je sors mon crayon, les abeilles envahissent ma table de travail. Les ronces prolifèrent. Un ruisseau inonde mes papiers. Il y a un arbre planté dans ma page, une montagne dans mes yeux, un encrier au fond du paysage, toute une chair végétale entre deux mots d’amour. Les verbes se conjuguent avec les cris des bêtes. Ils s’habillent de chair dans un espace osseux, de guenilles ou de nippes cousues vaille que vaille.
On peut faire avec un mot deux pas ou bien trois lieues selon le rêve ou le réel. Sans avenir ni passé, je me détache des choses, ou bien chargé de souvenirs et de projets, j’alourdis le présent. J’ai tendance à étirer les routes à l’aide de métaphores. Pisser dans la neige est une façon de s’approcher des bêtes, siffler de sourire aux oiseaux, écrire de comprendre les fleurs. Aimer est une façon d’harmoniser les choses. Dans la cacophonie présente, il faut beaucoup aimer. Il s’en dit plus du blanc des pages au blanc des yeux que d’un millier de portables à un millier de portables. Il s’en dit plus entre deux vers que dans mille cours de poésie. La poésie est viscérale. Je suis né infirme. L’un de mes doigts est un crayon. J’écris petit pour voir plus grand, avec les doigts d’un écureuil qui écale sa noix, les mains d’un raton laveur qui débarre une porte, le jet d’une mouffette au passage d’un banquier. Je pousse mon crayon comme d’autres ont le pouce vert et transforment un désert en jardin d’espérance.
Chargé d’encre et de rêves, je monte sur le sommet constater de nouveau la bêtise des hommes. J’avance dans la blessure laissée par les chenilles mécaniques, avec l’irritation des eaux souillées par le gasoil, l’affolement des ruches écrasées par le fer, la colère des oiseaux évincés de leurs nids, l’effarement des bêtes devant l’envahisseur, leurs petits morts de peur dans les terriers détruits. Dans les hauteurs, les mercenaires de la pépine ont commencé le massacre. Il faut parler plus fort que les marchands de vent et l’arrogance des complices. Je mêle mon haleine aux cris des bêtes, à la musique des abeilles, à la beauté des fleurs. Je recueille la sève sous l’écorce des mots. Il est difficile de faire entendre raison à la raison, presque impossible d’humaniser l’argent. La fragilité de la paix fait sa force comme les yeux d’un faon attendrissant le chasseur. S’il n’y a pas de sots métiers, il est ignoble de se vendre pour vivre. On devrait s’entraider selon ses compétences. On ne devrait pas marchander son talent mais l’offrir comme une fleur son pollen. La plus-value est une valeur abstraite ôtant le pain de la bouche. Je croirai à l’homme s’il n’y a plus d’armée, au partage s’il n’y a plus de commerce, à Dieu s’il n’y a plus d’église.