Avec mon loup

Publié le par la freniere

Un loup m’accompagna longtemps, treize ans de poils et d’amitié, de tendresse et d’instinct.  Il fut mon maître et mon élève. Il attendait de moi plus qu’une promenade à ses côtés, plus qu’un os à ronger. C’est pour ses saisons que j’aime ce pays, pas pour ses concours de peureux, ses diplômes de lâcheté, ses ministres aux doigts longs mais à la courte vue, ses petits maires de province dilapidant nos terres pour une auto de l’année et qui rêvent la nuit d’asphalter nos lacs pour en faire des parkings. C’est pour ses chevreuils, ses pimbinas, ses pins que j’aime ses forêts, pas pour ses skidos, ses seados, ses hummers. Même enfant, je n’ai jamais dormi d’un sommeil sans rides. Je dors sur le bout d’un crayon, perdant mon encre entre deux rêves. Il y a longtemps que les moteurs ont détrôné les anges, que les fusils parlent plus fort que le bois des violons, que l’espoir se nourrit de squelettes d’oiseaux. La grande voile de l’air est trouée de partout. Elle n’atteint qu’à grand peine les rivages du ciel. Trop d’avions, trop de smog et de fumées d’usine ont effacé d’un trait les leçons de lumière. Les fruits s’étiolent en recrachant leurs sucs remplis de pesticides. Les bourgeons ouvrent à peine les doigts tendres des feuilles. Les fleurs s’enfuient par le parfum des fruits. Dans les bols d’eau laissés par les chevreuils, des insectes se terrent. Les enfants, quittant la branche pour une chaise, désapprennent la vie. La terre sous la neige se résume à l’attente.

 

Le diable rôde, les poches pleines de fric. Il achète les âmes pour remplir ses usines. On vit dans le confort mais on ne sait plus vivre. On doit téléphoner pour se parler d’amour. On se donne un baiser sans fermer la télé. On ne rêve plus vraiment, on se fait du cinéma. Les moineaux mendigotent au parvis des églises. Une odeur d’épouvante se glisse entre les murs. Quittant les somnifères, je bivouaque encore du côté de l’abîme. Au passage des oies blanches, l’exubérance revient. La sève reprend vie. Les quiscales réveillent les arbres en dormance. La montagne relève sa longue échine usée. L’eau du lac faseille. Dans les trous d’arbres, les troncs, sur les fils électriques et le toit des galeries, les tamias font la fête. Les suisses font la course. Les oiseaux font la cour. Les mains du paysage caressent le regard. Je prends à même le tronc les lettres du pommier. J’agrandis l’enjambée à la longueur des routes. Un carnet à la main, je marche entre les mots et les images. Que chantent les oiseaux, que disent les ruisseaux, si ce n’est aimez-nous ? Je n’ai pour seule réponse que ma vie à manger. Je parlerai aux bêtes si les hommes sont sourds. Je hausserai la voix si les bras qui nous manquent sont ceux de l’accolade. Je baisserai le ton si la parole mord dans la chair des lèvres. Je referai les gestes si tous les doigts boudent la main. Fatigué de souffrir, j’effacerai l’ardoise si la mémoire ânonne des leçons mal apprises. Je me ferai marin sur le grand pont du monde. Des mots se lèvent dans les tombes à murmures pour rallumer la cendre.

 

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Publié dans Prose

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