Avec les mots perdus

Publié le par la freniere


Il faut redire avec les mots perdus ce qui manque à la vie, déshabiller la mort au plus près de la peau, s’éclairer à la lumière du monde et non s’éteindre dans son ombre. J’écris avec le bruit des hommes, le silence des choses, les mots cassants du froid, la buée sur les vitres, la musique du vent, les syllabes anonymes d’un monde en perdition, la branche nue d’un arbre qui rêve de feuillage. Solidaire du givre, la parole en apnée, j’affronte les bâillons. Taché d’encre et de sang, je traverse la vie sur un petit cahier.

        

Les yeux sans fin du fleuve regardent l’océan. Nous marchons en aveugles au bord d’un précipice. Nos épaules sans ailes se dessinent des plumes. Dans l’alphabet du monde, les lettres sont des larmes. Je veux rejoindre la sève sous la mémoire repeinte, la part de merveille que le réel ignore, respirer l’absolu par le trou de mes lèvres. Le peu qui reste à dire, le peu qui reste à vivre, est plus grand que chacun. La farine survit aux épis qu’on moissonne.

        

Les herbes en hiver cachent leurs doigts cassés. L’enfance attend son heure sous la poussière des jouets. La métaphore de l’âme me sert de repère, le tremblement des os, la vareuse du cœur. Une araignée dans le plafond tisse les fils de ma mémoire. De cet à peine, de ce peu, de ce rien, je fais un feu contre les ombres, les éboueurs et les marches qui manquent. Je lance encore du pain aux oiseaux qui s’envolent. La terre sous la neige ramassera les miettes. Je répare d’un mot le violon sans cordes, la fleur aux pieds coupés, l’amas de cendres et la tasse brisée. Un crayon sur l’oreille, l’espoir en Garamond, je guette l’autre vie par l’embrasure du cœur.

       

Je parle aux chaises vides et je retiens mon souffle. Je dessine le vent sur l’épaule des nuages. Le silence a raison quand on parle pour rien. À l’heure où tout s’éteint, je rallume la bougie pour éveiller les morts. Encombrés d’illusions, les doigts du monde ignorent la merveille échappée, les libellules cachées sous les flocons trop blancs, les joues rouges des fées. Puce étonnée dans un monde si vaste, je m’accroche à la pluie, à la foudre, à la voix. Je m’installe entre deux mots, au milieu de la ligne, entre l’objet et le sujet. Je laisse l’encre m’entraîner, les images flotter, les années sur la page se remplir de rides. Je déterre les larmes dans les yeux des passants. Je tire sur un fil dans un tricot de haine. La pelote se défait peu à peu.

        

Je crois aux feuilles sur la page, à la terre des mots, à la marée qui monte entre les lignes et se transforme en signes, au mot amour   saignant sous les orties, aux voyelles tirant les jupes de la phrase. La terre est si grande, le ciel si haut, je transporte avec moi une échelle trop courte. Je prends la route bras sous bras, la ligne d’horizon dans le creux d’une main. Même les jours sans pain, il me reste un crayon. Attendant l’étincelle, j’entrechoque les mots comme de vieux cailloux. Je croiserai la mer au détour d’une ligne, un peu à gauche d’une ellipse, entre deux métaphores. Les courriers en souffrance sont plein de mots d’amour. Je me ferai postier entre deux taches d’encre.

 


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Publié dans Prose

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