Dans le respir commun

Publié le par la freniere

 

Mes mots apprennent à voler avec des yeux de perdrix, des pattes de gélinotte, des ailes au bout des phrases. Avec une pelle verbale, je me trace une piste dans le respir commun, la giboulée du cœur, les tempêtes sonores. Je raboute ma langue avec des métaphores. Je ne veux pas refaire ma terre avec le rien qui reste mais le tout qui s’en vient. Un enfant piaffe dans les flancs de ma voix. Les nuages se promènent en ruisseau, les feuilles en parachute. Les anaphores font la course entre les aléas et les alinéas. Même si les nuages n’ont pas l’impudeur de la pluie, ils font des plis sur l’habit du beau temps. L’eau qui épouse tout en devine les formes. Les ronces n’ont jamais l’hypocrisie des mûres. Pour survivre à la spéculation, il faudra bien passer de l’avoir à l’être, de la noirceur de l’or à la lueur du cœur. Je me protège du néant en suçant des voyelles comme on mange une pomme. Les coups d’archet des branches m’enseignent la musique. Le vrai courage est de garder espoir, de remonter la source, de s’en remettre aux mains qui façonnent l’argile. Lorsque l’eau s’évapore, elle retrouve le ciel, les nuages, le temps.

Ce n’est pas d’écrire qui est difficile, c’est de le faire sans mentir. Le courant de la vie nous porte vers la nuit. Une même génuflexion sert à prier ou épauler son arme. L’amour est fusillé d’une prière ou d’une balle. La moindre des caresses est fusillée des yeux. La soif des enfants est fusillée de flashs. Les yeux des malheureux font vendre les journaux. Je n’ai que mon crayon à opposer au crime, mon cœur d’enfant fou, un Don Quichotte de foire devant les éoliennes, quelques mots sur la page comme des hommes debout. Je crois à la lumière, celle des pierres ou des nuages, celle des creux ou du soleil. Tout croît à la lumière. La neige quand elle fond, les plantes quand elles poussent. Je me promène entre les mots comme un enfant entre les arbres, comme un oiseau entre les branches, comme un silence entre les lignes. Entre les cris et les coups de poing, entre les rires et les sarcasmes, il faut des larmes et des je t’aime.

Le ciel a mis son parka de nuages, ses bottes de pluie, sa tuque de marin. Il brumasse à l’avant-pont du jour. Il mouillasse à l’arrière. On ne sait pas s’il pleut ou neige pour de bon. Monsieur Mensonge parle trop fort. On n’entend plus les chiens rêver ni les arbres japper. On n’entend que les chiffres sur les comptoirs des banques, les schlik du crédit, les claques du malheur. On paie déjà trop cher des légumes contrefaits, des portables sans âme, des autos mortifères. Monsieur Bureau noue sa cravate. Même ses rayures sentent l’ennui. Monsieur Tout Le Monde ferme sa gueule ou dit merci quand on l’écrase. Monsieur Cadavre fait semblant d’uriner. On ne sait plus qui est vivant, qui est mort, qui est saoul. On ne sait plus qui est poète ou compteur de syllabes. On ne sait plus qui est prophète ou conteur de sornettes.

Ce n’est pas de mourir qui est difficile, c’est d’apprendre à vivre. J’ai l’air fin sur le parvis de la banque avec mes anémones, mes poèmes, mes guenilles. J’attends que la pluie tombe mais le guichet du ciel est fermé pour la semaine. Les nuages font la grève. Le soleil dort encore. Les anges font la gueule avec leurs ailes usées. Le mercure blanchit comme un vieux thermomètre. Que la marée soit haute ou la lune en croissant, on écope comme on peut dans une barque de souffrance. Monsieur Commerce vend nos bras. Ce que je donne en mots me revient en silence. Ce que je prends des hommes les allège de moi. Toute balance est bancale, toute horloge faussée. Le temps perdu en route n’est pas celui qui manque. Entre les trains qui passent, ma démarche est trop lente. Je m’arrête pour regarder les vaches, le troupeau des cailloux, la transhumance de l’herbe, les érables bander leurs muscles de feuillage.

Déchirant l’apparence, de l’horizon des dents à la raison des hommes, je crache un alphabet pour aider au bonheur. Je trace des esquisses entre le nu et l’inconnu. Je demande aux oiseaux, aux abeilles, aux ruisseaux de me prêter leur voix, à la pensée des blés de sourire un peu plus malgré les pesticides, aux oies romanichelles de faire chanter le ciel. L’amour seul vaincra les usuriers du cœur. Le Dieu des riches n’a pas à convertir les pauvres. Ils se partagent entre eux la prière du pain. Ceux qui palais, ceux qui taudis, ceux qui balai, ceux qui maudit, ceux qui bureau, ceux qui moisson, ceux qui comptent, ceux qui racontent, ceux qui désespèrent et ceux qui rêvent encore partageront leur bien. Je veux le monde dans son entier, sa beauté, sa misère, son amour. Je veux les hommes debout. Je veux les enfants libres. Je veux mille musiques, mille images, mille mots pour la parole manquant de voix. Je veux croquer la pomme sans arracher sa peau. Je veux l’osmose des nations avec chacune sa langue entière.



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Publié dans Prose

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