Dans le sens du bois
La vie est une couture qu’il faut faire et défaire. Je vis près des oiseaux, des arbres, des ruisseaux. Les pierres qu’on me lance, je m’en fais une route. Mon pardon renverra tous les coups. Je suis comme Daumal avec son sac de clous. Je mets des mots sur le silence comme un oiseau se pose sur le manche d’un outil. Tout commence à partir de rien. Nulle plante n’est de trop. Nulle pierre n’est inutile. Il faut plus que les mains pour transposer une âme. Chaque mot, chaque geste, nous rapproche de la mort. Il faut s’en faire une vie. J’ai beau trouver des mots, faire des phrases, je reste loin du compte. Le premier cheveu gris en efface le sens. Chaque jour, les poubelles se remplissent. C’est incroyable ce que l’on jette pour pouvoir dépenser. La musique se fane dans les roses du bruit. Des métaphores actionnent le grand moteur du monde. Il perd son huile par le piston des mots. Je ne veux pas d’une peau militaire ni d’un bleu de travail. Je m’habille avec la peau des mots. Il n’y a pas d’état civil ni passeport ni visa. Il n’y a pas de pays. Il n’y a que des langues. Je resterai toujours du côté de la cible. Il nous faudrait la vie qui dépasse la vie. Quand on secoue les pages, il faut qu’en fusent des odeurs, un goût de sel et de sueur, des miettes de vent, des gouttes de sang. Coquillages, coquilles, coques. Debout dans l’étroit, je finirai en vivant de peu. La goutte de pluie d’un mot engendre tout un fleuve.
Un petit carnet de cuir me protège du monde. Un crayon m’en approche. Expulsés du jardin, il faut à chaque jour réinventer les fleurs, inonder le désert, convaincre le silence. Un bout de paille, une poussière de craie, deux allumettes brûlées, une mine cassée, une miette de pain deviennent un arbre sur la page. Les mots parlent d’eux-mêmes. Nous y sommes par hasard. Ce sont eux qui nous prennent par la main. Le paysage me couvre de langage. Il me faut du vent, de l’air, de l’espoir. Il me faut de l’humus, de la boue, de la joie. Les yeux seraient déserts sans le secours des larmes. Pour dire le mot femme, la bouche arrondit ses voyelles. Lorsque le plancher craque, je pense à la forêt, au bûcheron, sa soif, aux nids tombés de l’arbre, aux insectes sous l’écorce, à la sève et aux fruits. Il faut vivre dans le sens du bois, écrire avec ses reins, exister un peu plus que le format des gestes.