Ce qu'on mange nous mange
Je n’arrive plus à aligner deux mots. Mes nerfs jaculatoires sont en panne. À trop m’écouter, je n’entendais plus rien. Je me cherchais dans l’autre sans me constituer. Ces derniers jours dans la cité me laissent un goût amer. Je dois me rincer l’âme, faire craquer mes doigts, retrouver la forêt. Chaque geste que l’on fait transforme le monde, lui vient en aide ou le trahit. Lorsque les branches ploient sous le poids des oiseaux, le paysage redevient vivant. La lumière s’entoure de musique. Des bulles de sons pétillent de partout. Toutes les choses parlent en étant simplement ce qu’elles sont. Il y a des mots partout. Il suffit de les cueillir sans blesser la nature. Même les sons du silence ont une chair sonore. Le vent a des pincements d’aiguille en traversant les pins, plus longs pour les sapins, plus lancinants, plus doux dans les mélèzes. La résine est l’odorat des arbres. La pierre affirme la patience. Les bourgeons invoquent la sapience. Les oiseaux évoquent la diversité, des collerettes de neige en plein été, des yeux latéraux pour voir plus large, des ailes frémissant sur le tambour du ciel, des rémiges de lumière. Tous les mots portent les empreintes digitales de l’auteur, laissant sur le papier des traces de sa vie.
J’ai quitté le factice des bars pour l’intimité du bois, la vastitude du ciel, la douceur des mousses, le pays des lutins, des montagnes, des lacs, les tout petits sentiers s’amusant à se perdre, l’explosion du silence en mille chants d’oiseaux. Je déambule dans la forêt comme dans un dictionnaire, le doigt trempé dans un ruisseau pour en tourner les pages, redessinant les feuilles avec un Caran D’ache, m’attardant sur un mot, butant sur une souche, me perdant sur l’immense table des matières, me retrouvant dans la nomenclature. On apprend beaucoup en caressant les bêtes. On se sent un fragment d’infini en regardant le ciel. On n’est pas seul. Rien ne commence ni ne s’arrête à soi. Tout jaillit de partout. Tout fleuve se compose des eaux qui le traversent. Toute question appelle une réponse, parfois des cris, parfois des mots, parfois des gestes dans le mouvement des vagues. Comme la graine et les racines, la source et l’eau de pluie, comme le départ et l’arrivée, comme le vol avec l’oiseau, comme les feuilles avec le vent, comme le dehors et le dedans, comme le comme avec le si, le comment, le pourquoi, comme l’espace avec le temps, le cœur avec le sang, comme le proche et le lointain, la mort avec la vie, nous sommes en osmose.
Tous les atomes communient. Ce qu’on mange nous mange. Nous digérons ensemble. Rien ne se résume à ce qu’il est. La moindre particule participe d’un tout. Il y a des antennes entre l’espace et nous, des ultrasons entre chacun. Chaque pas est une exponentielle de la route, chaque geste un rayon de la roue, chaque noyau de pêche un moyeu de la chair. Chaque phrase est une échelle pour enjamber le mur, une passerelle de rêve pour traverser l’abîme. Chaque fenêtre ouverte tient le mur en échec. Le brin d’herbe tient tête au nid des barbelés. Chaque grain de sable porte son oasis, chaque grain de pollen le miracle du miel, chaque bourgeon la promesse d’un fruit. Chaque sous-bois est une chapelle de hasard. Je m’y recueille comme une âme en dormance sous mon écorce d’homme. Je m’attends quelque part où je serai meilleur.