Ce qui reste 3

Publié le par la freniere

Je me souviens à peine de mon premier salaire, mais jamais je n’oublierai mon premier alphabet, mes cahiers à spirale et mes prismacolors. Avec un bout de rien, je transformais la cour en planète inconnue, la galerie d’en arrière en bateau de pirates. Une chaise à l’envers me servait de monture pour galoper vers l’Ouest. J’étais toujours l’Indien dans les batailles de rue, le Nègre qu’on bafoue, celui qu’on emprisonne pour un rictus de trop. C’était déjà écrire que d’apprendre à marcher. C’était déjà voler que d’apprendre à compter. Je caressais les arbres pour apprendre à aimer. À mordre dans la pomme, j’ai goûté à la vie. À coucher sous les ponts, j’ai bâti ma demeure. Je n’ai jamais trop su faire un budget. Je compte les nuages sur le boulier du ciel et la vie sur mes doigts. J’ai rencontré des saints, des assassins, des sages, des moins sages, des bonhommes bonheur et des oiseaux de malheur, mais je n’ai jamais croisé un dieu qui ne soit pas armé, un seul travailleur qui ne soit pas à vendre. J’ai fait mon Diogène plus souvent qu’à mon tour. Il  m’en reste le tonneau, un baril de poudre avec des mots prêts à sauter. Si la tristesse dure toujours, l’amour aussi persiste. Heureusement que mes parents s’aimaient. Ça m’a permis de croire aux hommes quelque fois. À regarder le monde aller, j’y crois de plus en plus rarement. La technologie nous ronge peu à peu.

        

Il y avait deux cimetières au village, séparés par la langue. Je n’y ai jamais croisé des fantômes mais des ratons laveurs, des voleurs de fleurs et des veuves éplorées. J’y ai fait l’amour pour la première fois avec la petite grosse du village. Ce fut plus une épreuve qu’une partie de plaisir. J’ai mis du temps à m’en remettre. C’était un peu comme un jouet neuf qu’on casse avant même de s’en servir. Je me souviens d’Albert, ses oreilles décollées, ses pantalons trop courts, son bégaiement, son rire de cristal brisé. Il était l’idiot du village. Lui seul savait pourtant le langage des plantes, des insectes, des pierres. À ma première journée d’école, nous étions douze en classe, plus moi faisant le mauvais compte, le gaucher de service. J’en ai reçu des coups de règle sur les doigts sans que je change de main. Sachant à peine marcher, j’ai trébuché souvent à poursuivre les oiseaux. Je voulais simplement les embrasser.

 

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Publié dans Prose

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